Il y a, dans ces derniers mots, l'indulgence qu'on a pour une manie

inoffensive. Plus tard, dans sa correspondance avec Thomson, il le

dissuade d'admettre dans son recueil une des plus célèbres ballades,

celle même qui avait fourni le sujet de la tragédie de _Douglas_:

«Je suis inflexiblement pour exclure _Gil Morice_ en entier. Il

est d'une maudite longueur qui fera faire une grande dépense

d'impression; l'air lui-même ne se chante jamais; une ou deux

bonnes vieilles chansons en tiendront bien la place[80].»

[Footnote 80: _To G. Thomson_, Sept. 1793.]

Pour faire contraste, il n'y a qu'à rapprocher la façon dont Gray

parlait de cette même ballade, et comparer son enthousiasme à la

froideur de Burns. «Je me suis procuré la vieille ballade écossaise sur

laquelle _Douglas_ est fondé; elle est divine et aussi longue que d'ici

(Cambridge) à Aston, ne l'avez-vous jamais vue? Les meilleures règles

d'Aristote y sont observées, d'une manière qui prouve que l'auteur

n'avait jamais lu Aristote. Vous pouvez en lire les deux tiers sans

deviner de quoi il s'agit, et cependant, quand vous arrivez à la fin, il

est impossible de ne pas comprendre l'histoire tout entière.[81]»On sent

toute la différence.

[Footnote 81: Cité dans _the Ballad Minstrelsy of Scotland_,

publiée par M. Ogle, dans l'Introduction historique qui

précède la ballade.]

Dans ces dispositions, il n'est pas étonnant que Burns ait peu imité les

ballades et que leur influence soit très faiblement marquée dans son

oeuvre. À peine çà et là une imitation, comme _Lady Mary Ann_ ou _Lord

Gregory_. On n'en compterait pas plus d'une demi-douzaine, pas même

autant peut-être. La façon dont elles sont faites est encore plus

instructive que leur rareté. Toute la partie narrative, toute la partie

pittoresque ou merveilleuse, en un mot, tout ce qui est d'un autre

temps, est supprimé. Il n'y a de conservé que la partie de sentiment,

laquelle est de toutes les époques. _Lord Gregory_ est emprunté à une

très dramatique et très belle ballade intitulée: _La jolie fille de

Lochryan._ Il suffit de comparer les deux morceaux pour voir ce que

Burns a conservé du modèle.

La ballade, telle qu'on la trouve dans le recueil de Herd, publié en

1769, et par conséquent bien connu de Burns, s'ouvre par les plaintes

d'une jeune fille abandonnée par Lord Gregory. Elle veut aller à sa

recherche, et elle se fait construire un navire, dont la peinture a la

somptuosité de couleur habituelle.

Alors, elle a fait construire un beau navire.

Il est tout couvert de perle,

Et à chaque amure

Pendait une sonnette d'argent.

La pauvre abandonnée part sur la mer pour chercher Lord Gregory, en

quelque lieu qu'il se trouve. Quelque chose de l'inattendu des anciennes

navigations apparaît. Elle rencontre un rude rôdeur de mers qui lui

demande:

«Ô, es-tu la Reine elle-même,

Ou une de ses trois Maries,

Ou bien es-tu la fille de Lochryan,

Cherchant son cher Gregory»?

«Ô, je ne suis pas la Reine elle-même,

Ou une de ses trois Maries,

Mais je suis la fille de Lochryan,

Cherchant son cher Gregory».

Et le rude rôdeur, touché sans doute, lui montre une tour recouverte

d'étain où se tient Lord Gregory. Elle y aborde, et agite l'anneau sur

la barre de fer tordu qui tenait lieu autrefois de marteau aux portes.

Elle le supplie ainsi:

«Ô, ouvre, ouvre, aimé Gregory,

Ouvre et laisse-moi entrer.

Car je suis la fille de Lochryan,

Bannie de tous les siens».

Mais la méchante mère de Lord Gregory lui répond de l'intérieur, en

imitant la voix de son fils, et lui demande, pour lui prouver qu'elle

est bien la fille de Lochryan, de lui dire ce qui s'est passé entre eux

deux. La pauvre fille répond d'une façon touchante, en des strophes où

le souvenir des jours passés se mêle à l'angoisse présente.

«Ne te souviens-tu pas, aimé Gregory,

Comme nous étions assis, au moment du vin,

Que nous échangeâmes nos anneaux de nos mains,

Et que le meilleur était le mien?

Car le mien était de bon or rouge,

Mais le tien était d'étain;

Et le mien était vrai et fidèle,

Et le tien était faux dedans.

Et ne te souviens-tu pas, aimé Gregory,

Comme nous étions assis sur la colline,

Que tu m'as enlevé ma virginité,

Très durement, contre mon vouloir.

Maintenant, ouvre, ouvre, aimé Gregory,

Ouvre et laisse-moi entrer,

Car la pluie pleut sur mes bons vêtements,

Et la rosée coule sur mon menton.»

La méchante femme lui redemande d'autres preuves, comme si celles-là ne

suffisaient pas. Et la pauvre demoiselle, découragée, l'âme navrée,

renonce à la convaincre.

Alors elle s'est retournée:

«Puisqu'il en est ainsi,

Puisse aucune femme qui a porté un fils

N'avoir jamais un coeur si plein d'angoisse.

Abaissez, abaissez ce mât d'or,

Dressez un mât de bois,

Car il ne convient pas à une dame délaissée

De naviguer si royalement.»

Elle s'éloigne. Le fils s'éveille, et raconte à sa mère qu'il a rêvé que

la fille de Lochryan était à la porte. La mère lui dit qu'en effet elle

était là il y a une heure, et qu'il peut continuer à dormir. Le fils

repousse la méchante femme qui ne l'a pas laissée entrer. Et la fin de

la pièce a toute la fantaisie romantique et touchante qui est le charme

de ces ballades.

«Faites-moi seller le noir, dit-il,

Faites-moi seller le bai brun,

Faites-moi seller le cheval le plus vite,

Qui est dans toute la ville.»

Or, dans la première ville où il arriva,

Les cloches sonnaient,

Et la seconde ville où il arriva

La morte y arrivait.

«Déposez, déposez ce corps aimable,

Déposez-le, laissez-moi voir

Si c'est la fille de Lochryan

Qui est morte par amour pour moi.»

Et il prit son petit couteau

Qui pendait à sa basque,

Et il a fendu le linceul,

Une longueur d'aune ou davantage.

Et d'abord il baisa sa rouge joue,

Et puis il baisa son menton,

Et puis il baisa ses lèvres rosées

Où il n'y avait plus d'haleine.

Et il a pris son petit couteau,

Avec un coeur qui était tout navré,

Et il s'est donné une blessure mortelle,

Et il ne parla jamais plus un mot.

Quelles que soient les naïvetés d'un pareil morceau, quels que soient

les accrocs et les raccords grossiers qu'on trouve dans cette vieille

étoffe et qui sont le fait des transmissions successives, il y a là une

poésie simple, pleine de couleur et d'émotion.

Que reste-t-il de ce rêve dans Burns? Presque rien. Tout ce que cette

navigation du début a d'étrange et de pittoresque, ces visions de mer et

de vieux châteaux, qui rappellent les ruines qu'on voit sur tant de

promontoires écossais, cette poursuite douloureuse de la fin, tout a

disparu. Il a supprimé la partie imaginative, le récit, en réalité ce

qui constitue la ballade. Il n'a conservé que la partie de sentiment,

qui est de tous les temps, le cri de la femme chassée de la maison

paternelle, qui vient frapper à la porte du séducteur. En un mot, il a

transformé la ballade en une simple chanson.

«Oh! sombre, sombre est cette heure de minuit,

Et bruyant le mugissement de la tempête,

Une femme errante, désolée, cherche ta tour,

Ouvre ta porte, Lord Gregory.

Une exilée du château paternel,

Et cela pour t'avoir aimé;

Montre-moi du moins quelque pitié,

Si ce ne peut être de l'amour.

Lord Gregory, ne te rappelles-tu pas le bosquet

Sur les bords charmants de l'Irwin,

Où, pour la première fois, j'avouai cet amour virginal

Que longtemps, longtemps, j'avais nié.

Que de fois m'as-tu promis et juré

Que tu serais pour jamais à moi;

Et mon pauvre coeur, lui-même si sincère,

N'a jamais soupçonné le tien.

Dur est ton coeur, Lord Gregory,

Et ta poitrine est un roc;

Foudres du ciel, qui me frôlez en passant,

Oh! ne me donnerez-vous pas le repos?

Vous, tonnerres, ramassés dans le ciel,

Voyez la victime qui s'offre à vous!

Mais, épargnez-le, pardonnez à mon faux ami

Ses torts envers le ciel et envers moi[82].»

[Footnote 82: _Lord Gregory._]

À coup sûr, cette chanson est touchante aussi. Elle est moins brutale,

plus riche en nuances de sentiment, d'une psychologie plus subtile et

plus délicate, que le passage analogue de la ballade. Mais c'est tout ce

qui en reste. On a beau dire que, dans le cas présent, Burns était lié

par les nécessités du recueil de Thomson. C'est assez qu'il n'ait été

inspiré par les ballades populaires que dans cette mesure pour montrer

qu'il les goûtait peu, et qu'elles n'ont pas été une des sources de sa

poésie.

* * * * *

Cela est d'autant plus significatif que, d'un bout à l'autre du XVIIIe

siècle, ces ballades ont été l'objet de nombreuses imitations dont

quelques-unes sont des chefs-d'oeuvre. Dès le commencement du siècle,

avant même l'article d'Addison sur _Chevy Chase_, et le recueil d'Allan

Ramsay, lady Wardlaw composait la fameuse ballade de _Hardyknute_. Lady

Wardlaw fut, avec lady Grizzel Baillie, au début de cette lignée de

femmes poètes qui, passant par Mrs Cockburn, Miss Jane Elliot, Miss

Blamire, la misérable Jane Glover, Miss Cranston, qui devint Mrs Dugald

Stewart, Miss Hamilton, lady Anne Barnard, aboutit à la baronne de

Nairne et à Miss Joanna Baillie. En 1723, David Mallet, qui s'appelait

alors Malloch et n'avait pas encore changé son nom écossais en nom

anglais, écrivait sa jolie ballade de _William et Margaret_. Vers 1748,

William Hamilton composait sa ballade _Les bords du Yarrow_, qui a bien

la saveur des anciennes poésies. En 1755, John Home tirait de la ballade

de _Gil Morice_ le sujet de sa tragédie de _Douglas_. En 1770,

paraissait, dans les poésies du pauvre Michael Bruce, la ballade de _Sir

James_. Vers 1775, Julius Mickle publiait sa ballade de _Cumnor-Hall_,

qui a inspiré à Walter Scott le roman de _Kenilworth_. Ainsi, avant

Burns et tout autour de lui, les imitations d'anciennes poésies

foisonnaient. Elles ne rendent pas toujours la couleur, l'âpre accent et

la forte simplicité de leurs modèles. Le XVIIIe siècle n'était pas fait

pour réussir dans ces qualités. Ce qu'elles imitaient surtout était le

romanesque, et elles le transformaient parfois étrangement. Mais elles

conduisaient vers le moment où ces anciennes ballades devaient fournir

leur influence entière, et agir aussi par leur élément pittoresque et

martial. Le petit garçon boiteux que Burns avait vu à Édimbourg

devenait un jeune homme. Il allait entreprendre ses courses à cheval, le

long des borders, recueillant dans les fermes, dans les huttes de

bergers, sous les bois, au coin des feux de tourbe, des fragments de

ballades et de légendes. La _Minstrelsy des Borders_ allait être publiée

en 1802, huit ans après la mort de Burns. Et la poésie tout entière de

Walter Scott, avec son pittoresque brillant, son accent guerrier, son

bruit d'armes, son allure martiale, quelque chose qui sent l'action et

l'ardent, est sortie de la _Minstrelsy_. Les ballades ont trouvé, dans

_Le chant du Dernier Ménestrel_ et dans _Rokeby_, leur point culminant,

et aussi leur point d'arrêt. Burns a donc vécu au milieu d'elles, au

milieu des imitations qu'elles inspiraient. S'il ne s'est pas prévalu

d'elles pour y trouver un motif sur lequel exercer son génie, c'est que

son goût ne l'y portait pas. Nous en avons vu les raisons.

II.

LES VIEILLES CHANSONS.[83]

[Footnote 83: Les recueils de chansons écossaises sont très

nombreux; nous avons fait, au point de vue littéraire, usage

du _Book of Scottish Song_, by Alexander Whitelaw; et du

recueil intitulé: _The Songs of Scotland, chronologically

arranged_, publié par Cassell, Petter and Galpin.--Voir aussi

le volume de R. Chambers, _The Songs of Scotland Prior to

Burns_, et, si l'on veut descendre aux éléments les plus

simples: _The Popular Rhymes of Scotland._--Pour l'étude des

chansons et de leur importance sociale, lire _The Ballads and

Songs of Scotland_, by J. Clark Murray--et _Scottish Life and

History in Song and Ballad_, by W. Gunnuyon.]

Si on a dit justement que l'Écosse avait autant de ballades que

l'Espagne[84], on pourrait dire, avec autant de vérité, qu'on y chante

autant de chansons qu'en Italie. L'Écosse semble avoir été, de tout

temps, une nation musicale. Le soutien des chansons, la musique, y tient

partout sa place dans la vie populaire. Elle en accompagne tous les

actes. Aux baptêmes, aux mariages, à toutes les réunions joyeuses,

éclatent, avec les cornemuses, le _failte_, c'est-à-dire, le salut de

bienvenue[85]; ou le _pibroch_, l'air martial qui rassemble le clan. Aux

funérailles, le _coronach_ gémit l'air des lamentations, si triste et si

désespéré que Tennyson n'a pas trouvé d'autre mot pour rendre les

sanglots suprêmes du cygne expirant[86]. Jadis la musique s'intercalait

encore dans les intervalles de ces faits marquants, où elle intervient

chez tous les peuples. Les villes avaient des joueurs de cornemuses, qui

parcouraient les rues le matin et le soir[87]. Ce n'était pas une chose

rare que les fermiers, pour exciter l'ardeur de leurs moissonneurs,

leur adjoignissent un cornemusier, qui jouait tandis que les faux se

démenaient dans les épis; il avait une part de moissonneur[88]. On

rentrait la récolte au son des violons. Les concours de cornemuse

étaient fréquents. Les chemins étaient parcourus par des musiciens

ambulants[89]. Encore aujourd'hui, il est impossible de faire un voyage

en Écosse sans en rapporter une vive impression musicale. Parmi les

souvenirs qui nous en sont restés, deux des plus frappants sont celui

d'une soirée d'été où, dans la grande rue d'Ayr, deux cornemusiers

jouaient de vieux airs en marchant vite de long en large; celui de

quelques heures solitaires, passées au haut de Calton Hill à voir le

crépuscule descendre sur les fumées d'Édimbourg, tandis que le pibroch

montait d'en bas, perçant tous les bruits confus de la cité, semblable

au grillon de la vaste nuit.

[Footnote 84: Prescott. _Essais de Biographie et de

Critique_; l'essai sur _Les Chants de l'Écosse_.]

[Footnote 85: Voir sur le sens de ces mots, le livre de

Logan, _The Scottish Gaels_, t. II. p. 285.]

[Footnote 86: Tennyson. _The Dying Swan._]

[Footnote 87: Walter Scott. _Minstrelsy of the Scottish

Borders_, p. 61.]

[Footnote 88: _Northern Rural Life in the Eighteenth

Century_, chap. XVIII, p. 143.]

[Footnote 89: Voir J. Clark Murray. _The Ballads and Songs of

Scotland_, p. 188.]

Sur cette végétation de musique, se sont posées une quantité bien plus

grande de chansons, car souvent elles se sont abattues à quatre ou cinq

sur un seul air, comme des oiseaux sur une branche. Elles se sont ainsi

multipliées à l'infini[90]. Le pays entier en est sonore. Tout le monde

y chante. Le principal Shairp, qui a laissé lui-même quelques douces

mélodies et surtout a écouté les mélodies de sa contrée avec un coeur

attendri, a heureusement décrit cette universalité de chansons. «Jusqu'à

une époque très récente, l'air entier de l'Écosse, parmi le peuple des

campagnes, était parfumé de chansons. Vous entendiez la laitière chanter

une vieille chanson, en trayant les vaches dans le pré ou dans l'étable;

la ménagère vaquait à son travail ou filait à son rouet, avec un _lilt_

sur les lèvres. Vous pouviez entendre, dans une glen des Hautes-Terres,

quelques moissonneuses solitaires chanter, comme celle que Wordsworth a

immortalisée. Dans les champs des Basses-Terres, à la moisson, tantôt

l'un, tantôt l'autre des faucheurs prenait une mélodie vieille comme le

monde, et toute la bande éclatait en un chorus bien connu. Le laboureur

en hiver, en retournant le gazon vert, faisait passer le temps en

bourdonnant ou en sifflant un air; même le tisserand, quand il poussait

la navette entre les fils, adoucissait par une chanson le dur bruit.

Jadis, la chanson était le grand amusement des paysans, lorsque par les

soirs d'hiver, ils se réunissaient pour les veillées du hameau, au foyer

les uns des autres. Tel a été l'usage de l'Écosse pendant des

siècles.[91]»

[Footnote 90: J. Clark Murray. _The Ballads and Songs of

Scotland_, p. 191.]

[Footnote 91: Shairp _Aspects of Poetry_, chap. VII, p. 199.]

Ce n'est là qu'un résumé élégant et un peu académique de ce bruissement

de chansons par tout le pays. Veut-on un exemple particulier, et

autrement pénétrant, de ce que pouvaient être, même en des temps proches

de nous, l'influence et les bienfaits de la chanson en Écosse? C'est un

passage emprunté à un livre navrant, les souvenirs de William Thom

d'Inverarie, un pauvre tisserand, qui fut lui-même un poète, et qui

mourut de misère, en 1850, après une vie affreuse de labeur et de

famine, dont le récit mouille les yeux. Il parle de chansons populaires,

de celles de Burns, du berger d'Ettrick, c'est-à-dire de James Hogg,

alors dans tout l'éclat de sa production, et de Tannahill, qui avait été

tisserand. Il les montre voltigeant au-dessus des métiers. Il y a dans

ces lignes un tableau de misère et un hommage de gratitude qui sont

d'une grande éloquence. C'est une page qu'on peut lire avec soin, car

elle en apprend beaucoup sur la vie morale des plus pauvres classes en

Écosse. «Comme elles résonnaient, s'écrie-t-il, au-dessus du fracas d'un

millier de métiers! Laissez-moi proclamer ce que nous devons à ces

esprits de la chanson, quand ils semblaient aller de métier en métier,

soutenant les découragés. Quand la poitrine est remplie de tout autre

chose que d'espérance et de bonheur, que le refrain salubre et vigoureux

éclate: _Un homme est un homme malgré tout_, et le tisserand surmené

reprend coeur... Qui osera mesurer l'influence de ces chansons? Pour

nous, elles servaient de sermons. Si l'un de nous avait été assez hardi

pour entrer dans une église, il en eût été expulsé par décence. Ses

vêtements misérables et curieusement rapiécés auraient disputé

l'attention des auditeurs à l'éloquence ordinaire de l'époque. Les

cloches de l'église ne sonnaient pas pour nous. Les poètes en vérité

étaient nos prêtres; sans eux, les derniers débris de notre existence

morale auraient disparu. La chanson était la goutte de rosée qui

s'assemblait pendant les longues nuits découragées, et qui était fidèle

à briller aux premiers rayons du soleil. Vous auriez pu voir le _Vieux

Robin Gray_ faire venir des larmes à des yeux qui pouvaient rester secs

dans le froid et la faim, dans la fatigue et la souffrance».[92]

[Footnote 92: _Rhymes and Recollections of a Hand-loom

Weaver_, by William Thom, page 8.]

Non-seulement tout le monde chante des chansons, mais tout le monde en

compose. La chanson est devenue une façon commune d'exprimer ses

sentiments. Chacun s'en sert. Depuis les rois comme Jacques V[93], et

les gentilshommes de haut vol comme Montrose[94], jusqu'aux paysans et

aux savetiers, et, pour employer une image de Burns, depuis ceux qui

sont la plume au bonnet de la société jusqu'à ceux qui sont les clous à

ses souliers[95], tous écrivent leur chanson. De la part des médecins,

des révérends, des avocats, des maîtres d'école, cela est après tout,

peu surprenant. Ces professions sont cultivées. Mais il est incroyable

jusqu'à quels infimes métiers il faut descendre pour épuiser, que

dis-je, pour dresser la liste de ceux qui ont contribué à l'anthologie

écossaise. Un matelot comme Falconer, un savetier comme Andrew Sharpe,

un bedeau comme Andrew Scott, un sonneur comme Dugald Graham, ont écrit

des chansons aussi délicates que les plus savants[96]. Il n'est pas

jusqu'à un bandit comme Macpherson qui, à la veille d'être pendu, n'ait

mis ses adieux en une chanson dont les refrains ont été repris par

Burns.[97] Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que les

chansonniers les plus illustres de l'Écosse, je ne dis pas sortent des

rangs les plus humbles, mais y vivent[98]. En mettant à part Burns qui

éclipse les autres, on rencontre dans l'histoire de la chanson

écossaise, des noms comme de ceux de Ramsay qui fut coiffeur, et de

Fergusson, un pauvre commis; de Tannahill qui était tisserand, et de

James Hogg qui était berger. Cette origine populaire est même ce qui

distingue le recueil des chansons écossaises de celui des chansons

anglaises; celles-ci sont presque toutes dues à de véritables

littérateurs[99]. Les femmes elles-mêmes s'en mêlaient. Quelques-unes

des plus célèbres et des plus touchantes chansons leur sont dues. _Les

Fleurs de la Forêt_ sont de Miss Jane Eliot; le _Vieux Robin Gray_, dont

parlait tout à l'heure Thom d'Inverarie, est de lady Anne Barnard; les

vers mélancoliques que Burns se récitait à lui-même à Dumfries sont de

lady Grizzel Baillie, sans parler des chansons de Miss Jenny Graham, de

Miss Christian Edwards, de miss Cockburn, de miss Ann Home, de miss

Cranstoun, de lady Nairn, et de bien d'autres. Il faut observer, pour

comprendre la portée de ce fait, qu'aucune de ces femmes n'est une femme

littéraire, comme Mrs Felicia Hemans, Lætitia Landon, ou Elizabeth

Barrett Browning. Elles ont écrit des chansons par hasard, comme cela

arrivait à des ouvriers et à des paysans, parce que tout le monde en

écrivait; et quelques-unes se sont trouvées être immortelles.

[Footnote 93: _The Gaberlunzie Man_; _the Jolly Beggars_.]

[Footnote 94: _My dear and only Love._]

[Footnote 95: _To Charles Sharpe_ 22nd April 1791.]

[Footnote 96: On trouvera les chansons de ces poètes dans le

recueil de Whitelaw, _The Book of Scottish Song_.--Voir aussi

les noms donnés dans _The Peasant Poets of Scotland_, by

Henry Shanks--et les petites notices biographiques qui se

trouvent dans le recueil de chansons plus récentes, intitulé

_Whistle Binkie_.]

[Footnote 97: _Macpherson's Farewell._ Voir, sur la chanson

de ce bandit, la note de Chambers dans son édition de Burns,

p. 213.]

[Footnote 98: Voir W. Gunnyon. _Scottish Life and History in

Song and Ballad_, p. 10.]

[Footnote 99: Lire, pour saisir cette différence, la liste

des noms des auteurs, dans les deux volumes de Ch. Mackay,

_The Book of English Songs_, et _The Book of Scotch Songs_.]

Si nous voulons avoir une preuve particulière de ce fait, jetons un coup

d'oeil sur la vie de Burns. N'y trouvons-nous pas, dans toutes les

classes et à toutes les époques, une succession de faiseurs de chansons?

À Mauchline, ce ne sont de toutes parts que d'humbles poètes: c'est

David Sillar, le maître d'école d'Irvine; William Simpson, un autre

maître d'école à Ochiltree; c'est le brave Lapraik, le fermier dont on

chantait les chansons aux veillées d'hiver[100]. N'est-ce pas parce

qu'il avait entendu de lui une jolie chanson d'affection conjugale, que

Burns, sans le connaître, lui a écrit sa première épître? Et les

strophes où il lui raconte à quelle occasion il a entendu parler de lui,

n'en disent-elles pas beaucoup sur les habitudes des paysans écossais,

ne confirment-elles pas pleinement le passage du principal Shairp?[101]

[Footnote 100: Voir, sur ces personnages, _The Contemporaries

of Burns and the most Recent Poets of Ayrshire, with

selections from their writings_, edited by James Paterson.]

[Footnote 101: _Epistle to Lapraik._]

Le Mardi-Gras nous tînmes une veillée,

Pour bavarder et tricoter des bas;

Il y eut grand rire et grand jeu,

Vous n'en doutez pas;

À la fin, on se mit de tout coeur

À chanter des chansons.

On en chanta une, parmi le reste,

Qui me plut par dessus les autres;

Elle était adressée par un bon mari

À une chère femme;

Elle remuait les cordes du coeur dans la poitrine,

Et les faisait vivre[102].

J'ai à peine jamais entendu si bien décrit

Ce que les coeurs généreux, virils, éprouvent;

Je pensai: «Ceci serait-il de Steel,

Ou l'oeuvre de Beatie?»

Ils me dirent que c'était d'un vieux brave homme

D'auprès de Muirkirk.

Cela me fit grand plaisir de l'apprendre,

Je m'informai de lui,

Et tous ceux qui le connaissaient déclarèrent

Qu'il avait un génie,

Que personne ne le surpassait, que peu l'approchaient,

Tant il était beau.

[Footnote 102: Cette chanson se trouve dans le volume _The

Contemporaries of Burns_. Elle se trouve, un peu corrigée,

probablement par Burns, dans le _Scots Musical Museum_ de

Johnson. Elle est aussi dans le recueil plus accessible de

Whitelaw.]

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 4 / 47 段