Qu'il fût obtenu d'une façon ou d'une autre, l'accord des paroles et de

la musique était parfait. C'est que Burns était un véritable

chansonnier, et non un poète qui écrit des poèmes plus courts sur

lesquels un musicien viendra poser un air. En lui, la poésie jaillissait

toute modulée, les mots se formaient tout d'abord sur un dessin de

notes. La musique précédait les paroles, les préparait, les inspirait;

ou plutôt il semblait qu'elles naissaient ensemble, se mariant au fond

de sa pensée, et arrivant réunies en une expression à la fois musicale

et parlée; les paroles donnant à la mélodie sa signification, la mélodie

donnant aux paroles leur émotion. On peut dire que chacune de ses

chansons est née dans un air. Lui-même en a retracé la délicate genèse,

dans un passage qui montre bien ce travail intérieur.

«Il faut, dit-il en parlant d'un air, que je le garde encore

quelque temps. Je ne le sais pas encore, et, jusqu'à ce que je

possède complètement un air, de façon à pouvoir le chanter

moi-même (tellement quellement), je ne puis jamais composer rien

dessus. Ma manière est celle-ci: je considère le sentiment

poétique correspondant selon moi à l'expression musicale; alors

je choisis mon thème, je commence une strophe. Quand cela est

composé, ce qui est généralement la partie la plus difficile de

l'affaire, je vais me promener dehors, je m'assieds ici et là, je

cherche du regard autour de moi, dans la nature, des objets qui

soient à l'unisson et en harmonie avec les pensées de ma

fantaisie ou le travail de mon coeur, fredonnant de temps en

temps l'air avec les vers que j'ai formés. Quand je sens que ma

muse commence à se fatiguer, je me retire au coin de feu

solitaire de mon cabinet de travail, et là je confie mes

effusions au papier, me balançant par intervalles sur les pieds

de derrière de mon fauteuil, de façon à évoquer mes propres

remarques et mes propres critiques, pendant que ma plume marche.

Sérieusement, ceci, chez moi, est presque invariablement ma

façon.[141]»

[Footnote 141: _To G. Thomson_, Sept. 1793.]

On voit reparaître à chaque instant et à tout propos cette préoccupation

de la mesure, de la mélodie.

«Je suis en train de faire des vers sur _Rothiemurchie's Rant_,

un air qui me jette en extase, et, en fait, à moins que je ne

sois charmé par un air, je ne puis pas composer de vers sur

lui.[142]»

«Je suis sorti hier soir avec un volume du _Museum_ à la main,

lorsque tournant la page où est _Allan Water_: «Quels vers ma

Muse répétera-t-elle, etc.», il me sembla que cette chanson était

indigne d'un air si délicat; je m'assis et me démenai sous une

vieille épine, jusqu'à ce que j'en eusse écrit une qui s'adaptât

à la mesure. Je puis me tromper, mais il me semble qu'elle n'est

pas dans mon plus méchant style.[143]»

[Footnote 142: _To G. Thomson_, Sept. 1794.]

[Footnote 143: _To G. Thomson_, August 1793.]

Dans ce travail intérieur, la poésie et la musique exerçaient l'une sur

l'autre une suggestion mutuelle. Tantôt, c'était une suite de pensées

qui éveillait un air:

«Avez-vous jamais senti votre sein prêt à éclater d'indignation,

en lisant ou en voyant comment ces puissants gredins, qui

divisent royaume contre royaume, désolent des provinces et

ruinent des nations, par caprice d'ambition ou de passions encore

plus méprisables? Dans une humeur de ce genre aujourd'hui, je me

rappelai l'air de _La rivière de Logan_; il me vint à l'esprit

que sa mélodie plaintive avait son origine dans l'indignation

plaintive de quelque coeur indigné, souffrant, enflammé contre la

marche tyrannique de quelque destructeur public, et accablé par

des détresses privées, conséquences de la ruine d'un pays. Si

j'ai su rendre mes sentiments, la chanson suivante doit avoir un

peu de mérite.[144]»

[Footnote 144: _To G. Thomson_, 25th June 1793.]

Quelquefois au contraire, et plus souvent sans doute, c'était l'air qui

faisait naître une suite de pensées qui aboutissaient à une chanson.

C'est ainsi que fut composée la célèbre _Ode de Bruce_ à son armée.

«Je suis charmé par maintes petites mélodies que le musicien

savant méprise comme sottes et insipides. Je ne sais pas si le

vieil air _Hey' tutti' taitie_ peut être mis dans le nombre, mais

ce que je sais très bien c'est que, sur le hautbois de Fraser, il

m'a souvent rempli les yeux de larmes. Il y a une tradition, que

j'ai retrouvée en maint endroit d'Écosse, que cet air était la

marche de Robert Bruce, à la bataille de Bannockburn. Cette

pensée, pendant mes promenades du soir, hier, m'échauffa jusqu'à

un accès d'enthousiasme sur le thème de la liberté et de

l'indépendance; je le jetai en une sorte d'ode écossaise, adaptée

à l'air, et qu'on peut supposer être le discours du vaillant roi

écossais à ses héroïques compagnons, le matin de ce jour

mémorable.[145]»

[Footnote 145: _To G. Thomson_, 1st Sept. 1793.]

Il était impossible que des poésies conçues de cette façon ne fussent

pas imprégnées de musique. Toutes ces chansons, qui ont un air à leur

origine et qui ne sont pour ainsi dire que des mélodies ayant pris

parole, sont faites pour être chantées. La forme littéraire ne révèle

que la moitié de ce qu'elles renferment. Elles sont en réalité quelque

chose de plus complet et de plus profond: de légers et parfaits exemples

de l'inexprimable et incompréhensible union de la pensée et de la

musique.

Pendant les dernières années de sa vie, il a marché dans une véritable

atmosphère de chansons. Son cerveau n'était jamais sans plusieurs airs

qui y chantaient ensemble. À la moindre occasion, il s'établissait entre

un de ces airs et une idée un rapport soudain, d'où une chanson sortait.

Il avait généralement plusieurs chansons, qu'il prenait, laissait,

menait de front. «Je prends l'une ou l'autre, selon que l'abeille du

moment bourdonne sur mon bonnet[146]». L'image est jolie et juste.

C'était, en effet, autour de son front un continuel bourdonnement

musical, comme d'une ruche. À chaque instant, une abeille d'or prenait

son vol, vibrante et chargée d'un miel immortel. Il s'en est échappé

ainsi, de ces années sombres et désespérées, tout un essaim joyeux et

brillant qui voltigera sans cesse dans les mémoires humaines. Ses

dernières productions, alors que la maladie l'accablait et que la mort

l'avait déjà pris par la main, furent des chansons. Les derniers vers

qu'il ait écrits sont du 12 juillet 1796, neuf jours avant qu'il ne

s'éteignît:

«La plus belle fille sur les bords du Devon,

Du limpide Devon, du sinueux Devon,

Veux-tu cesser de froncer tes sourcils,

Veux-tu sourire comme tu avais coutume?[147]

[Footnote 146: _To G. Thomson_, Nov. 14th 1792.]

[Footnote 147: _Fairest Maid o' Devon Banks._]

Sa vie littéraire se termine comme elle avait commencé, par une chanson

d'amour.

* * * * *

Il a été, pour son propre compte et de son propre crû, un grand poète de

chansons. Ses émotions et ses fantaisies lui ont fourni ses pièces les

plus achevées. La chanson sur Mary Davidson, celles sur Mary Campbell,

ou Jane Lorimer, et, dans un genre différent, son ode de Bruce, sont

parmi les accents les plus passionnés et les plus fiers qui aient frémi

sur les lèvres d'un poète. Elles comptent entre les perles de son génie.

Mais, à côté de cette oeuvre personnelle, il a accompli, en quelque

sorte, une oeuvre nationale. Mettant de côté et laissant intactes celles

des vieilles chansons qui méritaient de vivre, il a ramassé tout le

reste. Il a fait un tas avec des débris, des lambeaux de chansons, des

refrains isolés, des strophes dépareillées, des titres sans chansons,

des airs sans paroles, des mélodies souillées de vers ineptes ou

indécents. Il a pris là-dedans son bien où il le trouvait. Avec ces

fragments, il a fait une oeuvre, mi-partie de restauration, mi-partie de

création. Conservant tout ce qui valait quelque chose, recueillant la

plus mince parcelle d'or, il tirait du moindre indice une inspiration

qui s'appuyait sur lui, le développait, le complétait, et l'encadrait,

avec une adresse singulière. D'autres fois, c'était une chanson tout

entière qu'il modifiait. Elle était trop grossière ou trop banale; il

l'épurait, gardait quelques vers, ici une strophe, là un refrain, la

relevait de touches brillantes, l'animait d'un accent sincère, la

rendait transformée et embellie. Il ressemblait à un grand peintre, par

les mains de qui passerait une suite de vieux tableaux à moitié effacés

et frustes. Tantôt il ne garderait que le sujet pour refaire la toile

tout entière; tantôt il dessinerait de nouvelles têtes; tantôt il

animerait les yeux et les lèvres de celles qui existent; tantôt il

retoucherait l'ensemble, faisant revivre toutes ces oeuvres d'une vie

nouvelle et plus splendide que celle qu'elles avaient connue. Il

rendrait ainsi une galerie neuve, marquée partout des traces brillantes

de son pinceau aux endroits qui font vivre. C'est ainsi qu'a fait Burns.

Ce qu'il a conservé de vieux fragments poétiques est devenu sien. Il a,

de cette façon, composé ou refait un nombre considérable de chansons,

dans tous les genres, rêveuses, joyeuses, attristées, légères, comiques,

passionnées. Elles vont de l'ode guerrière ou sociale au refrain

grivois, et d'une poésie élevée à l'observation réaliste. Quelques-uns

de ses critiques ont estimé que ce sont elles qui le feront le plus

sûrement immortel. Carlyle a dit: «De beaucoup, les pièces les plus

achevées, les plus complètes et les plus réellement inspirées de Burns

se trouvent sans discussion parmi ses chansons. C'est ici, bien que ce

soit par une petite ouverture, que sa lumière brille avec le moins

d'obstacles, dans sa plus haute beauté et sa pure clarté

soleilleuse[148]».

[Footnote 148: Carlyle. _Essay on Burns._]

* * * * *

On peut mesurer maintenant combien les ballades et les chansons ont agi

sur Burns de façon opposée. Les premières ne lui ont inspiré que de

l'indifférence; il en a mal parlé, et il n'en a laissé que quelques

imitations inférieures. Les secondes ont excité en lui un enthousiasme

dont on retrouve l'expression à toutes les périodes de sa vie; il les a

étudiées, commentées, imitées et surpassées. Il a écrit plus de trois

cents chansons, et cinq ou six ballades. Tandis qu'on pourrait établir

l'actif de son génie sans parler de ses ballades, et faire l'histoire de

la ballade en Écosse sans même citer son nom, on ne saurait omettre ses

chansons sans passer sous silence la moitié de son oeuvre, ni faire

l'histoire de la chanson sans le placer au premier rang.

III.

LES PETITS POÈMES POPULAIRES.

LE ROI JACQUES I, LES SEMPLE DE BELTREE, HAMILTON DE GILBERTFIELD, ALLAN

RAMSAY, ROBERT FERGUSSON.

Outre des ballades et des chansons, il y a une autre classe de poésies,

toutes différentes, et cependant bien indigènes et propres à l'Écosse.

Ce sont de courts poèmes comiques, qui se plaisent aux moeurs

populaires, et représentent généralement des scènes rustiques, des fêtes

de village, les moeurs et les plaisirs des paysans. Ces petits tableaux

sont traités avec un sentiment de réalisme très net et très exact,

pleins d'humour, de mouvement et de gaîté narquoise[149]. Leur forme est

particulière. Ils sont écrits en une sorte de stance lyrique[150],

terminée par un refrain qui est le même à travers tout le morceau.

L'effort du poète consiste précisément à ramener ce refrain à la fin de

chaque strophe, par un tour à la fois ingénieux et naturel. Quand la

pièce compte une trentaine de strophes, comme cela est fréquent, on

comprend qu'il y ait quelque difficulté et quelque mérite à les boucler

toutes de la même boucle, en conservant l'aisance et la marche du récit.

C'est un exercice auquel Burns a excellé dès le début, et ses premiers

poèmes contiennent des modèles de ce tour de force. Dans cette classe,

on peut comprendre des épîtres familières, conçues dans le même esprit,

écrites dans une forme analogue, et nourries de la même observation

moyenne, nette et railleuse.

[Footnote 149: Veitch. _History and Poetry of the Scottish

Borders_, p. 312.]

[Footnote 150: Irving. _History of Scotish Poetry_, p. 145.]

Tandis que la poésie orale est, en grande partie, anonyme, ces poèmes

portent presque tous le nom de leurs auteurs. Ils sont peu nombreux, et

disparaissent, si on n'y regarde pas avec soin, sous la masse des

ballades et des chansons. Il importe cependant de les en dégager et de

les étudier, car ils contiennent une portion de l'esprit écossais, et

ils expliquent la forme d'une partie considérable des oeuvres de Burns.

* * * * *

Chose singulière, les deux premiers de ces poèmes populaires sont

attribués à Jacques I, le roi poète, peut-être le monarque le plus

remarquable qu'ait eu l'Écosse. Sa vie fut romanesque, glorieuse et

infortunée. Son père Robert III, pour le soustraire aux attentats du duc

d'Albany que cet enfant séparait seul du trône, l'avait envoyé en

France, à l'âge de quatorze ans. La nef qui l'emportait avait été

interceptée par les Anglais, au mépris d'une trêve qui existait entre

les deux nations. Pendant dix-neuf ans le jeune prince fut retenu

prisonnier[151]. Il fut élevé à la cour d'Angleterre, où il apprit à

admirer Gower, et Chaucer, son maître en poésie noble et amoureuse. Le

donjon de Windsor a conservé son souvenir. C'est là qu'un matin de mai,

quand l'herbe était verte, que les haies d'aubépine étaient blanches et

toutes sonores d'oiseaux, il aperçut Lady Jane de Beaufort, fille du

comte de Somerset et princesse du sang royal d'Angleterre[152]. Il a

raconté en termes brillants et tendres comment, quand il était à songer

à son triste sort, il vit passer, dans la fleur de l'année, parmi les

fleurs, cette fleur des femmes.

[Footnote 151: Hill Burton. _History of Scotland_, tom. II,

p. 384.]

[Footnote 152: Voir à ce sujet le joli essai, dans le _Sketch

Book_, de Washington Irving, intitulé _a Royal Poet_.]

Et alors j'abaissai de nouveau mon regard,

Et je vis se promener au pied de la tour,

Toute solitaire, nouvellement arrivée pour se distraire,

La plus belle ou la plus fraîche jeune fleur

Que j'eusse jamais vue, me sembla-t-il, avant cette heure.

De cette surprise soudaine, tout d'un coup reflua

Le sang de tout mon corps vers mon coeur.

Je décrirai la forme de ses vêtements,

Jusqu'à sa chevelure d'or et sa riche parure;

Ils étaient semés de dessins de perles blanches

Et de topazes brillant comme le feu,

Avec mainte émeraude et maint beau saphir.

Sur sa tête elle portait une coiffure de couleurs fraîches,

De plumes en partie rouges, et blanches et bleues...

Autour de son col blanc comme un émail,

Elle avait une belle chaîne de fine orfévrerie,

À laquelle pendait un rubis sans tache,

Dont la forme était celle d'un coeur,

Qui comme une étincelle de flamme follement

Semblait vouloir brûler sur sa gorge blanche.

Si on pouvait trouver le pareil, Dieu le sait.

Et pour marcher dans ce frais matin de mai,

Elle avait sur sa robe blanche une agrafe

Dont on n'avait jamais vu la plus belle,

Je le suppose; et sa robe pressait lâchement son corps,

Et la marche l'avait entr'ouverte; c'était un tel délice

De voir cette jeunesse dans sa beauté

Que j'ai peur d'en parler trop lourdement[153].

[Footnote 153: _The King's Quair._ Canto II.]

Il écrivit, en l'honneur de sa dame, _Le Carnet du Roi_, un joli poème

amoureux, où il raconte comment naquit sa passion, et qui, pour le luxe

des descriptions, la révérence envers la femme, un sentiment de

fraîcheur printanière, et je ne sais quelle jeunesse et clarté des mots,

n'est pas loin de Chaucer[154].

[Footnote 154: Voir, sur le _King's Quair_, Irving, _History

of Scotish Poetry_, p. 134-142.]

Cependant le duc d'Albany, qui avait été nommé régent à la mort de

Robert III, était mort lui-même. L'Écosse était sans gouvernement. Henri

V consentit à relâcher son prisonnier. Avant son départ, Jacques épousa

la jeune fille dont la vision avait consolé son exil. Il rentra dans son

royaume en 1423, et fut couronné solennellement dans l'église de

l'Abbaye de Scone[155]. Ce jeune homme, qui avait commencé la vie en

artiste, se trouva être un grand roi; ce rêveur avait une énergie rapide

et inflexible. Il trouva le pays dans le chaos, les nobles indépendants,

le peuple en désarroi, le brigandage et l'anarchie partout. «Si Dieu me

prête vie, dit-il en entrant sur son sol, il n'y aura pas un endroit

dans mon royaume, où la clef ne gardera pas le château, et la touffe de

genêt la vache, quand je devrais mener la vie d'un chien pour

l'accomplir[156]». La répression fut terrible: la famille d'Albany fut

détruite; il défendit aux nobles de voyager avec une suite trop

nombreuse; confisqua les biens de ceux qui résistaient. Un jour il fit

pendre trois cents brigands; tout chef rebelle était exécuté sur le

champ. Son activité était infatigable; sa vigilance s'étendait à tout.

Il promulgua des lois sur les pêcheries, sur les impôts, contre la

simonie, sur les mendiants, des lois somptuaires. Il encouragea le

commerce. On a de lui une loi qui ordonnait aux propriétaires d'arbres

de détruire les nids de corbeaux, à cause des dégâts que ces oiseaux

causent aux blés. Tout arbre, sur lequel un nid de corbeaux était encore

trouvé le deux du mois de mai, était abattu et confisqué[157]. Pendant

quinze ans, il travailla sans relâche à rendre à son peuple l'ordre et

la paix. Il avait peut-être mené trop rudement les choses, avec des

idées trop anglaises, sans tenir assez compte de l'état du pays. Les

nobles résolurent de se délivrer de cette main de fer qui les écrasait.

Une conspiration s'ourdit. Elle éclata dans une scène qui est une des

plus épouvantables que contiennent les annales d'Écosse, riches pourtant

en tragédies de ce genre. Pendant que le roi était à Perth, les conjurés

pénétrèrent la nuit dans le château. Les verrous de la chambre royale

avaient été enlevés par une main traîtresse. Quand on entendit les pas

des meurtriers, le roi était seul, sans armes, avec la reine et les

dames de la suite. Une d'elles, Catherine Douglas, essaya héroïquement

d'arrêter les assassins, en mettant son bras en guise de barre à

travers la porte. Le bras fut brisé; la chambre envahie par une bande de

furibonds. Jacques I découvert dans une cachette sous le plancher fut

massacré[158].

[Footnote 155: Hill Burton. _History of Scotland_, tom II, p.

397.]

[Footnote 156: Tytler. _History of Scotland_, tom II, p. 51.]

[Footnote 157: Voir, sur les réformes de Jacques I, le

chapitre abondant de Tytler, _History of Scotland_, tom II,

chap. II, p. 52-56.]

[Footnote 158: Voir le récit de cette scène dans Tytler,

_History of Scotland_, tom II, chap. II, p. 90-93.--Hill

Burton. _History of Scotland_, tom II, p. 408-09.]

C'est de cette vie royale, éclose dans une idylle et close par une

tragédie, dépensée aux hautes besognes de la guerre et des lois, que

sont sortis, semble-t-il, les deux premiers poèmes populaires, et

l'exemple de l'observation grotesque appliquée à la vie vulgaire. On

explique cette anomalie en se rappelant que Jacques aimait à se mêler au

peuple, afin de se rendre compte de ses besoins[159]. Ces deux poèmes,

dont l'un s'appelle _À la Fête de Peebles_, et l'autre _À Christ's Kirk

sur le pré_, sont à peu près identiques de sujet. Ce sont des

descriptions de journées de fête rustique, avec leurs joyeusetés, leurs

lourdes farces, et leurs querelles. Dans les deux, on voit les gens se

réunir, le matin, suivre les routes pour aller au lieu désigné; le

milieu de la journée est longuement décrit; le départ occupe les

dernières strophes. Il y a seulement entre les deux poèmes une

différence de tonalité: le premier est de couleurs plus claires et plus

gaies, le second d'une teinte un peu plus sombre et d'une touche plus

rude.

[Footnote 159: L'attribution de ces deux pièces à Jacques I a

soulevé quelque discussion. L'opinion la plus générale est en

sa faveur. Voir à ce sujet Irving, _History of Scotish

Poetry_, p. 143 et suiv.--Dans un petit volume publié par

Chambers, _Miscellany of Popular Scottish Poems_, se trouve

la note suivante, sur le poème _Peebles to the Play_: «En ce

qui concerne la présomption que le roi Jacques était l'auteur

de ce poème, il n'est pas inutile de remarquer que, en 1444,

quelques années après sa mort, une fondation fut faite qui

avait pour objet (entre autres choses) de prier pour l'âme du

monarque défunt, dans l'église paroissiale de Peebles.»]

La pièce _À la Fête de Peebles_ s'ouvre gaîment par l'agitation

matinale, dans tous les petits villages, des gens qui se préparent à

venir à la fête.

Le premier mai, quand tout le monde s'apprête

Pour la fête de Peebles,

Pour aller entendre les chants et la musique,

Doux confort, à dire vrai,

Par rivière et forêt ils arrivèrent.

Ils s'étaient faits très beaux,

Dieu sait qu'ils n'y auraient pas manqué,

Car c'était leur jour de fête,

Disaient-ils,

À la fête de Peebles.

Toutes les filles de l'ouest

Étaient debout avant le chant du coq;

L'émoi empêchait de dormir

Et les préparatifs et la joie;

L'une dit: «Mes mouchoirs ne sont pas pliés»

Et Meg, toute en colère, répondit:

«Il vaut mieux prendre une capeline».

«Par l'âme de Dieu, c'est vrai»,

Dit l'autre,

À la fête de Peebles[160].

[Footnote 160: _Peebles to the Play._]

De tous les villages des environs, de Hope, de Kailzie, et de Cardronow,

ils arrivent par bandes, en chantant des refrains de vieilles chansons,

conduits par des cornemusiers. Il y a, sur la route, des rencontres où

les gars plaisantent les filles, avec des plaisanteries de paysans. Un

groupe arrive à la ville et s'en va à la taverne. La scène est vivante

et jolie.

Ils s'en vont à la maison de taverne,

D'un pas gai et dispos.

L'un parla en mots très dégagés:

«En voilà assez de malechance,

Relevez les feuillets de la table, (et il aida à le faire),

Nous sommes tous à attendre;

Veillez à ce que le linge soit blanc,

Car nous allons dîner, puis danser,

Là-dehors,

À la fête de Peebles».

À mesure que l'hôtesse apportait un plat,

L'un d'entre eux faisait une marque sur le mur.

L'un disait de payer, un autre disait: «Non,

Attendez que nous fassions le compte».

Et l'hôtesse disait: «N'ayez crainte,

Vous ne paierez que ce que vous devez».

Un jeune gars se dressa sur ses pieds,

Et commença à rire,

En raillerie,

À la fête de Peebles.

Il prit un plat de bois dans sa main,

Et il se mit à compter:

«C'est deux pence et demi par tête,

C'est ce que nous payons toujours».

Un autre se dressa sur ses pieds

Et dit: «Tu es trop bête,

Pour prendre cet office-là en main;

Par Dieu, tu mérites bien une torgniole

De moi

À la fête de Peebles.[160]»

«Une torgniole, s'écrie l'autre, tu ne l'oserais pas». Et là-dessus ils

font mine de se quereller, de se battre, ils se bousculent, et en

profitent pour déguerpir sans rien payer. On dirait une des _Repeues

Franches_ de Villon, et racontée d'un style qui n'est pas loin du sien.

Après quelques autres péripéties les choses se calment, et l'on est à la

danse.

Alors, Will Swain arriva tout suant,

C'était un gros homme, un meunier;

«Si je peux danser, vous allez voir, allons vite,

Donnez-moi un air de cornemuse;

Je vais commencer la danse du Montreur d'ours,

Je suis sûr qu'elle va marcher.»

Lourdement il se démène çà et là.

Seigneur! comme ils accoururent pour le voir,

Cette fois-là,

À la fête de Peebles.

Ils s'assemblèrent tous de la ville,

Et s'approchèrent tous de lui;

L'un demanda qu'on fît place aux danseurs,

Car Will Swain fait des merveilles.

Toutes les filles crièrent: «Ah! ah!»

Et, Seigneur! Will Young se mit à rire.

«Allons, commères, allons-nous en,

Nous avons dansé assez

Pour une fois

À la fête de Peebles[161]».

[Footnote 161: _Peebles to the Play._]

On se prépare à s'en retourner. Personne n'a l'air de songer au pauvre

souffleur de cornemuse, qui s'est fatigué toute la journée et réclame

son dû.

Le cornemusier dit: «Je commence

À être fatigué de jouer pour vous;

Et on ne m'a encore rien donné

Pour tous les airs que j'ai joués;

Trois sous pour un demi jour,

Cela ne vous ruinera pas;

Mais si vous ne me donnez rien du tout,

Que le grand Diable vous accompagne,»

Dit-il,

À la fête de Peebles[161].

L'heure du départ arrive. Les gars et les filles se disent adieu, tout

tristes de se quitter et se promettent de se revoir. Chacun s'en va de

son côté.

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 6 / 47 段