À Édimbourg, les auteurs de chansons ne se comptent plus dans le monde

littéraire. Les gens les plus grands en composent, le Dr Blacklock, le

Dr Beattie, Blair. Plus bas, c'est James Tytler, John Marsterston;

Creech, le libraire, le sec petit Creech lui-même s'en mêle. Dans les

voyages de Burns, nous le voyons aller rendre hommage au Rév. John

Skinner, une des gloires de la chanson écossaise, le célèbre auteur de

_Tullochgorum_, les délices de Burns[103]. Le duc de Gordon en écrit

aussi[104]. À Dumfries, c'est un gentilhomme campagnard, comme John

Riddell, un acteur ambulant, comme Turnbull[105]. Les femmes sont plus

surprenantes encore. Dans la haute société d'Édimbourg, nous trouvons

Mrs Cockburn, l'auteur des _Fleurs de la Forêt_, que Burns a fait

insérer par Thomson dans son recueil: Les «_Fleurs de la Forêt_ sont un

charmant poème, et devraient être, doivent être mises sur les notes;

mais, bien que hors des règles, les trois stances commencent: _J'ai vu

le sourire de la Fortune trompeuse_ sont dignes d'une place, ne fût-ce

que pour immortaliser leur auteur, une vieille dame de ma connaissance,

en ce moment vivant à Édimbourg»[106]. Près d'elle, Miss Cranstoun qui

allait devenir la seconde femme de Dugald Stewart. Dans la bourgeoisie

moyenne, nous trouvons Clarinda; dans la province, des dames comme Maria

Riddell. Une fille de ferme envoie des vers à Burns[107]. Ce n'est pas

tout. Il y a, dans les anthologies écossaises, une douce et charmante

chanson qui commence ainsi:

Venant par les collines de Kyle,

Parmi la jolie bruyère fleurie,

Là, j'ai rencontré une jolie fillette

Qui gardait ses brebis rassemblées[108].

[Footnote 103: Voir, sur cette rencontre, _The Life and Times

of the Rev John Skinner_, by the Rev William Walker, chap.

VIII.]

[Footnote 104: _To James Hay_, Nov 6th 1787.]

[Footnote 105: _To G. Thomson_, 29th oct. 1793 et _The

Contemporaries of Burns_, p. 92.]

[Footnote 106: _To G. Thomson_, July 1793.]

[Footnote 107: Voir sa biographie et ses vers, dans _The

Contemporaries of Burns_, p. 78-92, et la lettre de Burns _to

Mrs Dunlop_, Sept. 6th 1789.]

[Footnote 108: Cette chanson se trouve dans _The

Contemporaries of Burns_, dans le _Museum_ de Johnson, et

dans le recueil de Whitelaw.]

Burns se charge de nous apprendre qui en était l'auteur. «Cette chanson

est la composition d'une Jane Glover, une fille qui n'était pas

seulement une prostituée, mais aussi une voleuse, et qui, à l'un ou

l'autre de ces deux titres, a visité la plupart des maisons de

correction de l'ouest. J'ai recueilli cette chanson de ses propres

lèvres, tandis qu'elle traversait le pays, en compagnie d'un malandrin,

faiseur de tours»[109]. Et tous ces personnages ne sont que ceux qui

traversent la correspondance incomplète d'un homme qui a peu vécu!

[Footnote 109: _Notes in an interleaved copy of Johnson's

Scots Musical Museum._]

Dans cette atmosphère saturée de chansons, serait-il possible que Burns

ait grandi, vécu, sans en profiter? Serait-il possible que, comme pour

les ballades, il les ait entendues sans les goûter, qu'il les ait

connues sans les imiter, qu'il n'ait pas trouvé à cueillir une feuille

verte sur cette branche touffue de la littérature populaire?

* * * * *

On pourrait à l'avance affirmer que sa position à l'égard des chansons a

dû être toute différente. Ce ne sont plus ici des aventures

rétrospectives et exceptionnelles. Les chansons, étant l'explosion du

sentiment, lequel est sans cesse le même, sont toujours des

contemporaines, les chansons populaires surtout, qui généralement

expriment un sentiment simple. Sauf l'orthographe, une chanson d'amour

du XVIe siècle peut servir à un amoureux d'aujourd'hui. Avec sa vigueur

de pensée qui faisait toujours porter sa poésie sur la substance des

choses, Wordsworth a bien marqué cette différence entre les deux modes

de poésie populaire. Lorsqu'il aperçut dans un champ la fille solitaire

des Highlands qui, tout en coupant et en liant le grain, chantait pour

elle-même un chant mélancolique, si bien que la mélodie emplissait le

val profond, il marqua nettement le caractère des ballades et des

chansons.

Personne ne me dira-t-elle ce qu'elle chante?

Peut-être ces vers plaintifs s'épanchent-ils

Pour d'anciens malheurs éloignés,

Et des batailles du temps jadis;

Ou bien est-ce un chant plus humble,

Matière familière d'aujourd'hui--

Un chagrin, un deuil, une peine naturels,

Qui ont existé, et peuvent exister encore.[110]

[Footnote 110: _The Solitary Reaper._]

Avec les chansons, Burns était sur son terrain. Elles lui parlaient de

choses qu'il avait ressenties ou qu'il avait vues circuler autour de

lui. Il devait trouver en elles quelque chose de la vie actuelle,

réelle, présente, telle qu'il l'aimait, la voyait et la rendait. Il

devait les aimer, par suite des mêmes tendances d'esprit qui le

rendaient indifférent aux ballades.

Mais ce ne sont là que des hypothèses. Les faits valent mieux. Les

voici. Les chansons populaires ont été pour Burns une passion de toute

la vie. Enfant, il les avait entendu chanter par sa mère, il en avait

été bercé. Son premier amour fut en partie inspiré par elles, car il

aima la première fillette qu'il ait aimée, la petite moissonneuse, parce

qu'elle chantait doucement. Sa première composition poétique fut une

chanson qu'il composa sur un _reel_ favori de cette fillette[111]. Plus

tard, ce fut avec un recueil de chansons qu'il commença à former son

goût littéraire:

«La collection de chansons était mon vade mecum. Je m'absorbais

dans cette lecture lorsque je conduisais mon chariot ou que

j'allais au travail, chanson par chanson, vers par vers, notant

soigneusement ce qui était vraiment tendre et sublime, de

l'affectation et du clinquant»[111].

[Footnote 111: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]

Sa première ambition littéraire fut d'écrire une chanson en l'honneur du

pays écossais:

Je formai alors un voeu, je me rappelle son pouvoir,

Un voeu qui, jusqu'à ma dernière heure,

Soulèvera puissamment ma poitrine,

C'est que, pour l'amour de la pauvre vieille Écosse

Je puisse faire un plan ou un livre utile,

Ou tout au moins, chanter une chanson[112].

[Footnote 112: _Epistle to the Guidwife of Wauchope House._]

Ses premières amours s'exhalèrent naturellement en chansons; elles

furent, pour lui aussi, une façon toute prête de rendre ce qu'il

éprouvait. «Il faut que vous sachiez que toutes mes premières chansons

d'amour furent l'expression d'une passion ardente»[113]. Bien qu'il

n'ait écrit que relativement peu de chansons pendant la première partie

de sa vie, tous les événements importants qui la traversèrent y sont

représentés, tant elles étaient chez lui l'expression inévitable des

émotions.

[Footnote 113: _To G. Thomson_, 26th Oct. 1792.]

Il ne cessa jamais de s'occuper de cette forme de la littérature

populaire. Lorsqu'il parcourut l'Écosse, il se fit un devoir d'aller

visiter chacun des endroits rendus célèbres par les vieilles poésies.

Celles-ci, étant l'oeuvre du peuple et par conséquent d'une inspiration

très particulière et souvent toute locale, contiennent un grand nombre

de noms de localités. Elles répandent sur tout le pays le charme que les

passions humaines donnent, aux yeux des hommes, aux pierres oublieuses

et à l'insensible nature où elles ont frémi. Dans le recueil de

Whitelaw, qui contient douze cents chansons environ, on n'en relève pas

moins d'un dixième dont les titres sont des noms d'endroits: _Sur les

bords sinueux de la Nith_, _les Bouleaux d'Invermay_, _le Moor de

Culloden_, _Hélène de Kirkonnel_, _le Château de Roslin_, _la Rose

d'Annandale_, _le Buisson au-dessus de Traquair_, _les Gorges tristes de

Yarrow_, _le Vallon de Glendochart_, _Là où le Quair coule doucement_,

_sur les Talus sauvages du Calder_, etc. Sans compter les chansons où

les localités, sans former le titre, sont contenues dans le texte.

Toutes les rivières et tous les ruisseaux d'Écosse s'y trouvent, et

aussi des montagnes, des collines, des lochs, des gorges. On tirerait de

cette anthologie une géographie complète de l'Écosse, tant elle est

drument semée d'endroits célèbres. Ce sont eux que Burns alla visiter.

«Je suis un tel enthousiaste des vieilles chansons que, au cours

de mes différentes pérégrinations à travers l'Écosse, j'ai fait

un pélerinage à chaque endroit particulier où une chanson

populaire a pris naissance, _Lochaber_ et _les Coteaux de

Ballendaen_ exceptés. En tant qu'il m'a été possible d'identifier

la localité, soit d'après le titre de l'air, soit d'après le

contenu de la chanson, j'ai été faire mes dévotions au sanctuaire

particulier de toutes les muses écossaises[114]».

[Footnote 114: _To G. Thomson_, Jan. 26th 1793.]

Il devait augmenter lui-même la liste de ces pèlerinages. Il est

impossible maintenant de passer près des pentes de Ballochmyle, près de

l'endroit où l'Afton coule encore doucement, comme s'il se souvenait de

la prière du poète, près des bords où l'Ayr baise sa rive de gravier,

près des cascades d'Aberfeldy, ou des bois de Craigie-Burn, sans aller,

comme lui, rendre hommage à ces sanctuaires de la chanson écossaise. Il

connaissait à peu près tout ce qui avait été publié sur ce sujet. «Je

vous demande la première ligne des vers, parce que, si ce sont des vers

qui ont paru dans n'importe laquelle de nos collections de chansons, je

les connais»[115]. Il n'exagérait rien lorsqu'il disait: «J'ai donné

plus d'attention à toute espèce de chansons écossaises que peut-être

aucune autre personne vivante ne l'a fait»[116].

[Footnote 115: _To G. Thomson_, 16th, Oct. 1792.]

[Footnote 116: _Remarks on Scottish Songs._]

À cette passion pour les vieilles chansons se mélangeait, comme un des

éléments dont elle était formée, un sentiment fort vif de la musique

écossaise. Musique difficile à définir, difficile même à goûter au

premier abord. Par le nombre des tons, les changements constants de

modulation, la quantité et la variété des cadences[117], elle produit un

effet de singularité, d'irrégularité presque barbare, qui trouble

l'oreille, et la laisse en arrière déroutée. Mais, quand on vainc ce

premier malaise, le charme apparaît et, avec l'accoutumance, s'accroît.

Il y a dans ces mélodies étranges une union de rudesse et d'inexprimable

rêverie, quelque chose de farouche et d'impétueux, en même temps que de

plaintif et de très caressant. Ces expressions paraissent et

disparaissent, par notes soudaines, où la mélodie glisse avec une

souplesse infinie, un instant saccadée et rauque, et tout d'un coup

s'échappant fluide et limpide. Les airs les plus gais jouent dans une

sorte de tristesse, et c'est une remarque très juste de Logan que «ces

vieux airs, quelque lents et plaintifs qu'ils soient, peuvent

généralement, avec un excellent effet, être convertis en une mesure

rapide et dansante, et vice-versa[118]»; tant le fond de cette musique

consiste en une mélancolie ardente. Et toujours ce charme pénétrant

s'aiguise à ce qu'elle a d'inquiétant et d'insaisissable. Pour les

Écossais, ces mélodies se marient aux aspects des lieux, et portent dans

les âmes toute la poésie de la patrie.

[Footnote 117: Voir l'_Introduction to Scottish Music_, que

Mr Colin Brown a placée en tête de la collection de chansons

écossaises intitulée _The Thistle_. Notre attention a été

attirée sur ce travail par un passage du Principal Shairp,

dans son Essai: _Scottish Song and Burns._]

[Footnote 118: Logan. _The Scottish Gaels_, tom. II, p. 267.]

Burns avait un sens très profond de ces airs, et on verra qu'il avait

saisi ce double caractère de tristesse et de vivacité qui permet l'une

ou l'autre expression, par un simple changement de mesure.

«Que nos airs nationaux conservent leurs traits naturels. Ils

sont, je le reconnais, souvent sauvages et irréductibles aux

règles modernes, mais de cette étrangeté même dépend peut-être

une grande partie de leur effet[119]».

[Footnote 119: _To G. Thomson_, April 1793.]

Ailleurs, il en parlait en homme qui en avait été remué jusqu'au

frisson.

«Ces vieux airs écossais sont si noblement sentimentaux que,

lorsqu'on veut composer sur eux, fredonner l'air mainte et mainte

fois est la meilleure façon de saisir l'inspiration et de hausser

le poète à ce glorieux enthousiasme qui caractérise si fortement

notre vieille poésie écossaise»[120].

[Footnote 120: _Common place Book_, 1784.]

Bien que, dans la première partie de sa vie littéraire, Burns ait

composé peu de chansons, on peut dire qu'il n'avait pas cessé de se

préparer à en écrire.

* * * * *

Aussi quand Johnson d'abord, et Thomson un peu plus tard, formèrent

chacun le projet de publier un recueil de chansons nationales et lui

proposèrent d'y collaborer, accepta-t-il des deux côtés avec ardeur. À

propos de l'entreprise du premier, il écrivait: «Il y a un ouvrage qui

paraît à Édimbourg et qui réclame votre meilleure assistance. Un graveur

de cette ville s'est mis à rassembler et à publier toutes les chansons

écossaises qu'on peut trouver avec la musique. J'en perds absolument la

tête à ramasser de vieilles strophes et tous les renseignements qui

subsistent sur leur origine, leurs auteurs, etc.[121]». À la proposition

du second, il répondait en déclarant qu'il ne le cédait à personne en

attachement enthousiaste à la poésie et à la musique de la vieille

Calédonie, et en promettant son concours. Mais c'était, on se le

rappelle, un concours qu'il voulait gratuit. «Dans l'honnête

enthousiasme avec lequel je m'embarque dans votre entreprise, parler

d'argent, de gages, de salaire, d'honoraires, serait une véritable

prostitution d'âme»[122]. Il disait fièrement que ses chansons seraient

au-dessus ou au-dessous de tout prix. Elles devaient être, en effet,

«au-dessus des rubis». À partir de ce moment, il devait consacrer

presque entièrement son génie à la chanson.

[Footnote 121: _To Rev. J. Skinner_, Oct. 28th 1787.]

[Footnote 122: _To G. Thomson_, 16th Sept. 1792.]

Burns mit à sa collaboration une condition qui fait honneur à sa

clairvoyance littéraire et à son goût. C'est qu'il écrirait en écossais

les chansons qu'il fournirait.

«À propos, si vous voulez des vers anglais, c'en est fait en ce

qui me concerne. Que ce soit dans la simplicité de la ballade ou

le pathétique de la chanson, je ne puis espérer me satisfaire

moi-même que si on me permet au moins de les saupoudrer de notre

langage natif»[122].

Il se sentait plus à son aise dans ce dialecte qu'il avait manié depuis

l'enfance et dans lequel il avait déjà écrit une grande partie de ses

oeuvres. Il était dépaysé lorsqu'il voulait écrire en anglais. Il

employait dans sa prose un anglais fort et nerveux, mais, en poésie, il

devait se contraindre pour que l'accent du pays ne reparût pas, et

cette contrainte le paralysait.

«Les chansons anglaises m'embarrassent à mort. Je n'ai pas la

maîtrise de ce langage que j'ai de ma langue natale. En vérité,

je pense que mes idées sont plus pauvres en anglais qu'en

écossais. J'ai essayé d'habiller _Duncan Gray_ en anglais, mais

tout ce que je peux faire est déplorablement stupide.[123]»

[Footnote 123: _To G. Thomson_, 19th Oct. 1794.]

En dehors de cette convenance personnelle, il y avait à ce choix une

cause qui pénétrait plus avant dans les choses elles-mêmes. Burns avait

bien compris que la musique écossaise, pastorale et sortie d'un peuple

de bergers, s'accommodait mieux d'un langage rustique et voisin d'elle.

Il avait conscience d'une sorte d'affinité entre ce dialecte dorique,

comme il l'appelait, et ces mélodies de montagnes.

«Laissez-moi vous faire remarquer que, dans le sentiment et le

style de nos airs écossais, il y a une simplicité pastorale,

quelque chose qu'on pourrait dénommer le style et le dialecte

dorique de la musique vocale, à quoi une petite dose de notre

langage et de nos manières natales est particulièrement, bien

plus, uniquement adaptée.[124]»

[Footnote 124: _To G. Thomson_, 26th Oct. 1792.]

C'est une idée à laquelle il revenait constamment, et toujours avec une

grande précision de termes:

«Il y a, dans un léger mélange de mots et de phraséologie

écossais, une naïveté, une simplicité pastorale, qui est plus en

rapport, du moins à mon goût et j'ajouterai au goût de tout vrai

Calédonien,--avec le pathétique simple ou la légèreté rustique de

notre musique nationale, que n'importe quels vers anglais.[125]»

[Footnote 125: _To G. Thomson_, Jan. 26th, 1793.]

Il y avait là un sens artistique très fin des rapports entre les paroles

et la musique. L'oeuvre de Burns y a certainement gagné. Il convient

d'ajouter que la justesse de cette vue a eu une importance capitale pour

l'histoire littéraire de l'Écosse. Si Burns n'avait pas été si ferme sur

ce point et avait écrit pour des airs écossais des paroles anglaises,

comme celles que son collaborateur Peter Pindar a pu fournir, quelle que

fût du reste leur différence, l'oeuvre de Thomson devenait quelque chose

de mixte et d'incolore. Tout un fonds de chansons écossaises que Burns a

reprises, rajeunies, ravivées, disons le mot, sauvées, était perdu.

Toutes ces parcelles d'or étaient charriées dans l'oubli. L'Écosse y

perdait un des titres de sa gloire littéraire.

* * * * *

Une fois sa résolution prise, il se mit à l'oeuvre avec une vraie

passion, recueillant de tous côtés de vieilles chansons, et surtout de

vieux airs. Il était infatigable à cette recherche, et il est

intéressant de voir où il allait récolter le moindre fragment de mélodie

populaire. Tantôt il faisait chanter à sa femme les airs qu'elle savait:

«l'air a été pris de la voix de Mrs Burns[126]». D'autres fois, il

faisait sa moisson dans les campagnes: «J'ai encore chez moi plusieurs

airs écossais manuscrits que j'ai recueillis en grande partie des chants

des fillettes de la campagne»[127]. Dans son enthousiasme, il

interrogeait tout le monde autour de lui: «J'ai rencontré, dans les

volontaires de Breadalbane qui sont cantonnés ici, un highlander musical

qui m'assure se souvenir très bien que sa mère chantait des chansons

gaéliques sur _Robin Adair_ et _Gramachree_»[128]. Les airs écossais ne

lui suffisaient pas. Il en recueillait d'irlandais qui pouvaient servir

de canevas à une chanson[129]. Il allait plus loin; il trouva un air

hindou.

[Footnote 126: _To G. Thomson_, 19th Oct. 1794.]

[Footnote 127: _To G. Thomson_, April 1793.]

[Footnote 128: _To G. Thomson_, August 1793.]

[Footnote 129: _To G. Thomson_, Sept. 1794.]

«Je vous envoie une curiosité musicale, un air des Indes

orientales, dont vous jureriez que c'est un air écossais. J'en

connais l'authenticité, attendu que le gentleman qui l'a rapporté

est un de mes amis particuliers.[130]»

[Footnote 130: _To G. Thomson_, 19th Oct. 1794.]

Il ne mettait pas moins d'ingéniosité à adapter les airs que d'activité

à les découvrir. Tantôt, c'était un des anciens chants d'église que les

gens de la Réforme, pour les rendre ridicules, avaient affublés de

paroles grossières.

«Connaissez-vous une amusante chanson écossaise, plus fameuse

pour son humour que pour sa délicatesse, et appelée: l'_Oie grise

et le Milan?_ M. Clarke l'a notée sur ma demande, et je

l'enverrai à Johnson avec des vers plus décents. M. Clarke dit

que l'air est positivement un vieux chant de l'Église romaine, ce

qui corrobore la vieille tradition que, à la Réforme, les

Réformés ont ridiculisé beaucoup de la vieille musique d'église

en l'appliquant à des vers obscènes.[131]»

[Footnote 131: _To G. Thomson_, Sept. 1794.]

Tantôt, c'était un air de danse, un reel, qu'on pouvait transformer, en

le jouant avec une autre expression.

«Vous connaissez Fraser, le joueur de hautbois d'Édimbourg; il

est ici à instruire un orchestre pour un corps de milice cantonné

dans ce pays. Parmi ses nombreux airs qui me plaisent, il y en a

un, bien connu comme reel, sous le nom de la _Femme du Quaker_,

et que je me rappelle avoir souvent entendu chanter à une de mes

vieilles tantes, sous le nom de _Liggeram Cosh, ma jolie

fillette_. Mr. Fraser le joue lentement et avec une expression

qui me charme tout à fait. J'en suis devenu si enthousiaste que

j'ai écrit dessus une chanson que je vous envoie, en y joignant

la mesure sur laquelle Fraser joue l'air.[132]»

[Footnote 132: _To G. Thomson_, June 1793.]

Tantôt, c'est un air de chanson comique qu'il suffirait de ralentir pour

le changer en un air sentimental.

_Quand elle entra, elle salua_ est un air plus charmant que les

deux autres, et, s'il était joué en manière d'_andante_, il

ferait une charmante ballade sentimentale[133].

[Footnote 133: _To G. Thomson_, Sept. 1793.]

Ce n'est en aucun cas une besogne facile que d'adapter des paroles sur

de la musique. Pour Burns, elle était doublement malaisée. Il avait

affaire à ces airs écossais, si bizarres, si déconcertants, que c'est un

tour de force que de contraindre les mots à leurs sinuosités, à leurs

élans imprévus, à leurs bonds brusques, à ce quelque chose de farouche

et de fuyant qui fait leur charme. Ils possèdent à un degré extrême

l'étrangeté naturelle aux airs nés dans les montagnes et dans lesquels

semblent avoir passé les modulations glissantes du vent. «Certaines

mélodies populaires des pays de montagnes, tels que la Suisse,

l'Auvergne, l'Écosse, dit M. Fétis en parlant de la mesure, sont

empreintes de nombreuses irrégularités de ce genre, et n'en sont pas

moins agréables. L'irrégularité est même ce qui plaît le plus dans ces

sortes de mélodies, parce qu'elle contribue à leur donner la physionomie

particulière, étrange, sauvage si l'on veut, qui pique notre curiosité

en nous tirant de nos habitudes»[134]. Ici, la difficulté augmentait

encore. Il est probable qu'il y a un rapport, non encore noté, entre le

parler d'un peuple et ses mélodies. Ces airs, pour la plupart d'origine

celtique, se dérobent à un langage d'une autre origine, ou se cabrent

contre lui; leur rhythme secoue et disloque son accent. Encore ces

obstacles sont-ils atténués pour les écrivains dont la langue est molle,

s'étend et se plie comme de la glaise. Mais le style de Burns est

compact et court; il est tout composé de mots solides. Comment les

réduire à accompagner ces détours ondoyants? Que d'essais! De combien de

façons il faut les placer, les déplacer, les replacer, les essayer, pour

en arracher le chant désiré! C'est un travail d'une telle difficulté

qu'un homme d'une grande dextérité de main, le célèbre Peter

Pindar[135], qui avait promis des chansons à Thomson, ne tarda pas à y

renoncer. «Peter Pindar, écrivait Thomson à Burns, a soulevé je ne sais

combien de difficultés pour écrire sur les airs que je lui ai envoyés, à

cause de la singularité de la mesure et des entraves qu'ils imposent au

vol de son Pégase»[136].

[Footnote 134: F.-J. Fétis. _La musique mise à la portée de

tout le monde_, p. 105.]

[Footnote 135: Son vrai nom était John Wolcot (1738-1819).]

[Footnote 136: _G. Thomson, to Robert Burns_, Jan. 20th,

1793.]

Burns lui-même sentit combien cette tâche était dure et il l'avouait

franchement:

«Il y a, dans beaucoup de nos airs, un rhythme particulier, une

nécessité d'adapter les syllabes à l'emphase ou à ce que

j'appellerais les notes qui constituent la physionomie de l'air,

qui empêtre le poète et le soumet à des difficultés presque

insurmontables»[137].

[Footnote 137: _To G. Thomson_, Nov. 8th, 1792.]

Cependant il ne voulait à aucun prix rien changer à ces vieux airs et il

exigeait que tout vînt de lui-même.

«Dans la première partie de ces deux airs, le rhythme est si

particulier et si irrégulier, et de cette irrégularité dépend

tellement leur beauté, qu'il faut les prendre avec toute leur

sauvagerie et y accommoder les vers»[138].

[Footnote 138: _To G. Thomson_, 19th Nov. 1794.]

Aussi lui échappe-t-il à tout instant des mouvements de dépit dans cette

lutte où il se croyait souvent vaincu, mais qu'il recommençait ensuite

jusqu'à ce qu'il l'emportât.

«J'ai également essayé ma main sur _Robin Adair_ et, vous le

penserez probablement, avec peu de succès; mais c'est une maudite

mesure, si entortillée, si extraordinaire, que je désespère de

rien faire de mieux»[139].

[Footnote 139: To _G. Thomson_, August 1793 (lettre 19).]

Une lettre suivante nous montre que, pendant une promenade matinale, il

a repris cet air et fait une autre chanson, une de ses plus

touchantes[140]. Presque toujours il a réussi ce tour de force. Souvent,

c'était après plusieurs essais. Parfois le hasard des inspirations

heureuses le lui rendait facile.

[Footnote 140: _To G. Thomson_, August 1792 (lettre 20). Voir

un autre exemple de ces essais, sur _Laisse-moi entrer cette

nuit_, dans les lettres à Thomson, d'Août 1793 et Sept.

1794.]

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 5 / 47 段