Je ne puis pas sauter vers toi,
Ma partie terrestre est toute consumée,
Ce n'est plus que mon âme qui te parle[35].
[Footnote 35: _The Fire of Frendraught._]
Ces atrocités justifient le jugement de Prescott: «Bien que les scènes
des plus vieilles ballades soient empruntées au XIVe siècle, les moeurs
qu'elles accusent ne sont pas supérieures à celles de nos sauvages de
l'Amérique du Sud.[36]»
[Footnote 36: Prescott. _Essais de Biographie et de
Critique_; l'article intitulé _Les Chants de l'Écosse_.]
À ces tueries d'armées ou de clans, à ces forfaits de bandes de
brigands, s'ajoutent des drames de famille. Une marâtre empoisonne sa
belle-fille[37]. Une femme tue son mari parce qu'il l'a insultée[38]. Un
frère tue sa soeur parce qu'on ne lui a pas demandé son consentement
pour son mariage[39]. Une fille d'Écosse est devenue enceinte d'un
seigneur anglais; son père furieux la fait mettre sur un bûcher[40]. Une
mère empoisonne son fils parce qu'il a épousé une femme contre son
gré[41]. L'amour surtout, exaspérant ces vies violentes, les lance dans
des aventures plus violentes encore. Les femmes ont l'énergie, les
emportements de sentiments et d'actes, des mâles. Elles n'hésitent
devant rien, ni devant les fatigues, ni devant les périls. Les
enlèvements sont fréquents. Les amants s'enfuient à cheval; le père et
les frères les poursuivent, les rattrapent; on s'arrête, on tire les
épées, on se bat sur la bruyère.
[Footnote 37: _Lady Isabel._]
[Footnote 38: _The Lord of Waristoun._]
[Footnote 39: _The Cruel Brother._]
[Footnote 40: _Lady Maisry._]
[Footnote 41: _Prince Robert._]
Les épées furent tirées des fourreaux,
Et ils se précipitèrent au combat,
Et rouge et rosé était le sang
Qui coula sur le talus semé de lis[42].
[Footnote 42: _Katherine Janfarie._]
Parfois l'amant triomphe laissant les frères étendus sur le sol.
Il appuya son dos contre un chêne,
Et assura ses pieds sur une pierre;
Et il a combattu contre ces quinze hommes,
Et il les a tués tous hormis un seul;
Mais il a épargné le chevalier âgé
Pour rapporter les nouvelles au château.
Quand il eut rejoint sa belle dame,
Je pense qu'il l'embrassa tendrement:
«Tu es mon amour, je t'ai gagnée,
Et nous parcourrons librement la forêt verte.»[43]
[Footnote 43: _Erlinton, the Bent sac Brown._]
Il arrive aussi que l'amant s'éloigne blessé mortellement. C'est le
sujet de la plus célèbre et de la plus touchante de ces ballades, _the
Douglas Tragedy_.
Il la mit sur un cheval blanc comme lait,
Et lui-même sur un cheval gris pommelé;
Un cor de chasse pendait à son côté,
Et ils s'éloignèrent, chevauchant légèrement.
Lord William regardait par-dessus son épaule gauche,
Il regardait pour voir ce qu'il pouvait voir;
Et il aperçut le père et les frères hardis de sa bien-aimée,
Qui accouraient à cheval sur la plaine.
«Descends, descends, lady Margaret, dit-il,
Et tiens mon cheval de ta main,
Pendant que contre tes sept frères hardis
Et ton père, je ferai tête».
Elle tint son cheval de sa main blanche comme le lait,
Elle ne parla point, ne versa pas une larme,
Jusqu'à ce qu'elle vit ses sept frères tomber,
Et le sang de son père très cher.
«Oh, retiens ta main, lord William, dit-elle,
Car tes coups sont merveilleusement terribles;
Je puis trouver un autre amant fidèle,
Mais un père, je n'en puis trouver un autre».
Oh! elle a défait son mouchoir de son col;
Il était de toile de Hollande fine;
Et elle a essuyé les blessures de son père,
Qui étaient plus rouges que le vin.
«Oh choisis, oh choisis, lady Margaret, lui dit lord William
Oh! veux-tu venir ou rester?»
«Je te suis, je te suis, lord William, dit-elle,
Tu ne m'as pas laissé d'autre guide».
Il la mit sur le cheval blanc comme lait,
Et lui-même sur le cheval gris pommelé;
Un cor de chasse pendait à son côté,
Et ils s'éloignèrent, chevauchant lentement.
Oh, ils chevauchèrent lentement et tristement,
Sous la lueur de la lune;
Ils chevauchèrent, et arrivèrent à cette rivière pâle,
Et là ils descendirent de cheval.
Ils descendirent pour boire de l'eau
À la rivière qui coulait si claire,
Et dans le courant tomba le meilleur sang de son coeur,
Et lady Margaret fut effrayée.
«Redresse-toi, redresse-toi, lord William, dit-elle,
Car je crains que tu ne sois blessé à mort».
«Ce n'est que l'ombre de mon manteau rouge
Qui brille si nettement dans l'eau».
Oh, ils chevauchèrent lentement et tristement,
Sous la lueur de la lune,
Jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à la porte du château de sa mère,
Et là ils descendirent de cheval.
«Oh! fais mon lit, madame ma mère, dit-il,
Oh! fais mon lit large et profond!
Et mets lady Margaret près de moi;
Nous allons dormir tous deux profondément».
Lord William était mort longtemps avant minuit,
Lady Margaret était morte longtemps avant l'aurore.
Que tous les vrais amants qui s'en vont ensemble
Puissent avoir meilleure fortune qu'eux[44].
[Footnote 44: _The Douglas Tragedy._]
Ailleurs, ce sont des vengeances: deux frères épris de la même fiancée
se battent et s'égorgent[45], des femmes jalouses ou trahies
empoisonnent ou poignardent leurs rivales, comme dans cette ballade où
une fiancée, abandonnée devant l'autel, tue celle qui lui est préférée.
[Footnote 45: _Lord Ingram and Child Vyet._]
La fiancée tira un long poignard,
De sa coiffure brillante,
Et frappa au coeur la belle Annie,
Qui ne dit jamais plus une parole.
Le doux William vit la belle Annie pâlir,
Et s'étonna de ce que cela était;
Mais quand il vit le cher sang de son coeur,
Il devint courroucé furieusement.
Il tira sa dague qui était si aiguë,
Qui était si aiguë et perçante,
Et la plongea dans la fiancée aux cheveux châtains,
Qui tomba à ses pieds morte.
«Attends-moi, chère Annie, dit-il,
Attends-moi, ma chérie», s'écria-t-il,
Puis se mit la dague dans le coeur,
Et tomba mort à ses côtés[46].
[Footnote 46: _Sweet William and Fair Annie._]
Parfois ces éperdues s'en prennent à celui qui les trahit. La maîtresse
de lord William lui demande une dernière entrevue.
«Si votre amour est changé, dit-elle,
Et si les choses sont ainsi,
Du moins, venez, pour l'amour du passé,
Venez goûter le vin avec moi».
«Je ne resterai pas, je ne puis pas rester,
Pour boire le vin avec toi;
Une dame que j'aime bien plus
M'attend en ce moment».
Il se baissa sur son arçon,
Pour l'embrasser avant de se séparer;
Et, avec un poignard aigu et mince,
Elle lui perça le coeur.
«Chevauche, maintenant, lord William, chevauche,
Aussi vite que tu peux chevaucher;
Ta nouvelle amoureuse, près du puits de St-Brannan,
S'étonnera que tu sois en retard».[47]
[Footnote 47: _Lord William._]
Tout ce monde vit, prêt à tuer ou à mourir, constamment. Ces hommes
rentrent avec du sang à leur épée ou sur leurs mains.
«Pourquoi votre épée dégoutte-t-elle de sang,
Edward, Edward!
Pourquoi votre épée dégoutte-t-elle de sang,
Et pourquoi allez-vous si triste, Ô?»
«Oh, j'ai tué mon faucon si brave!
Ma mère, ma mère!
Oh, j'ai tué mon faucon si brave,
Et je n'avais que celui-là».
«Le sang de votre faucon n'était pas si rouge,
Edward! Edward!
Le sang de votre faucon n'était pas si rouge,
Mon cher fils, je te le dis, Ô[48]».
[Footnote 48: _Edward, Edward._]
Ou encore cette scène:
Il est allé à la chambre de Margerie,
Et il a frappé à la porte, Ô;
«Oh, ouvre, ouvre, lady Margerie,
Ouvre et laisse-moi entrer, Ô.
Avec ses pieds aussi blancs que la grêle.
Elle marcha à l'intérieur, Ô,
Et avec ses doigts longs et effilés,
Elle laissa entrer le doux Willie, Ô.
Elle se baissa vers ses pieds,
Pour dénouer les souliers du doux Willie, Ô;
Les boucles étaient roides de sang,
Qui avait découlé largement sur elles.
«Quelle vue horrible est ceci, mon amour,
Est ceci que j'aperçois, Ô?
Quel est ce sang dont vous êtes couvert?
Je vous prie, dites-le moi, Ô.
«Comme je venais par les bois, cette nuit,
Un loup m'a attaqué, Ô;
Oh! devais-je tuer le loup, Margerie?
Ou devait-il m'attaquer, Ô?»
«Ô Willie, ô Willie, je crains
Que tu ne m'aies engendré peine et chagrin;
L'acte que tu as commis cette nuit
Sera connu demain matin».[49]
[Footnote 49: _Sweet Willie and lady Margerie._]
Presque toutes ces aventures se terminent tragiquement, il y a toujours
du sang dans les dernières strophes de ces ballades. Ce sont des chants
dont la muse est la mort. Quand on lit ces recueils, on ne rencontre que
des cadavres. Au-dessus de toute cette poésie plane la joie lugubre des
deux corbeaux de la terrible ballade.
Il y avait deux corbeaux perchés sur un arbre,
Gros et noirs, aussi noirs qu'il est possible;
Et l'un commence à dire à l'autre:
«Où irons-nous dîner aujourd'hui?
Dînerons-nous près de la vaste mer salée?
Dînerons-nous sous l'arbre au feuillage vert»?
«Viens, je te montrerai un spectacle très doux,
Une glen solitaire et un chevalier fraîchement tué;
Son sang est encore tiède sur l'herbe,
Son épée à demi tirée, ses flèches dans le carquois,
Et personne ne sait qu'il est étendu là,
Sinon son faucon, son chien et sa maîtresse.
«Nous nous poserons sur sa clavicule,
Nous arracherons ses jolis yeux bleus,
Nous ferons une tresse de ses cheveux dorés,
Pour garnir notre nid quand il se dénudera,
Et le duvet d'or sur son jeune menton,
Nous en envelopperons nos petits.
Oh! froid et nu sera son lit,
Quand les orages d'hiver chanteront dans les arbres;
À sa tête le gazon, à ses pieds une pierre;
Il dormira, il n'entendra plus les plaintes de la jeune fille;
Par dessus ses os blanchis, les oiseaux voleront,
Les daims sauvages bondiront, les renards glapiront.[50]
[Footnote 50: _The Twa Corbies._]
Les imaginations romanesques, les rêveries poétiques, les superstitions
païennes ou chrétiennes du moyen-âge, se mélangent à ces événements, et
en accroissent encore l'étrangeté. Les jeunes filles montent au sommet
de leur tour quand arrive le chevalier qu'elles aiment[51]. Des amants
se réfugient dans les profondeurs vertes des forêts, et y mènent une vie
qui fait penser aux exilés de _Comme il vous plaira_[52]. D'autres fois
des outlaws ravissent des jeunes filles, et les entraînent dans leurs
retraites[53]. Des oiseaux se chargent des messages entre les
amants[54]. Lorsqu'un crime est commis, il est miraculeusement révélé.
Une maîtresse assassine son amant et jette son corps dans la Clyde. Mais
un papegai perché sur un arbre a tout vu.
[Footnote 51: _Lord William._]
[Footnote 52: _The Earl of Douglas and Dame Oliphant; Rose
the red and white Lily._]
[Footnote 53: _Hynde Etin; The bonnie Banks of Fordie; the
Duke of Perth's three daughters._]
[Footnote 54: _The Gay Gos-Hawk._]
Ainsi parla le papegai,
En voltigeant au-dessus de sa tête:
«Dame, garde bien ta robe verte,
Garde-la bien de ce sang si rouge».
«Oh, je garderai ma robe verte,
Je la garderai de ce sang si rouge,
Mieux que tu ne peux garder ta langue
Qui bavarde dans ta tête.
Mais descends, ô bel oiseau,
Ne voltige plus d'arbre en arbre,
Je te donnerai une cage d'or,
Et de pain blanc te nourrirai».
«Gardez votre cage d'or, dame,
Et je garderai mon arbre;
Car, comme vous avez fait à lord William,
Ainsi me feriez-vous.»[55]
[Footnote 55: _Lord William._]
Et plus tard il dénonce la coupable. Une soeur, jalouse de sa jeune
soeur, la noie. Un joueur de harpe fait, avec la clavicule de la morte,
une harpe qu'il tend de trois boucles de sa chevelure dorée; la harpe
joue seule et prononce le nom de la méchante soeur[56]. Pendant une
veillée mortuaire, une lykewake, auprès du corps d'une jeune fille
assassinée, le corps parle pour nommer l'assassin.
[Footnote 56: _Binnorie._]
Avec les portes entr'ouvertes, et des chandelles allumées,
Et des torches qui brûlaient clair,
Le corps fut étendu; jusqu'au calme minuit,
Ils veillèrent, mais rien n'entendirent.
Vers le milieu de la nuit,
Les coqs commencèrent à chanter;
Et à l'heure sombre de la nuit,
Le corps commença à bouger.
«Oh, qui t'a fait mal, soeur,
Et a osé ce péché odieux?
Qui a été assez hardi et n'a pas crain
De te jeter dans la cascade?»
«Le jeune Benjie a été le premier homme
À qui j'aie donné mon coeur;
Il était si hardi et hautain de coeur;
Il m'a jeté dans la cascade».[57]
[Footnote 57: _Young Benjie._]
La fille du ministre de Newarke accouche en secret et tue ses deux
enfants. En rentrant elle rencontre deux enfants qui jouent à la balle;
elle leur parle. Ils lui reprochent qu'elles les a tués, et lui disent
qu'elle ira en enfer[58]. Les fantômes de ceux qui ont été tués
reparaissent[59]. Parfois ce sont de véritables contes de fées. Ce sont
des batailles de chevaliers contre des géants ou des monstres[60]. Ce
sont des anneaux enchantés. L'amante donne à l'amant, ou l'amant à
l'amante, une bague dont les diamants se terniront, si celui ou celle
qui l'a donnée est infidèle ou meurt; et un jour la bague s'éteint[61].
Ce sont des jeunes filles enfermées par un sortilège sous la forme d'une
bête hideuse, et qui ne seront délivrées que si un chevalier consent à
les embrasser[62]. La reine des Fées s'éprend de Thomas le Rimeur, et le
garde pendant sept ans, dans des vergers merveilleux; il se réveille un
jour au pied de l'arbre où il s'était endormi[63]. Un chevalier
ressuscite son amie en lui mettant sur les yeux deux gouttes du sang de
St Paul[64].
[Footnote 58: _The Cruel Mother._]
[Footnote 59: _The Knight's Ghost_; _Clerk Saunders_; _Sweet
William's Ghost_; _Sir Roland_.]
[Footnote 60: _Young Ronald_; _King Malcolm and Sir
Colvine_.]
[Footnote 61: _Hynde Horn_; _The enchanted Ring_.]
[Footnote 62: _Kemp Owyne._]
[Footnote 63: _Young Tamlane_; _Child Rowland and Burd
Ellen_; _Thomas of Ercildoune_.]
[Footnote 64: _Leesome Brand._]
Que ce soit à cause de l'héroïsme, de la superstition ou de la cruauté,
lorsqu'on lit un recueil de ces ballades, on est violemment transporté
dans une autre vie, qui sans doute a existé, mais qui certainement
n'existe plus depuis longtemps. On sent qu'on est dans une vie violente,
romanesque, périlleuse, surpassant la nôtre en forfaits et en exploits,
mais, à coup sûr, une vie qu'aucun homme moderne n'a vécue, ni vu vivre.
On est dans l'histoire ou dans le roman, et, que ce soit l'un ou
l'autre, hors de la réalité.
Ces récits, dont la trame est faite d'aventures extraordinaires, sont
encore rendus plus archaïques par les broderies dont ils sont couverts.
Celles-ci les font ressembler davantage à d'anciennes étoffes, semées
d'attributs, historiées de motifs dans le goût d'une autre époque, et
brochées d'une profusion d'or et d'argent que notre temps ne comporte
plus. Chacun de ces accessoires accentue la date de ces poèmes, et les
rejette plus loin de nous. Parfois, cet effet est produit par quelque
motif naïf et tout fait. Quand un jeune homme enlève une jeune fille, il
monte toujours un cheval gris pommelé, et elle, un cheval blanc comme
lait[65]. Lorsque deux amants sont ensevelis l'un près de l'autre, il
sort un églantier de la tombe de l'amant et un rosier de celle de la
maîtresse.
[Footnote 65: _The Douglas Tragedy._]
Lord William fut enseveli dans l'église de Ste-Marie,
Lady Margaret dans le choeur de Ste-Marie;
Hors de la tombe de la dame, poussa une rose rouge,
Et hors de celle du chevalier poussa un églantier.
Et tous deux se rencontrèrent et s'enlacèrent,
Comme s'ils désiraient être près l'un de l'autre,
De sorte que tout le monde put connaître clairement
Qu'ils poussaient de deux amants qui s'étaient chéris[66].
[Footnote 66: _The Douglas Tragedy_; _Prince Robert_; _Fair
Annet_.]
C'est là un des détails qui reviennent constamment et appartiennent à
tous les faiseurs de ballades. Presque toujours, il y a cette
prodigalité de métaux et de pierres précieuses, qui indique qu'on est
dans le rêve et qu'on puise à des coffres inépuisables. On sent que
l'imagination se grise de richesses. Les chevaux sont ferrés d'argent
aux pieds de devant, et ferrés d'or aux pieds de derrière; ils portent à
la crinière des clochettes d'argent qui tintent à chaque pas[67]. Les
jeunes filles lissent leurs cheveux avec des peignes d'argent. On étend
des tapis de drap d'or du château à l'église, pour que la fiancée ne
marche pas sur le sol[68]. De toutes parts, passent des cortèges de
mariage, brillants, vêtus de cramoisi et de vert[69]; tous les cavaliers
portent sur le poing un faucon; toutes les dames tiennent une
guirlande[70]. Quoi de plus délicatement étincelant que cette
description:
[Footnote 67: _Lord Thomas and Fair Annet_; _Thomas of
Yonderdale_; _Sweet Willie and Fair Annie_.]
[Footnote 68: _Lord Ingram and Child Vyet._]
[Footnote 69: _Young Bekie._]
[Footnote 70: _Lord Ingram and Child Vyet._]
Son palefroi était un gris pommelé,
Je n'ai jamais vu son pareil;
Comme brille le soleil un jour d'été,
Cette belle dame elle-même brillait.
Sa selle était d'ivoire pur,
C'était une vue très belle à voir!
Ornée et raide de pierres précieuses,
Tout entourées de cramoisi.
Des perles d'Orient, en grande quantité;
Sa chevelure tombait autour de sa tête;
Elle chevauchait sur la pelouse de fougères,
Tantôt elle sonnait du cor, et tantôt chantait.
Les sangles étaient de riche soie,
Les boucles étaient de béryl,
Ses étriers étaient de clair cristal,
Et tout couverts de perles.
Le poitrail était d'acier fin,
La croupière était d'orfèvrerie,
La bride était d'or fin,
De chaque côté, trois clochettes pendaient.
Elle conduisait en laisse trois lévriers,
Et sept braques couraient à ses pieds;
Je ne voulais pas me hâter de lui parler,
Son front était blanc comme un cygne.
Elle portait un cor pendu au col,
Et au-dessous de sa taille mainte flèche,
En vérité, mes seigneurs, comme je vous le dis,
Ainsi était habillée cette belle dame[71].
[Footnote 71: _Thomas of Ercildoune._]
Ou bien encore qu'on lise cette jolie peinture, qui transporte dans la
fantaisie le fait très simple d'une maîtresse à la recherche de son
amant.
Oh! je vais chercher un charpentier,
Pour me construire un navire,
Et je chercherai de hardis matelots,
Pour naviguer avec moi sur la mer...
Son père lui fit construire un navire,
Et le gréa très royalement;
Les voiles étaient de soie vert pâle,
Et les câbles de taffetas;
Les mâts étaient faits d'or bruni,
Et brillaient au loin sur la mer,
Les bordages étaient richement incrustés
De nacre et d'ivoire.
À chaque amure qu'il y avait,
Pendait une clochette d'argent
Qui tintait doucement à la brise,
Ou à la houle enflée de la mer salée[72].
[Footnote 72: _Fair Annie of Lochryan._]
Les fonds achèvent cette impression. On y aperçoit des paysages irréels.
Parfois, ce sont des fabriques fantastiques. C'est, par-delà une mer
courroucée, un château avec une haute tour au toit d'étain:
Quand elle vit la tour majestueuse
Luire claire et brillante,
Qui se tenait au-dessus des vagues ouvertes,
Bâtie sur un roc élevé[73].
[Footnote 73: _Fair Annie of Lochryan._]
Ou bien c'est la façade d'un château féodal:
Il y a un beau château, bâti de chaux et de pierre,
Oh! n'est-il pas bâti plaisamment?
Sur le devant de ce beau château,
Il y a deux unicornes beaux à voir[74].
[Footnote 74: _Song of the Outlaw Murray._]
Le plus souvent, comme dans les vieilles tapisseries, ce sont des
verdures, des fonds de feuillage. Voici le verger où la reine des fées
conduit Thomas d'Ercildoune:
Elle le conduisit dans un beau verger,
Où les fruits croissaient en grande abondance;
Les poires et les pommes étaient mûres,
La datte, et aussi le damas;
La figue et aussi les grappes de la vigne;
Les rossignols reposaient sur leurs nids,
Les papegais drus commençaient à voler çà et là,
Et la chanson des grives ne voulait pas cesser[75].
[Footnote 75: _Thomas of Ercildoune._]
N'est-ce pas là vraiment un arrière-plan d'ancienne tenture aux
frondaisons semées de fruits et d'oiseaux? Ce sont aussi des fonds de
forêts, dans lesquelles passent des cerfs, des chasseurs vêtus de vert,
l'arc à la main, suivis de leurs bons chiens gris.
Johnie regarda vers l'est, et Johnie regarda vers l'ouest,
Et un peu au-dessous du soleil;
Et là il aperçut un cerf brun qui dormait,
Sous un buisson de genêts.
Johnie tira, et le cerf brun bondit,
Et il le blessa au flanc,
Et, entre l'étang et le bois,
Ses chiens abattirent la bête fière[76].
[Footnote 76: _Johnnie of Breadislee._]
Dans les profondeurs de ces ramées, il y a d'étonnantes évocations de la
vie libre que les outlaws menaient dans les grands bois. Quel tableau en
quelques strophes que celui-ci, d'une forêt tout animée par les bonds
des fauves, et sonore de la détente des arcs.
La forêt d'Ettrick est une belle forêt,
Il y pousse maint arbre de haute taille;
Il y a cerf et biche et daine et chevreuil,
Et de toutes bêtes sauvages grande plenté.
James Boyd prit congé du noble roi,
Vers la belle forêt d'Ettrick il arriva;
Quand il descendit la pente de Birkendale,
Il vit la belle forêt de ses yeux.
Il vit chevreuil et daine et cerf et biche,
Et de toutes bêtes sauvages grande plenté;
Il entendit les arcs qui hardiment résonnaient
Et les flèches qui bruissaient auprès de lui[77].
[Footnote 77: _Song of the Outlaw Murray._]
Toute cette littérature de ballades est donc, pour le fonds et la forme,
en dehors et au-dessus des conditions ordinaires de la vie. On y trouve
plutôt la légende et le rêve que l'observation et la réalité.
Non-seulement elle parle d'aventures et d'usages que nous ne connaissons
plus, mais il est peu probable qu'elle ait été elle-même exactement
contemporaine des faits qu'elle célèbre. Elles ont été composées sur des
événements qui semblaient extraordinaires, même en ces temps violents,
et alors vraisemblablement qu'ils avaient déjà quelque chose de
légendaire et de lointain. C'est une littérature héroïque et fabuleuse,
qui sort des proportions communes. Elle a été créée, pendant des siècles
grossiers où le livre n'existait pas, pour satisfaire le besoin de
romanesque qui vit dans les coeurs humains les plus frustes.
* * * * *
C'est là un point important et qu'il était utile de bien dégager, car on
ne comprendrait pas autrement pourquoi Burns a si peu goûté cette partie
importante de la littérature de sa patrie. Il avait l'âme passionnée, et
non romanesque. Il fallait, en tout ce qu'il faisait, qu'il se sentît,
entre les mains, de la réalité, quelque chose de présent et d'immédiat.
Son éducation littéraire s'était formée à regarder la vie et les gens
qui l'entouraient. Son génie était fait d'observation, bien plus que
d'imagination. Il avait l'esprit net et pratique, il ne l'avait jamais
exercé à se transporter dans d'autres temps. Il ne savait pas vivre
parmi d'autres hommes que des hommes réels et vivants.
Aussi son admiration pour les ballades ne tient-elle pas beaucoup de
place. Il dit bien: «Il y a une noble sublimité, une tendresse qui fond
le coeur, dans quelques-unes de nos anciennes ballades, qui dénotent
qu'elles sont l'oeuvre d'une maîtresse main[78]». Mais c'est à peu près
la seule marque d'enthousiasme que les ballades aient obtenue de lui, et
elle date de sa jeunesse. Tandis qu'il savait presque toutes les
chansons écossaises, et qu'il était infatigable à recueillir les
chansons nouvelles qu'il rencontrait, il semble ne faire aucun cas des
ballades et les laisse échapper. Il écrivait à William Tytler de
Woodhouselee, grand amateur de vieilles poésies, en lui en envoyant
quelques-unes, une lettre qui est très significative à cet égard:
[Footnote 78: _Common place Book_, Sept. 1785.]
«Je vous envoie ci-inclus un échantillon des vieux morceaux qu'on
peut encore trouver parmi nos paysans de l'Ouest. Je possédais
jadis bon nombre de fragments pareils, et quelques-uns plus
complets, mais, comme je n'avais pas la moindre idée que
quelqu'un pût se soucier d'eux, je les ai oubliés. Je considère
fermement comme un sacrilège de rien ajouter qui soit de moi pour
rétablir les épaves disloquées de ces vénérables vieilles
compositions; mais elles ont maintes versions différentes. Si
vous n'avez pas déjà vu celles-ci, je sais qu'elles flatteront
vos sentiments calédoniens qui sont dans le bon vieux style[79].»
[Footnote 79: _To William Tytler of Woodhouselee_, Aug.
1787.]