Les critiques, à quelque branche de l'art qu'ils se consacrent, ne sont

que les pétrisseurs de ce levain et les distributeurs du pain sacré.

Leur tâche est de découvrir le beau, de le fractionner, de le mettre à

la portée de celui qui, jeté dans l'action ou appréhendé par le labeur,

n'a point le temps de le rechercher, et pourtant le réclame, pour

donner à ses ambitions ou à ses besognes leur éclat et leur cadre ou

leur refuge et leur consolation. C'est d'eux que le goût du beau, par

une série de chutes, descend, déformé souvent et parfois perverti,

jusqu'aux couches inférieures de l'humanité, vient y mourir en

admirations obscures et rudimentaires, et amène des instants de joie ou

de distraction, de repos ou d'idéal, tels quels, aux plus basses

existences. Oui! cela est vrai à la lettre. Le haut enseignement

artistique, qu'il s'épanche par le livre ou la parole, est comme un

fleuve qui emporte des paillettes d'or; il passe à travers des cribles

successifs, de plus en plus appauvri et limoneux; et cependant, grâce à

lui, le dernier misérable se réjouit de trouver une parcelle brillante.

Sans lui, la romance du café-concert qui est la poésie de l'ouvrier et

l'image d'Épinal qui amuse le petit enfant pauvre n'existeraient pas. Il

est le plus utile quand il a une vertu de propagande et une contagion

d'enthousiasme. Il remplit une véritable fonction sociale. Ces services

suffisent pour protéger la critique esthétique. Elle est changeante mais

indestructible, parce qu'elle est nécessaire d'une nécessité sans cesse

renouvelée. Elle subsistera en dehors des tentatives de généralisations

scientifiques qui ne se meuvent plus sur le terrain de l'art. C'est

cette critique et cette critique seule que nous entendons faire, à un

niveau aussi modeste qu'on voudra le juger.

LES OEUVRES.

CHAPITRE I.

LES ORIGINES LITTÉRAIRES DE BURNS.

LA POÉSIE POPULAIRE DE L'ÉCOSSE.

On a pu voir, dans l'étude biographique de ce livre, que la vie

littéraire de Burns se divise nettement en deux parties. Elles sont

séparées l'une de l'autre par le séjour à Édimbourg. Dans la première

période, sa production, en dehors des poésies nées de ses aventures

personnelles, se compose presque uniquement d'épîtres familières et de

petits poèmes descriptifs. Ces pièces sortent toutes de la vieille

tradition écossaise; elles ont un vif goût de terroir; elles sont toutes

inspirées par des faits réels: on peut mettre, à côté de chacun des

morceaux du volume de Kilmarnock, l'incident qui l'a provoqué. Elles

sont, en outre, de beaucoup les plus longues de ses oeuvres. Dans la

seconde période, en laissant toujours en dehors un certain nombre de

pièces personnelles, la production consiste presque exclusivement en

chansons. Elle est d'une inspiration toute différente de la première;

elle porte, non plus sur des faits particuliers, mais sur des sentiments

généraux et simples. Elle ne compte que des efforts très brefs.

Cependant la vie d'un homme ne se casse pas comme une branche morte;

elle se rompt plutôt à la façon d'un rameau vert: les fibres du passé

pénètrent dans le présent, et celles du présent tiennent encore au

passé; il y a des instants où l'on redevient l'ancien homme. C'est dans

une de ces heures que Burns composa _Tam de Shanter_, qui appartient

tout à fait à sa première manière, par le sujet, la familiarité, et la

puissance comique, en même temps que par les dimensions. C'est un poème

de la première période, égaré dans la seconde; mais c'est une exception

unique. De sorte que Burns est le premier peintre de moeurs de son pays,

par ce qu'il a écrit avant son séjour à Édimbourg; et qu'il en est le

premier chansonnier et l'un des premiers chansonniers de tous les pays,

par ce qu'il a produit après.

À ce qui a été fourni par la deuxième partie de sa vie, il faut ajouter

une série de pièces où l'on sent l'influence de la littérature anglaise.

Elles sont imitées de la poésie de l'époque, ou plutôt de l'époque

immédiatement antérieure; elles sont plus abstraites; elles sont écrites

en anglais pur[3]. Elles sentent plus ou moins l'exercice littéraire.

Bien que quelques-unes d'entre elles, comme l'_Élégie sur la Mort de

Glencairn_, celle _sur James Hunter Blair_, soient très belles, on peut

considérer toute cette portion de son oeuvre comme adventice. Si on la

retranchait, on perdrait assurément quelques remarquables morceaux, mais

Burns n'en resterait pas moins ce qu'il est. C'est, en lui, un détail et

une curiosité.

[Footnote 3: Il suffit de citer au hasard: _Lines at

Taymouth_; _on Scaring some Water-Fowl in Loch Turit_; _To

Miss Cruikshank_; _Lines written in Friar's Carse Hermitage_;

_The Hermit_; _Elegy on Miss Burnet of Monboddo_; _Elegy on

the Death of Sir James Hunter Blair_; _Lament of Mary Queen

of Scots_; _Sketch of a Character_; _Prologue for Mr

Sutherland_; _Prologue, on New Year's Day Evening_; _Prologue

spoken by Mr Wood_; _Sketch to C.-J. Fox_; _To the Owl_;

_Verses on an evening view of the Ruins of Lincluden Abbey_;

_The vowels_; _Poetical Address to Mr William Tytler_;

_Epistle from Esopus to Maria_; _First and third Epistles to

Robert Graham of Fintry_, etc.]

Il a été poète écossais, formé par la littérature de son pays.

Cependant, là encore, il convient d'examiner les choses de près, et de

bien marquer quelles parties de la poésie nationale ont agi sur la

sienne.

* * * * *

Si on laisse de côté certains vieux poèmes nationaux, qu'on appelle

poèmes épiques, et qui sont plutôt des chroniques rimées, comme le

_Bruce_, de John Barbour (1316?-1395), ou le _Wallace_, de Henry le

Ménestrel, connu aussi sous le nom d'Henry l'Aveugle (1420?-1493?), la

poésie écossaise, par quelques-unes de ses plus hautes branches, se mêle

et se confond avec la littérature anglaise. Quelques différences de

vocabulaire, quelques tours ou quelques termes spéciaux, quelques traits

indigènes, ne suffisent pas à mettre même une mince haie entre les deux

poésies. Le _Carnet du Roi_, de Jacques I (1394-1437) est une imitation

de Chaucer; le _Testament de Cressida_, de Robert Henryson (1425?-1498?)

est la continuation du _Troïlus et Cressida_, du même vieux poète

anglais. William Dunbar (1450?-1520?) «sans hésitation le plus grand des

poètes anciens de l'Écosse»[4], continua ces poèmes dans le goût du

moyen-âge: _le Chardon et la Rose_, composé en l'honneur de Jacques IV

et de Margaret Tudor, fille aînée de Henri VII d'Angleterre, et le

_Bouclier d'Or_, destiné à «montrer l'influence graduelle et

imperceptible de l'amour sur la raison, quand on s'y livre sans

réserve[5]», sont des allégories toujours dans le genre de Chaucer. Le

_Bouclier d'Or_ est «imprégné, dit Warton, de la moralité et des images

du _Roman de la Rose_ et _de la Fleur et la Feuille_, de Chaucer.[6]»

C'étaient des allégories en retard. On continuait à en écrire en Écosse,

après qu'elles étaient tombées en désuétude en Angleterre[7]. Gavin

Douglas, évêque de Dunkeld, (1474-1522), donna une traduction de

l'_Énéide_. C'était la première translation en vers d'un ouvrage

classique, sauf les _Consolations de la Philosophie_, de Boece, «qui

mérite à peine ce titre»[8]. Surrey lui a emprunté plus d'un passage,

dans sa traduction des IIe et IVe livres de l'_Énéide_[9]. Les oeuvres

de Sir David Lindsay (1490?-1555), _le Songe, la Plainte de l'Écosse_,

où il expose les malheurs de son pays, sont de longs poèmes satiriques

et politiques, mélangés de visions et d'allégories, un peu dans le genre

des _Tragiques_ de notre grand Agrippa d'Aubigné, sans sa puissance de

vision et de colère. Sa _Satyre des Trois-États_, si curieuse en tant

qu'elle est le premier spécimen du drame en Écosse[10], est une moralité

qui contient un mélange de caractères réels et allégoriques[11], et

reste dans les intentions générales de ces oeuvres. Les petites pièces

lyriques amoureuses d'Alexander Scott, (vers 1562); le poème d'Alexander

Montgomery (1535?-1605?), la _Cerise et la Prunelle_, qui «commence

comme une allégorie d'amour et se termine en honnête morale[12]», sont

dans le ton de leur époque. Les sonnets du comte d'Ancram, ceux du comte

de Stirling, sont dans le goût des sonnets de Surrey et Sidney. Tous

deux vécurent d'ailleurs à la cour de Londres, avec Jacques I et Charles

I. Drummond de Hawthornden (1585-1649), l'ami de Ben Jonson, à qui

celui-ci alla rendre visite, à pied, de Londres à Édimbourg[13], est un

poète d'éducation classique et d'inspiration cosmopolite, comme beaucoup

des hommes de la Renaissance. Au XVIIIe siècle, le mélange des deux

poésies est encore plus parfait. Des poèmes comme les _Saisons_, de

Thomson, la _Tombe_, de Blair, le _Ménestrel_, de Beattie, sont purement

anglais. La poésie anglaise a provigné dans un autre sol, et produit des

rejetons qui, avec un léger goût de terroir, tiennent à elle. Ce n'est

pas dans cette partie de la poésie écossaise qu'il faut chercher les

influences qui ont agi sur Burns. Il ne connaissait guère les plus

anciens de ces poètes, et ceux, plus récents, qu'il a admirés, comme

Thomson, n'ont pas laissé de traces sensibles dans ses oeuvres.

[Footnote 4: _The Book of Scottish Poems_, by J. J. Ross, p.

171.]

[Footnote 5: Th. Warton. _History of English Poetry_, section

XXX, p. 496.]

[Footnote 6: Id. p. 496.]

[Footnote 7: Th. Warton. _History of English Poetry_, section

XXX, p. 491.]

[Footnote 8: Id. section XXXI, p. 506.]

[Footnote 9: David Irving, _History of Scotish Poetry_, p.

285.]

[Footnote 10: Id. p. 363.]

[Footnote 11: Id. p. 372.]

[Footnote 12: _The Book of Scottish Poems_, by J. J. Ross, p.

324.]

[Footnote 13: Voir, sur ce curieux voyage de Ben Jonson, le

chapitre VI, dans le très intéressant livre de David Masson:

_Drummond of Hawthornden._]

* * * * *

Mais au-dessous de cette poésie de lettrés, il existait une poésie

populaire, très abondante, très drue, très savoureuse, très originale.

Elle était sortie du sol; elle traitait des sujets indigènes dans le

langage indigène, c'est-à-dire dans la variété dialectique anglaise «qui

régnait autrefois de l'embouchure de l'Humber jusque dans le Nord, et

que parlaient également les indigènes du Yorkshire et de

l'Aberdeenshire.[14]» C'est le dialecte qui se parle dans les

Basses-Terres d'Écosse. Cette forme septentrionale de l'anglais avait

été la langue littéraire de l'Écosse jusqu'à l'époque de Jacques I

d'Angleterre. «L'anglais pur était devenu alors le moyen d'expression

des littérateurs écossais, quand ils n'employaient pas le latin, et le

vieux dialecte du Nord, modifié par le temps et les circonstances, était

resté en usage dans la masse du peuple, et était même employé par les

classes cultivées jusqu'au commencement de ce siècle. C'est ce dialecte

qui a été au coeur de l'Écosse. Les ballades, les chansons et d'autres

oeuvres populaires ont été écrites en lui, et ainsi s'éleva une

littérature populaire écossaise, tout à fait distincte de la littérature

anglaise, et jusqu'à un certain point inintelligible aux personnes qui

parlent l'anglais pur.[15]» En dehors du mouvement continuel qui avait

rapproché les hautes productions littéraires écossaises des modèles

anglais, et avait entraîné la langue écossaise dans le progrès et, pour

ainsi parler, le dépouillement de l'anglais, ce vieux langage, fidèle au

sol, était resté ce qu'il était. «En réalité l'écossais est, pour la

grande partie, du vieil anglais.--Le temps a remplacé l'anglo-teutonique

par l'anglais moderne, mais a épargné le scoto-teutonique, qui est

encore une langue vivante.[16]» Mais son domaine et ses fonctions

étaient diminués, et il était réduit à n'être plus que «ce dialecte de

la conversation et de productions distinctement nationales.[17]» La

littérature populaire qu'il servait à exprimer était encore bien vivante

au XVIIIe siècle, car elle avait encore ce grand signe de vitalité

d'être en partie orale, de parler vraiment au peuple. Il était naturel

que Burns, avec son éducation et ses circonstances de production, lui

prît ses modèles et ses formes de poésie. C'est en effet ce qui arriva,

et c'est de ce côté qu'il faut chercher ses origines littéraires. Pour

comprendre d'où il est sorti et quels matériaux il avait sous la main,

c'est cette poésie populaire qu'il faut connaître. Nous l'exposerons

avec quelque détail, parce que c'est un coin d'histoire littéraire peu

connu, et qu'on y rencontre d'ailleurs de jolies choses et

intéressantes. Elle se composait de trois éléments principaux:

Les anciennes ballades;

Les chansons;

Une suite de petits poèmes populaires comiques, tout à fait particuliers

à l'Écosse.

[Footnote 14: _Edinburgh Review_, Nº 324, October 1883. _The

Scottish Language._--Voir aussi _A dissertation on the origin

of the Scottish Language_, en tête de l'_Etymological

Dictionary of the Scottish Language_ de Jamieson--et les

_Editorial Remarks on the Scottish Language_ par Hately

Waddell, dans son édition de Burns.]

[Footnote 15: _Edinburgh Review_, Nº 324. _The Scottish

Language._]

[Footnote 16: Charles Mackay. _Poetry and Humour of the

Scottish Language_, p. 1.]

[Footnote 17: _Edinburgh Review_, Nº 324. _The Scottish

Language._]

En les examinant successivement, nous verrons dans quelles proportions

Burns a puisé à chacune de ces trois sources. Ce qu'il a négligé de

prendre nous renseignera peut-être autant, sur les préférences de son

esprit, que ce qu'il a emprunté.

I.

LES VIEILLES BALLADES[18].

[Footnote 18: Veitch a retracé le mouvement qui a retiré de

l'oubli l'ancienne littérature populaire: «James Watson, dans

sa _Collection of Scots Poems Ancient and Modern_, publiée en

trois parties, de 1706 à 1711, avait attiré l'attention sur

quelques-unes de ces chansons et de ces ballades qui

flottaient au hasard. L'_Evergreen_ et le _Tea Table

Miscellany_ d'Allan Ramsay, publiés tous deux en 1724,

attirèrent encore l'intérêt vers cette portion de la

littérature. Elle fut ensuite cultivée avec zèle par d'autres

collectionneurs. Les _Reliques_ de Percy, qui portaient sur

les deux cotés des Borders, ouvrirent, en 1765, le plus vaste

champ qui eût encore été défriché dans la littérature des

Ballades. Percy fut suivi par David Herd, avec ses _Ancient

and Modern Scottish Songs_, en 1769. Puis vinrent Evans avec

ses _Old Ballads_, 1777; Pinkerton avec ses _Scottish Tragic

Ballads_, 1781, et ses _Select Scottish Ballads_, 1783.

Ritson commença à publier des recueils de chansons en 1783,

et continua jusqu'à 1795. James Johnson, dans _The Scots'

Musical Museum_, 1787, contribua beaucoup à cette oeuvre;

Burns lui fournissant des chansons nouvelles. J.-G. Dalzell,

en 1801, donna ses _Scottish Poems of the Sixteenth Century_.

Walter Scott, en 1802, donna les deux premiers volumes de la

_Minstrelsy of the Scottish Border_; le troisième volume

parut en 1803. Ceci est un ouvrage qui ne le cède en

importance et en influence immédiate qu'à celui de Percy

lui-même. En 1806, Robert Jamieson donna ses _Popular Ballads

and Songs_, et mit en lumière le fort élément scandinave qui

se trouve dans notre littérature des Ballades. Depuis nous

trouvons sur la liste des collectionneurs et des éditeurs,

Finlay, David Laing, C.-K. Shairpe, Maidment, Utterson,

Buchan, Allan Cunningham, Kinloch, Motherwell, R. Chambers,

Peter Cunningham, Aytoun, Chappel, Child, etc. (_History and

Poetry of the Scottish Border_, chap. XIII).--On trouvera, à

la page XXVIII de l'Introduction du recueil _The Ballad

Minstrelsy of Scotland_, en note, une liste très complète des

publications de Ballades. Elle ne comprend pas moins de

cinquante et quelques noms, et forme plus de cent volumes.

Dans ces recueils de littérature populaire, les chansons et

les ballades proprement dites sont le plus souvent mélangées.

Il nous a été impossible, avec nos seules ressources, de nous

procurer l'ensemble de ces collections, qui forme une

bibliothèque entière. Nous regrettons particulièrement de

n'avoir pu nous procurer le magistral ouvrage du Professeur

Child, publié à Philadelphie. Nous avons eu entre les mains

les recueils d'Allan Ramsay, celui de Percy, ceux de Herd et

de Ritson; les recueils de Chambers, _Popular Rhymes of

Scotland, Scottish songs prior to Burns_; celui de Buchan.

Nous avons lu et relu la _Minstrelsy_ de Walter Scott, avec

son introduction et ses notes. Nous avons trouvé l'ensemble

des ballades, dans deux collections qui ont profité du

travail des premiers éditeurs: _The Book of Scottish Ballads_

d'Alexander Whitelaw; et surtout _The Ballad Minstrelsy of

Scotland_, éditée par Maurice Ogle, Glasgow. Les notes de ce

dernier ouvrage sont excellentes, elles indiquent très

soigneusement le recueil ou les recueils primitifs auxquels

chaque ballade est empruntée.]

Les ballades sont de courts récits rhythmés, généralement divisés en

strophes, et relatant un fait historique, fabuleux ou romanesque, qui,

par l'héroïsme ou les malheurs des personnages, l'étrangeté ou le

dramatique des circonstances, et souvent par un mélange de surnaturel,

sort des conditions ordinaires de la vie. Leur trait caractéristique est

d'être surtout un récit, de présenter le sujet qu'elles traitent sous

forme de narration. Ce sont des complaintes romanesques et

héroïques[19].

[Footnote 19: Voir Shairp. _Aspects of Poetry_, p.

202.--Veitch. _History and Poetry of the Scottish Border_, p.

331-32.--J. Clark Murray. _The Ballads and Songs of

Scotland_, p. XV.--Voir aussi la définition de Ritson, dans

son _Historical Essay on National song_, citée dans

l'Introduction de la _Ballad Minstrelsy of Scotland_, publiée

par Maurice Ogle.]

Dans un pays si longtemps agité par la guerre étrangère et déchiré par

les guerres civiles, où les rivalités des clans et les pillages

réciproques couvraient la campagne de combats et ensanglantaient les

moindres ruisseaux, il n'est pas étonnant que ces complaintes aient

surgi de toutes parts. Les Borders surtout, avec leurs luttes

incessantes, leur état de guerre continuelle, leurs surprises, leurs

razzias, en ont fourni le plus grand nombre. Mais d'autres grands faits

historiques s'y retrouvent conservés. Les invasions des Norvégiens[20],

la résistance des outlaws réfugiés dans les bois[21], les luttes entre

les gens des Basses-Terres et les Highlanders[22], les croisades[23],

les luttes de l'indépendance contre les Anglais[24], les aventures de

Marie Stuart[25], ont laissé des échos lointains, et donné naissance à

un certain nombre de ballades.

[Footnote 20: _Hardyknute._]

[Footnote 21: _Young Hastings_; _Hynde Etin_; _Tamlane_;

_Kospatrick_; _Song of the outlaw Murray_; _Johnnie of

Breadislee_.]

[Footnote 22: _The Battle of Harlaw._]

[Footnote 23: _Lord Beichan and Susie Pye_; _Young Bekie_;

_Child Ether_; _John Thomson and the Turk_.]

[Footnote 24: _Auld Maitland_; _Sir William Wallace_; _Gude

Wallace_; _The Battle of Roslin_.]

[Footnote 25: _Glenlogie_; _The Queen's Mary_.]

Quand on ouvre un recueil de ces récits, on entre dans un monde de

violence et de force, où la vie humaine est soumise à une perpétuelle

hécatombe. Presque tous sont dramatiques; un grand nombre tragiques;

quelques-uns atroces. Les sujets favoris sont des combats, des

enlèvements, des vengeances, des apparitions de spectres, des crimes

commis, découverts, et châtiés par de terribles représailles. Ce sont

des batailles sur la frontière entre Écossais et Anglais, plutôt entre

troupes de grands chefs locaux qu'entre armées royales, avec des défis à

la façon des héros homériques, des mêlées furieuses et acharnées, où les

flèches volent et s'enfoncent dans les poitrines jusqu'aux plumes, où

les lances éclatent, où les blessés, les jambes coupées, combattent sur

leurs genoux[26]. Ce sont des excursions de _freebooters_, qui vont

piller en Angleterre, enlever des troupeaux[27].

Ils volèrent la vache noire et blanche et le boeuf rouge[28].

[Footnote 26: Voir la version écossaise de _The Battle of

Otterbourne_. La ballade de _Chevy Chase_, bien qu'anglaise,

reproduit énergiquement une de ces rencontres, et avec

impartialité.]

[Footnote 27: Les ballades sur ce sujet favori sont très

nombreuses. Voir parmi les plus caractéristiques _the

Lochmaben Harper_, et surtout celle de _Jamie Telfer of the

Fair Dodhead_, qui contient tous les renseignements sur la

façon dont les choses se passaient.]

[Footnote 28: _The Lads of Wamphray._]

Ce sont des exécutions de ces bandits, pendus soit par les Anglais, soit

même par le roi d'Écosse, et à qui la sympathie du peuple ne manque

pas[29]. Ce sont des _feuds_, des haines entre clans, pareilles aux

vendettas des familles corses[30]. Ce sont de hardis coups de main,

exécutés en ferrant les chevaux à l'envers, pour aller délivrer des

camarades dans les forteresses de Berwick ou de Carlisle[31]: on arrive

la nuit, on escalade la muraille, on tue le gardien, on enlève le

prisonnier chargé de ses fers, on pique des deux; les cloches sonnent,

c'est l'alarme; on est poursuivi; on arrive à une rivière grossie; on la

traverse, et, quand on est sur l'autre bord, on invite les Anglais à en

faire autant.

[Footnote 29: _Johnnie Armstrang_; _Hobbie Noble_; _Hughie

the Græme_; _Gilderoy_.]

[Footnote 30: _Lord Maxwell's Good night._]

[Footnote 31: _Jock o' the Side_; _Archie of Ca'field_;

_Kinmont Willie_.]

Traverse, traverse, lieutenant Gordon,

Traverse, viens boire le vin avec moi,

Car il y a un cabaret auprès d'ici,

Et il ne t'en coûtera pas un penny[32].

[Footnote 32: _Archie of Ca'field._]

Dans quelques-unes de ces ballades, le drame va jusqu'à l'atroce. Dans

_Edom de Gordon_, le chef, qui a donné son nom à la ballade, se présente

avec cinquante hommes devant le château de Towie, où la châtelaine est

enfermée avec ses trois enfants. Il la somme de se rendre.

Descendez vers moi, belle dame,

Descendez vers moi, descendez vers moi;

Cette nuit vous reposerez dans mes bras,

Le matin, vous serez ma fiancée[33].

[Footnote 33: _Edom o' Gordon._]

La mère refuse. Il fait mettre le feu au château. La flamme monte; la

fumée étouffe les enfants qui se lamentent les uns après les autres;

puis viennent les réponses désespérées de la mère. C'est là que se

trouve cette scène à la fois touchante et affreuse.

Oh, alors parla sa fille chérie,

Elle était frêle et mignonne:

«Oh! roulez-moi dans une paire de draps,

Et descendez-moi par-dessus la muraille».

Ils la roulèrent dans une paire de draps,

Et la descendirent par-dessus la muraille,

Mais, sur la pointe de la lance de Gordon,

Elle fit une chute mortelle.

Oh! jolie, jolie était sa bouche,

Et rouges étaient ses joues,

Et claire, claire était sa chevelure,

Sur laquelle le sang rouge coule.

Alors, avec sa lance il la retourna;

Oh! que la face de l'enfant était pâle!

Il dit: «Tu es la première que jamais

»J'aie souhaité voir revivre».

Il la tourna et la retourna,

Oh! que la peau de l'enfant était blanche!

«J'aurais pu épargner cette douce face

Pour devenir les délices d'un homme.

Alerte, partons, mes joyeux compagnons,

Je pressens un triste destin.

Je ne puis regarder cette douce figure

Qui est là gisante dans l'herbe[34]».

[Footnote 34: _Edom o' Gordon._]

La flamme gagne la mère qui meurt en embrassant ses bébés. Son mari

arrive, se met à la poursuite d'Edom de Gordon, et le massacre avec

toute son escorte. Puis, revenant vers les masses brûlantes où est

enseveli tout ce qu'il aime, il s'y précipite. Il ne reste dans cette

scène de carnage que la jeune fille étendue sur l'herbe. Une autre

ballade sur un sujet analogue, l'_Incendie de Frendraught_, est

peut-être pire encore. Une troupe d'hommes, à qui on a donné

l'hospitalité après une fausse réconciliation, est enfermée dans une

tour à laquelle le feu est mis. Il y a un passage où un d'entre eux

crie, à travers les barreaux de fer de la fenêtre, ses dernières

recommandations, tandis que son corps est consumé, qui est une chose

horrible.

Je ne puis pas sauter, je ne puis pas sortir,

Je ne puis arriver à toi,

Ma tête est prise dans les barreaux de la fenêtre,

Mes pieds brûlés se détachent de moi.

Mes yeux bouillent dans ma tête,

Ma chair aussi est rôtie,

Mes entrailles bouillent avec mon sang,

N'est-ce pas une horrible angoisse?

Prends les bagues de mes doigts blancs,

Qui sont si longs et étroits,

Et donne-les à ma belle Dame,

Là où elle est assise dans son château.

Robert Burns. Vol. 2, Les Oeuvres · 第 2 / 47 段