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AUGUSTE ANGELLIER
DOCTEUR ÈS LETTRES,
PROFESSEUR À L'UNIVERSITÉ DE LILLE.
ROBERT BURNS
II
LES OEUVRES
PARIS, HACHETTE & Cie. 1893.
INTRODUCTION.
On s'étonnera peut-être de ne trouver, dans les pages qui suivent, aucun
aperçu sur la formation du génie de Burns, aucun essai pour montrer de
quels éléments il se compose, quelle part en revient à la race, au
climat, aux habitudes de vie. C'est de parti-pris que nous nous sommes
interdit toute tentative de ce genre. Nous concevons une étude aussi
précise et aussi poussée qu'il est possible de la faire des caractères,
des limites, de la force d'un génie, ou, pour mieux dire, de ses
manifestations extérieures. Nous concevons aussi qu'on essaye de
déterminer les conditions dans lesquelles le génie s'est exercé. Quant
au génie lui-même, à sa formation et à ses causes profondes, nous
croyons que vouloir l'expliquer est une tentative au-delà de nos
pouvoirs d'analyse. Ce n'est pas qu'on ne puisse supposer avec
vraisemblance que la race ait une part dans la formation du génie, et
que le milieu, et le moment, si l'on veut, aient une part dans la forme
de ses oeuvres. C'est là un axiome philosophique qu'on ne peut guère
discuter. Mais dès qu'on sort de cette affirmation générale, on est dans
d'inextricables difficultés. Qui dira, en effet, ce qui revient à la
race, si tant est qu'il y ait des races dans nos mondes mélangés et que
les races aient un génie? Qui dira, chose peut-être plus importante, ce
qui revient à une alliance unique de tempéraments, rapprochés à un
moment unique, et produisant de leur union une combinaison supérieure à
eux? Qui dira ce qui revient à des impressions d'enfance, innombrables,
imperceptibles, ignorées, à des accidents de conversation, à l'harmonie
de l'entourage ou aux réactions contre un entourage impropice? Qui dira
les milliers d'influences dont l'énumération, si elle était possible,
n'éluciderait encore rien, mais dont la rencontre, le noeud, en des
proportions inappréciables, ont contribué à former un esprit? Ce sont là
d'indéchiffrables problèmes dont la complexité est effrayante et
décourageante.
Cette étude, si elle pouvait être faite, au lieu d'être une
généralisation et l'application d'une formule, serait la plus
particulière, la plus minutieuse qu'on puisse imaginer. Ce serait
d'abord la possession indiscutable de tous les éléments ethniques qui
sont entrés dans la composition d'un homme, et ce serait ensuite le
relevé, jour par jour, des impressions, fournies par la nature, les
livres et la vie, qui ont pu agir sur lui. Ce serait une suite de
monographies individuelles, travaillées avec la dernière exactitude et
poussées dans les derniers détails. Mais vouloir expliquer ces
élaborations obscures et incalculables au moyen de quelques affirmations
simples, non contrôlées, c'est recommencer, pour les choses mystérieuses
de l'âme, les explications enfantines et sommaires que les sauvages
donnent des phénomènes physiques. C'est l'état d'esprit le plus
inscientifique qu'on puisse imaginer. C'est, à la face des choses, un
exercice vain, incertain et stérile.
* * * * *
Il n'y a pas d'étude où il faille plus soigneusement se garder de cette
tendance périlleuse que celle de la littérature anglaise. Un vigoureux
esprit, qui semble avoir été toute sa vie prisonnier d'une de ces
solutions trop simples qu'on accepte dans la jeunesse, l'a pendant
longtemps dominée. Nous désirons parler de lui avec toute la déférence
due à son mérite et à son labeur. À ce respect s'ajoute pour nous un
sentiment de gratitude, car c'est lui qui, par l'éclat de ses pages,
nous a conduit vers l'étude de la littérature anglaise. Sans doute, la
même reconnaissance lui est due par plus d'un homme de notre génération.
Son livre a été comme une fanfare, un drapeau déployé, qui ont tourné de
ce côté les regards, excité les enthousiasmes et les zèles. Mais, en
face de ce grand service, il est impossible de ne pas reconnaître qu'il
a faussé et, pour ainsi dire, obstrué, écrasé l'étude des oeuvres
littéraires anglaises. Car, s'il est difficile de résister d'abord à
l'assurance de ses jugements et à l'autorité de son nom, on ne tarde
pas, en y regardant de plus près, et lorsque l'habitude a engendré la
familiarité, à voir apparaître les uns après les autres les faiblesses
de son oeuvre et les dangers de son système.
Il est inutile d'insister sur les inexactitudes matérielles qui ont
fourni les matériaux de tout l'édifice. La conception historique du
mélange des différentes races de la Grande-Bretagne est de fond en
comble incomplète et fausse. Ce mélange est beaucoup plus compliqué
qu'on ne semble le penser; la Grande-Bretagne est une cuve où ont été
brassés ensemble et amalgamés vingt peuples dont quelques-uns restent
mystérieux[1]. La destruction de l'élément celtique n'est plus admise.
On est disposé au contraire à en reconnaître la persistance et
l'importance[2]. En tous cas, la Cornouailles, le Pays de Galles,
l'Écosse et l'Irlande sont des réservoirs assez riches de sang gaulois
pour avoir fourni une longue infiltration, et des districts assez
pauvres pour que ce courant se soit établi par l'attrait des régions
plus riches et des villes. Aussi M. Matthew Arnold a pu soutenir, avec
autrement de preuves et de vraisemblance, que la partie idéale et
légère de la poésie anglaise est due à l'esprit gaulois. La
représentation du milieu physique est inexacte. C'est un exercice
littéraire, l'amplification d'une phrase de géographe ancien qui se
représenterait, par ouï-dire, une île fabuleuse, je ne sais quelle vague
et lointaine Cassitéride, perdue au loin quelque part, aux confins du
monde, dans des brumes et des nuées. Mais l'Angleterre n'est pas un roc
morose enveloppé d'un éternel brouillard. C'est une contrée fertile,
grasse, heureuse et plantureuse autant que les Flandres ou la Normandie,
et plus variée. Les terrains, cet élément si important d'un paysage,
d'où dépend tout à fait sa nuance et en partie sa température, y sont
divers. Elle a ses sites gais, légers de lignes, clairs de couleurs,
tournés au soleil et réjouis par lui. L'idée d'un milieu commun est une
pure abstraction. Dans une étendue un peu vaste de pays, surtout dans
nos latitudes tempérées, il n'y a pas un milieu, il y en a des centaines
qui diffèrent à quelques lieues de distance. Un revers d'une chaîne de
collines n'est pas le même milieu que le revers opposé. Or, pour étudier
l'influence d'un pays sur un homme, il ne faut pas faire une moyenne
météorologique entre des limites d'une pure expression géographique, il
faut connaître intimement les dix lieues carrées où il a vécu. De même
il n'y a pas un milieu moral, il y en a à l'infini. Tel enfant est élevé
dans une ville de province comme il y a cent ans; tel autre dans un
village de montagne ou de côte comme il y a trois cents ans; tel autre,
abandonné, mène, dans les bas fonds des grandes villes, une existence de
rapines comme en vie sauvage. Les états de civilisation où grandissent
ces jeunes êtres sont séparés par des centaines d'années; ils ne sont
pas contemporains. Là encore chaque cas est à étudier à part. Enfin il
est inutile de relever, dans le détail, tant de négligences et de
distorsions de faits, au moyen desquelles, en omettant ici ce qui est
important, en grossissant là ce qui ne l'est pas, en établissant des
points de comparaison également défigurés et déformés, on obtient une
apparence de logique.
[Footnote 1: Sur la survivance de certains types qu'on ne
sait à quelle branche rattacher, voir le chapitre VI, dans le
remarquable ouvrage de Charles. I. Eldon, _Origins of English
History_ «Que les Fir Bolgs de la tradition irlandaise
puissent ou non être rattachés aux tribus pré-celtiques, il
est clair que dans maintes parties de l'Irlande se trouvent
les restes d'une race petite et noire de cheveux, dont les
noms de tribus sont souvent empruntés aux mots qui désignent
les Ténèbres et le Brouillard, et dont l'apparence physique
est tout à fait différente des Celtes hauts et blonds. La
même chose a été observée dans les Hautes-Terres d'Écosse et
dans les îles de l'Ouest, où les habitants ont «un singulier
air étranger» et «ont la peau brune, les cheveux bruns, les
yeux bruns et la stature courte». Et c'est un fait avec
lequel tout le monde est familier que, dans maintes parties
de l'Angleterre et du pays de Galles, les gens sont aussi
courts et basanés, avec des cheveux et des yeux noirs, et des
têtes d'une forme longue et étroite. Il se trouve que tel est
le cas non seulement dans l'ancienne Siluria (comprenant les
comtés modernes de Glamorgan, Brecknock, Monmouth, Radnor et
Hereford) mais dans plusieurs districts des pays marécageux
de l'est et dans les comtés sud-ouest de la Cornouailles et
du Devon, avec des parties du Gloucestershire, Wilts et
Somerset. Le même fait a été relevé dans les comtés du
centre, dans les districts autour de Derby, Stamford,
Leicester et Loughborough, où on pourrait s'attendre à ne
trouver qu'une population avec des cheveux et des yeux clairs
et où les noms des villes et des villages montrent que les
conquérants Saxons et Danois occupaient la région en nombres
écrasants».
Ces faits rendent extrêmement probable qu'une partie de la
population néolithique a survécu jusqu'à nos jours, sans
doute avec une amélioration constante provenant de son
croisement et de son mélange avec les nombreuses autres races
qui ont successivement envahi la Grande-Bretagne» (_Origins
of English History_, p. 136-138).]
[Footnote 2: Sur ce point capital, il suffit de lire les
travaux qui sont autre chose que des histoires à prétendues
tendances patriotiques pour savoir à quoi s'en tenir. On peut
lire _The Pedigree of the English People_ de Thomas Nicholas.
L'auteur indique ainsi l'objet de son travail: «L'objet de
cet ouvrage est de suivre, pas à pas, le processus
d'_amalgamation de race_, dont le résultat a été un peuple
composé appelé Anglais, en tenant toujours compte de la
proportion dans laquelle ce peuple descend des habitants
celtiques de la Grande-Bretagne, généralement appelés les
Anciens-Bretons». Plus loin: «On a fait usage des recherches
des écrivains modernes Allemands, Français et Anglais, en
Ethnologie, Philologie et Physiologie, et on pense qu'il en
résulte que le caractère mélangé et largement _celtique_ de
la nation anglaise est démontré au point de vue des travaux
les plus récents de la science et au moyen de leur
témoignage». On lira surtout la Partie III: _The argument for
Admixture of Race. The question «To what Extent is the
English Nation of celtic origin?» discussed._
M. Elton dit en parlant des tribus celtiques de l'intérieur:
«L'histoire de ces peuples celtiques nous touche de plus près
que les maigres traditions des Pictes et des Siluriens, ou
même l'histoire plus complète que nous possédons des colons
gaulois civilisés. Les Gaulois vivaient surtout dans la
partie sud-est de l'Angleterre et leur postérité doit avoir
été chassée ou détruite, avec comparativement peu
d'exceptions, dans les dernières guerres de massacre. On peut
être sûr que les Anglais expulsèrent leurs ennemis «aussi
complètement que cela a jamais été possible pour des
envahisseurs». Mais certains des naturels ont dû demeurer
dans les cités et places fortifiées, qui restèrent longtemps
respectées; quelques-uns des plus puissants chefs peuvent
avoir acheté la tranquillité de leur peuple «surtout dans les
districts qui étaient occupés par les plus faibles bandes
d'aventuriers», et des multitudes de femmes celtiques durent
être gardées en mariage ou en servitude. Mais on admet que
jusqu'au nord du Trent et dans tous les comtés de l'ouest, le
caractère de la population ne subit pas de changement
considérable. Les signes de l'élément celtique sont apparents
dans le ton et même dans l'idiome de quelques-uns des
dialectes provinciaux, dans les noms de notre géographie
rurale et dans les mots de vie quotidienne employés pour les
choses communes et domestiques; et quelques-uns ont même
distingué la présence dans notre littérature d'un coloris
brillant et d'une note romanesque qu'ils attribuent à une
influence celtique persistante (_Origins of English History_,
p. 226-27).
Enfin rien ne peut être plus décisif et plus lumineux sur ce
point que le travail de Huxley: _On Some Fixed Points of
British Ethnology._ Il dit dans une de ses conclusions: «En
Gaule, le dialecte Teutonique fut complètement vaincu par le
Latin plus ou moins modifié qu'il trouva en possession du
pays, et ce qui peut rester de sang Teutonique dans les
Français modernes n'est pas adéquatement représenté dans leur
langage. En Grande-Bretagne, au contraire, les dialectes
Teutoniques, ont écrasé les formes de langage qui existaient
avant eux et le peuple est beaucoup moins «teutonique», que
son langage. Quelles que soient les proportions dans
lesquelles la population qui parlait celtique a été accablée,
expulsée et supplantée par des Saxons et des Danois, à langue
teutonique, il est tout à fait certain qu'aucun déplacement
considérable des races à langue celtique n'a eu lieu dans la
Cornouailles, dans le Pays de Galles et dans les
Hautes-Terres Écossaises, et qu'il ne s'est produit ni dans
le Devonshire, ni dans le Somersetshire ou en général dans la
moitié ouest de l'Angleterre rien qui approchât de la
destruction de cette race. Il n'en est pas moins vrai que la
langue anglaise, foncièrement langue teutonique, est parlée
maintenant dans toute la Grande-Bretagne, sauf par une
fraction insignifiante de la population du Pays de Galles et
des Hautes-Terres de l'Ouest. Mais il est clair que ce fait
ne justifie en rien la pratique commune de parler des
habitants actuels de la Grande-Bretagne comme d'un peuple
«anglo-saxon». Cela est en réalité aussi absurde que
l'habitude de parler des Français comme d'un peuple «latin»,
parce qu'ils parlent un langage qui est, en gros, dérivé du
latin. Et cette absurdité devient plus palpable encore
lorsque ceux qui n'hésitent pas à nommer «Anglo-Saxon» un
homme du Devonshire ou de la Cornouailles, trouveraient
ridicule d'appeler du même titre un homme de Typperary,
encore que lui et ses ancêtres aient parlé anglais aussi
longtemps que l'homme de la Cornouailles (_Critiques and
Adresses_).--Cet essai est à lire tout entier; il remet les
choses à leur vrai point scientifique et il montre bien la
futilité de ces termes de race dont on se sert sans savoir le
plus souvent ce qu'ils signifient. Il balaye ces vocables et
déblaie le terrain.--On peut lire encore autour de ce sujet,
les _Origines Celticoe_ du Dr Guest et _Celtic Britain_ du
Professeur Rhys.]
On dira peut-être que ce ne sont là que des erreurs matérielles qui
ruinent l'application du système sur un point donné. Il se pourrait que
les cadres en restassent solides et que, mieux remplis, ils fussent
capables de vérité. Mais ce qu'il y a de plus grave, c'est que, dans
quelques conditions qu'il fût appliqué, ce système était condamné à
l'avance, parce que la conception même en est radicalement défectueuse.
L'idée de race pure, sur laquelle repose tout l'édifice, est flottante,
peu solide et controversée. Mais alors même qu'elle aurait quelque chose
d'exact pour le physique, elle ne peut avoir aucune solidité pour le
moral. Et cela pour deux raisons. D'abord parce que rien ne prouve que
quelques différences dans les caractères corporels, si faibles
d'ailleurs et si superficielles, la courbe d'un nez, la couleur des yeux
ou des cheveux, entraînent des différences et des différences capitales
dans le régime intellectuel. Ensuite, parce que la psychologie des races
est encore plus problématique. Il ne suffit pas d'appliquer quelques
adjectifs vagues à quelques dénominations ethnologiques pour obtenir
l'âme d'une fraction de l'humanité. Cette psychologie semble d'ailleurs
impossible à établir. Il n'y a pas de commune mesure dans les jugements
moraux réciproques des races les unes sur les autres. Le jugement tombe
autant sur celui qui juge que sur celui qui est jugé. L'excès que je
trouve à quelque chose peut n'être qu'une déclaration de mon
insuffisance sur ce point-là. Le trop et le trop peu, qui sont au fond
de toute appréciation, peuvent être un verdict sur moi plus que sur
celui que je vise. Il n'y a pour de pareilles sentences aucune échelle,
et à ce conflit aucun arbitrage. De telles décisions peuvent alimenter
des habitudes, des satisfactions d'esprit; elles alimentent des
préjugés, le plus souvent. C'est un système qui détruit son application;
car, si tout homme est le résultat d'un ensemble, le critique qui
prétend l'apprécier est un résultat pareil. Ses appréciations
manifestent avant tout son état d'âme. La façon dont il voit les autres
ne donne en réalité de renseignements que sur lui-même. Il définit par
ses avis sa manière de comprendre. Nous ne nous dissimulons pas que
cette difficulté atteint toute espèce de critique, mais avec des effets
divers. Elle passe sans la blesser à travers la critique qui sait et
avoue qu'elle n'est qu'une prédilection mobile, ondoyante, un système
de préférences individuelles, groupées autour de certaines facultés et
sans cesse modifiées par les changements que l'âge apporte. En revanche
elle anéantit toute critique qui prétend être scientifique. Elle
désorganise la critique qui s'ingénie à trouver des contrastes, des
dissemblances, à marquer des limites, à noter les nuances de goût, ce
que nous appellerions volontiers la critique différentielle. Dans les
appréciations d'oeuvres étrangères, ce genre de critique conduit à des
écarts monstrueux et à des conclusions qui n'ont pas de sens. C'est
pourquoi, dans la vie comme dans la lecture, notre effort doit se porter
à comprendre le fonds commun. Jusqu'où va notre admiration, notre
intelligence et, pour ainsi parler, notre coïncidence avec un esprit,
jusque-là nous pouvons aller: au-delà, il n'y a plus qu'obscurité,
contre-sens et paroles en l'air.
Enfin n'est-il pas apparent qu'il y a une contradiction entre toute
formule générale et l'idée du génie? La science n'a encore expliqué, ni
par la race, ni par le milieu, ni par le moment, les individus d'une
extraordinaire puissance musculaire. Encore moins est-elle capable de le
faire pour ceux d'une extraordinaire capacité cérébrale. Ce qui
constitue le génie est la part d'exception et de phénomène. Il y a, dans
ces hommes rares ou uniques, une anomalie, une monstruosité qui dépasse
les conditions ordinaires ou en dévie. L'étude des génies, au lieu de
fournir une loi générale, donnerait bien plutôt matière à une sorte de
tératologie intellectuelle. Elle serait une série de cas particuliers.
Cette étude serait pour chaque cas, très minutieuse, et comme nous le
disions plus haut, elle serait l'enregistrement de tous les résultats,
de toutes les influences de la vie de la nature et de cette vie
universelle et séculaire conservée dans les livres. Réussît-on à les
noter toutes, on n'aurait encore que le dénombrement mort et le sec
catalogue des éléments qui ont formé un esprit, mais nullement leur
action. Car c'est de leur rencontre qu'il est sorti, et de leur
rencontre à l'instant où elles étaient en certaines proportions et en
certaine activité chacune vis-à-vis de toutes, en un certain équilibre
qui n'a existé qu'une fois. Si on demandait à un savant de rendre compte
des causes qui ont donné à un grain de blé sa forme particulière, sa
grosseur, son poids, sa physionomie propre, entre des millions de grains
de blé, ne lui imposerait-on pas un problème insoluble? Les plus belles
généralisations ne peuvent donner que des moyennes; or, expliquer un
objet qui marque l'extrémité d'une moyenne, par la moyenne même qu'il
sert à former, c'est un cercle vicieux.
En outre, n'est-ce pas méconnaître l'agent le plus puissant peut-être de
formation des âmes que d'ignorer tout ce travail, purement accidentel,
différent pour chaque homme, de fécondation intellectuelle, qui se fait
par la lecture ou la conversation. Il y a, dans le transport des idées,
des fécondations pareilles à celles dont les insectes sont les ouvriers
lorsqu'ils déposent le pollen de certaines fleurs sur d'autres fleurs
et causent des croisements. On a mal expliqué par quelle secrète
affinité une peuplade germanique s'est nourrie, jusqu'à en faire la
moelle de ses os, des rêves d'une tribu sémitique, en sorte que beaucoup
d'âmes anglaises actuelles sont un mélange d'âme saxonne et d'âme
hébraïque. Mais de pareils échanges sont incalculables pour les
individus. Tel enfant qui, dans un grenier obscur, sous un ciel brumeux,
aura émerveillé sa jeune âme des _Mille et une Nuits_, échappe à ce qui
l'entoure. Il vit en réalité dans le monde imaginaire qui a été déposé
en lui. Bien plus, ces alentours maussades peuvent être une raison pour
qu'il s'enfonce et s'enferme davantage dans ce milieu intérieur. En tous
cas, les objets qui l'enveloppent seront irrémédiablement déformés et
peut-être n'en prendra-t-il que ce qui peut s'adapter à la vision qu'il
a en lui. En réalité, l'intelligence de cet enfant aura été fécondée par
une intelligence orientale. L'âme de Keats, qui peut-être était
elle-même le produit d'un mélange de sangs et semble n'avoir été
nullement saxonne, ne s'est-elle pas enivrée de beauté grecque et ne
fut-elle point païenne? Il y a ainsi de continuels phénomènes de
croisements intellectuels, dont les conditions, le travail et les
résultats nous sont ignorés; ces semences peuvent venir de lieux divers
et opposés, se superposer, fermenter, agir ensemble, se combiner en un
produit à chaque fois unique. Elles sont innombrables; leurs
combinaisons avec des âmes infinies d'origine et d'essences infiniment
diverses multiplient cet incalculable par un autre incalculable. Quelle
généralisation peut s'aventurer dans ce mystère? Et quel aveuglement de
prétendre le résoudre pour des esprits de jadis quand nous ignorons
l'histoire intérieure des esprits avec lesquels nous vivons, les plus
proches de nous, de ceux même qui nous sont le plus chers!
Il convient d'ajouter, du reste, que cette structure porte la marque
d'un état d'esprit déjà disparu: la foi aux solutions simplement
mécaniques du matérialisme conçu sous sa forme la plus pauvre. Elle date
d'un moment où il semble qu'on ait plutôt employé les termes que compris
les procédés de la science. C'est le même genre de science dont un
romancier contemporain a cru faire usage. Cet état d'esprit est
maintenant abandonné, non seulement parce qu'on estime que certaines
questions ne sont pas encore atteintes par la science, bien qu'elles
puissent l'être un jour, mais encore et surtout parce qu'on a une idée
plus exacte des exigences de la science elle-même.
* * * * *
Il ne pouvait donc y avoir rien de scientifique dans cet essai. Il
pouvait s'y trouver tout au plus une reconstitution de certaines âmes ou
de certaines époques, appuyée sur la connaissance des débris laissés par
les temps disparus, qui sont les éléments de toute reconstruction
matérielle; interprétée par l'expérience de la vie, qui est le soutien
de toute reconstruction morale; nourrie par la conviction d'une
ressemblance de certains sentiments communs à travers des siècles, qui
est la seule source où nous puisions, par analogie, la sympathie et
l'intelligence des hommes anéantis. La preuve en est que les pages qui
ont conservé leur valeur, dans le remarquable ouvrage auquel nous
faisons allusion, sont des pages de reconstitution pittoresque ou
morale, pittoresque le plus souvent. C'est simplement la mise en oeuvre
de renseignements complétés par des conjectures personnelles ou par la
logique admise de certaines passions, travail purement dramatique et
artistique, travail de tout point semblable à celui d'un peintre qui
achève une mosaïque dont il relie les fragments. En d'autres termes, ce
sont des tableaux, des descriptions et des commentaires. Encore ces
pages seraient-elles plus vraies, plus dignes de foi, plus complètes et
surtout plus humaines, si, au lieu d'être tordues et étirées par une
arrière-pensée, elles s'étaient simplement modelées sur la réalité et
n'avaient eu d'autre prétention que d'être descriptives. En fin de
compte, le système a abouti à quelques passages de critique littéraire
qui eussent mieux été écrits sans lui.
Et ceci est hors de doute, car, même à ce point de vue plus étroit,
cette méthode est pleine d'inconvénients. Elle appauvrit la critique, et
pour deux raisons bien manifestes. Elle laisse dans l'ombre les
caractères largement humains, catholiques, des oeuvres d'art; elle
oublie le fonds de passions communes, liées à l'indestructible
permanence des instincts: amour, jalousie, dévouement maternel, haine,
ambition, qui sont la matière des littératures, pour ne retenir que les
modes locaux dans lesquels elles se manifestent, et quelquefois les
moyens d'action. Un Français qui, par jalousie, tue une femme, à coups
de revolver, dans un faubourg de Paris, est à peu près dans le même état
d'âme qu'un Arabe qui en tue une, à coups de poignard, dans une ruelle
de Biskra. Il importe peu que l'un ait un veston et l'autre un burnous.
L'orage intérieur a été le même; s'ils pouvaient expliquer ce qu'ils ont
éprouvé, les tracés de leurs mouvements passionnels seraient
sensiblement les mêmes et peut-être l'expression n'en serait-elle pas
très différente. Il existe des Othellos de toute nuance de cheveux. Il y
a plus de ressemblances entre deux hommes de races différentes et de
même tempérament qu'entre deux hommes de même race et de tempéraments
différents. Et si cette méthode manque de largeur d'un côté, elle manque
de précision à l'autre extrémité. Elle perd le détail, les nuances,
l'accent personnel, l'originalité individuelle qui est la marque et pour
ainsi dire la découverte d'un génie. Elle laisse de côté ce quelque
chose de spécial qui le constitue. Dans l'étude d'un homme exceptionnel,
il faut démêler, détacher et déterminer le _quid proprium_. Encore nos
pouvoirs d'analyse et nos ressources de notation nous trahissent-ils
bien avant que nous arrivions à cette essence. C'est pourquoi nos
jugements sur les esprits sont toujours insuffisants, misérablement
flottants, comme nos efforts pour rendre dans des mots le charme
particulier d'une phrase musicale ou l'arôme d'un vin.
Qu'est-ce donc si, au lieu de chercher à pénétrer ce qui distingue un
esprit, nous nous contentons de faire ressortir ce par quoi il est
semblable à d'autres? Nous ne possédons plus qu'une sorte de
représentation émoussée, vague, pareille à ces faces obtenues par des
photographies superposées où les traits individuels ont été effacés.
Cela peut fournir quelques renseignements à d'autres sciences; mais en
art, l'individualité est tout. C'est justement ce qui est arrivé au
distingué critique dont nous parlons. En voulant trouver à beaucoup
d'esprits divers quelques caractères communs, en voulant les réduire à
une même ressemblance, il a mutilé les uns, et il en est d'autres qu'il
a presque supprimés ou ignorés. Son système a faussé et étréci l'image
de la littérature anglaise. Il a fait comme le bûcheron qui équarrit des
arbres: à la condition d'élaguer les rameaux et de faire tomber une
partie des feuilles et des fleurs, il leur donne une indiscutable
ressemblance et un air de famille évident. Mais où sont le port, la
physionomie de chaque arbre, les racines innombrables, l'expansion du
feuillage vers les quatre coins du ciel, les fines branches aériennes,
celles qui frémissaient aux brises et sur lesquelles était l'oiseau
chanteur? Il est sorti de cette critique à coups de hache une
littérature anglaise monotone, alourdie, à plans peu nombreux et
grossiers, sans variété et sans mouvement, trop à l'écart des autres
pensées humaines, trop dépouillée des passions permanentes et générales,
manquant à la fois d'ampleur et de précision.
L'échec, de plus en plus manifeste, du robuste ouvrier, si bien bâti et
si bien outillé pour la besogne qu'il avait entreprise, est une leçon de
prudence. Il est temps de débarrasser l'étude des oeuvres littéraires
anglaises de tant d'explications qui n'en sont point, de la phraséologie
anglo-saxonne qui ne prouve rien, de cette superstition de caractères
communs. Il est temps de rendre aux caractères nationaux leur vraie
place: ce sont des accidents dans les sujets qu'ont traités les auteurs
et non des causes qui ont produit leur génie. Il est temps de rendre aux
choses leur complexité immense, leur confusion inexplicable et leurs
apparentes contradictions. Il est temps d'examiner sans parti-pris la
production toujours déconcertante de génies toujours inattendus. Si
jamais, ce qui est peu probable, car les races et les milieux et les
influences vont se mélangeant et se pénétrant de plus en plus, on peut
établir des généralisations, ce ne sera qu'après une suite d'études
désintéressées, minutieuses, vérifiées, devant lesquelles les
généralisations hâtives et les affirmations sans contrôle ne sont que
des obstacles et des barrières.
* * * * *
Rien ne peut rendre plus sensibles les impossibilités et les trous de ce
système que d'essayer d'en faire une application précise. Prenons, par
exemple, l'homme qui fait le sujet de cette étude. À chaque pas nous
allons rencontrer des difficultés. Et d'abord nous ne savons pas ce que
c'est que le génie de la race écossaise, ni même très clairement ce que
c'est que la race écossaise, si l'on entend par ces mots autre chose
qu'un certain groupe d'hommes, fort dissemblables entre eux, qui, depuis
un certain temps, ont vécu entre certaines limites, parlé le même
langage, et partagé des destinées communes, encore que celles-ci soient
nées le plus souvent de conflits, de luttes mortelles, de divergences
dans les intérêts, les croyances, les souvenirs, les espérances, les
conceptions politiques. Les peuples sont parfois pareils à l'équipage
d'un vaisseau qui se querelle et s'égorge; ils sont entraînés tous dans
la même dérive qui n'est que le résultat de leurs dissidences et
discordes. Nous avons rencontré en Écosse des hommes blonds et des
bruns, des gais et des mélancoliques, des lents et des vifs, des
sensibles et d'autres durs; chez les uns les idées procédaient par
raisonnement, ce qui est, paraît-il, le privilège des races latines;
chez d'autres elles s'unissaient par bonds rapides et analogies
imprévues; les uns étaient sceptiques, les autres absolus; toutes les
variétés de l'esprit humain y étaient. Ceux mêmes qu'on eût pu grouper
par les traits physiques étaient différents d'intelligence, et souvent
des esprits de même famille et de mêmes habitudes se rencontraient dans
des corps qu'on eût rattachés à des types distincts. Où est le génie de
la race, où est la race dans cette diversité infinie de corps et de
pensées? Nous savons bien qu'on peut toujours extraire de la masse des
écrivains d'un peuple quelques écrivains d'où l'on extrait quelques
points de ressemblance qu'on réunit entre eux. C'est là un jeu pareil à
celui qui consiste, sur un fond où se mêlent et s'embrouillent une
multitude de lignes, à former un dessin en en isolant et en en reliant
quelques-unes; on peut de cette façon en former à l'infini et chacun
d'eux ne sera jamais qu'un amusement de l'oeil. C'est ainsi que les
petits garçonnets façonnent un bateau, un chapeau ou un berceau, en
tirant en sens divers quelques ficelles entrecroisées tendues entre
leurs doigts.
À cela s'ajoute que nous ignorons de quelle race était Burns. Ceux qui
l'ont connu disent qu'il avait les cheveux et les yeux noirs, le teint
brun et basané. À lire leur portrait on le prendrait pour un méridional.
On a mesuré son crâne et trouvé qu'il était un peu au-dessus de la
moyenne. Tout cela n'a rien de scientifique, ne mène à rien. Nous
ignorons encore plus ce qu'étaient son père et sa mère. Celle-ci avait,
dit-on, les yeux noirs et elle était née dans un canton où l'on prétend
qu'il subsiste du sang celtique. Nous ne savons rien de son père, sauf
quelques traits exceptionnels de caractère. Nous sommes dans les
ténèbres en ce qui concerne les ascendants des deux parents et les mille
ramifications des aïeux. Quand nous aurions encore tous ces
renseignements, nous ignorons si la transmission des caractères
physiques coïncide avec celle des caractères intellectuels ou moraux, si
tous ceux-ci se transmettent intégralement d'un côté ou d'un autre; et
dans le cas où ils se transmettent partiellement, c'est-à-dire si un
enfant tient certains traits moraux de sa mère et certains de son père,
nous ignorons ce que peuvent produire d'inattendu et de nouveau ces
mélanges de caractères. La chimie des reproductions n'existe pas. Nous
ignorons enfin quelles peuvent être les sautes d'hérédité avec leurs
emprunts divers, leurs combinaisons illimitées. En somme, nous ne savons
pas scientifiquement ce qu'on appelle un Écossais, ni si Burns était un
Écossais, ni si son père et sa mère en étaient, ni s'il leur ressemblait
et à quel degré. Car il ne faut pas oublier que les hypothèses de
filiation qu'on rencontre dans sa biographie relèvent du hâtif et
grossier empirisme qui nous sert, dans la vie, à nous faire, par à peu
près, une idée sur les gens. Elles comportent tout ce qu'il y a de
problématique et d'aventureux dans nos appréciations morales et dans nos
explications des caractères. Ce sont des expédients et des conjectures
de romancier et non des procédés et des assurances de savant. Que
serait-ce donc pour des hommes sur lesquels on n'a absolument aucun
détail, pour Chaucer ou Shakspeare par exemple? Mais, à y bien
réfléchir, cela n'a pas tant d'importance. Si, pendant qu'ils sont
vivants, les membres de l'Académie française voulaient fixer à quelle
race ils appartiennent, afin de fournir des renseignements aux critiques
futurs, ils ne le pourraient pas, même avec l'aide de leurs confrères
anthropologistes de l'Académie des Sciences.
Allons plus loin. Nous connaissons exactement, il est vrai, le paysage
dans lequel a vécu Burns et aussi, partiellement, la société dans
laquelle il a grandi. En cela, nous avons un très grand avantage, car ce
sont des renseignements que nous ne possédons pas sur la plupart des
grands hommes. Mais, en réalité, en quoi cela contribue-t-il à la
moindre explication de son génie? Tout cela n'est que le monde dont il a
pris possession, où il s'est promené. Cela n'explique pas ce quelque
chose d'insaisissable, d'intransmissible qui s'est emparé de ce milieu,
l'a modifié et transfiguré; la manière particulière dont un esprit
saisit ce qui l'entoure. On accepte pour des explications ce qui n'est
que l'énumération et la description des conditions dans lesquelles le
génie s'est exercé; ou peut-être moins encore: les sujets, les occasions
et le cadre de son oeuvre simplement. Cela semble clair ici. Le climat
est âpre et sombre, le pays dur et ingrat, la vie était pauvre et
malheureuse, la société morose et austère; dans ces circonstances se
forme et s'épanouit un des plus joyeux, sinon le plus joyeux, des poètes
modernes, celui qui a le rire le plus franc et le plus abondant. Et
n'est-ce pas une chose digne de remarque que l'autre livre de grande
gaîté que ces derniers cent ans ont produit, _Pickwick_, est né
également sous un ciel qui ne peut, paraît-il, couvrir que de la
tristesse? Tant il est vrai que le luxe du climat n'est pas
indispensable, pas plus que celui de la vie ou des vêtements. Dès que
les besoins essentiels sont sauvegardés, dès que l'homme ne souffre pas,
cela suffit pour sa gaîté; c'est assez que le ciel ne l'écrase pas sous
une calotte de glace ou de flamme, soit assez modéré pour permettre des
réactions. Il faut encore ne pas oublier que, malgré les renseignements
que nous possédons, nous ne connaissons que les gros reliefs de la vie
de Burns, que bien des détails, et peut-être des plus importants, nous
échappent. Et là encore il faut se garder de prendre pour des causes qui
forment l'âme des crises qui modifient la vie et ne sont elles-mêmes que
des résultats et des manifestations.
En réalité, nous ne savons rien de la mystérieuse genèse du génie de
Burns. Sa véritable formation est probablement un hasard mystérieux par
lequel des qualités éparses dans plusieurs races ou plusieurs
générations se réunissent en un seul homme, se rencontrent; un confluent
impénétrable de mille hérédités, transmises parfois d'une façon latente,
qui se fondent en un don, nourri et éveillé ou plutôt exercé par mille
faits d'enfance, inaperçus de l'enfant lui-même: premières émotions de
nature éprouvées sans être perçues, premières agitations du coeur,
travaux, misères elles-mêmes, tout cela se combinant en des proportions
indéchiffrables. Et, à vrai dire, ce génie lui-même, cette âme nous ne
pénétrons pas en elle, nous ne la suivons que de loin, par de grossiers
contours. Même dans les rapports intimes avec ceux qui nous entourent,
nous ne percevons les uns des autres que des apparences enveloppées et
lourdes. Nul doute que le mécanisme, le jeu intérieur des âmes ne soient
inimaginablement plus complexes, plus riches, plus nuancés que les actes
et les paroles qui nous les révèlent. Nous ne possédons de Burns que
certains moments de lui qui sont ses oeuvres. Elles sont loin de nous
livrer son être entier. Les origines et la formation de la force qui les
a créées nous restent inaccessibles; de cette force elle-même nous ne
connaissons que les empreintes; nous pouvons les étudier avec autant de
soin que nous le voulons, nous ne les dépasserons pas.
* * * * *
Nous faisons donc franchement et uniquement ce qu'on a appelé de la
critique esthétique. La pauvreté des résultats et, chose plus grave, la
fausseté des méthodes des critiques qui se disent nouvelles et
supérieures, nous garderont de nous y aventurer. Bien que pratiquées par
des esprits ingénieux, nourris, et assez forts pour passer à travers ou
assez souples pour glisser entre les faits, elles aboutissent, par des
voies arbitraires, à des conclusions insoutenables ou tellement
dépouillées qu'elles perdent toute signification. En outre, elles ont,
pour être ce qu'elles prétendent, ce vice radical qu'elles reposent
entièrement sur la critique esthétique, tout en la déclarant
insuffisante ou démodée. Les généralisations et les jugements qu'on
s'efforce de tirer des oeuvres littéraires ou artistiques doivent, pour
exister, passer par une appréciation esthétique ou morale. Ils ont là
leur racine. Or, pour la plupart des auteurs, cette critique n'est pas
faite; pour beaucoup d'autres elle a besoin d'être refaite. Bien plus,
il est à craindre qu'elle ne soit jamais terminée. Comme la critique
n'est que l'exposé de ce qu'un homme ou, à mettre les choses au plus
large, une génération a compris et senti d'un auteur, c'est un travail
double dont l'un des termes se modifie et se renouvelle sans trêve. Le
point de base de ces échafaudages est dans des terrains en mouvement.
Et, à vrai dire, ces critiques usurpent un nom qui ne leur revient pas.
Elles sont, elles seront peut-être, des branches de l'histoire, de
l'anthropologie, de la psychologie historique, extrayant des
renseignements de la critique proprement dite. Elles tendent à des
généralisations très vagues, tandis que le terme de la critique est
l'homme et l'oeuvre dans leur complexité unique et irréductible.
Le défaut de l'ancienne critique, dont l'insuffisance semble avoir
contribué à faire naître les nouvelles, n'était pas d'être trop peu
générale, comme on semble le dire, de ne pas avoir de portée; c'était,
au contraire, de ne pas être assez étroite, de ne pas assez étreindre
l'individualité des passages ou des auteurs. Elle n'avait pas de contact
assez direct ou de commerce assez prolongé avec eux. Tantôt elle se
plaçait à côté du sujet et prenait les oeuvres d'art comme des prétextes
pour des considérations morales développées sur un mode oratoire. Tantôt
elle les considérait en quelque sorte comme des productions abstraites,
des représentants de genres; elle les jugeait d'après des canons et des
règles en soi, avec des formes d'admiration convenues et une allure
didactique. En réalité, elle cherchait des lois et l'absolu. Elle
laissait échapper précisément ce quelque chose de particulier qui fait
une oeuvre d'art. Par là, elle était, au fond, dans la même voie que les
critiques généralisées, à longue portée, dont on nous parle. Les
écrivains récents qui les ont lancées ne voient pas qu'ils vont
justement, avec d'autres préoccupations et sous d'autres vocables, vers
cette atténuation, cette dilution, cette évaporation de l'âme
individuelle des chefs-d'oeuvre. Ils sont tourmentés par le même besoin
de l'universel où le beau disparaît. Leurs jugements sont flottants et
lâches. En critique, il faut toujours avoir le tournevis en main et
serrer sans cesse. Certaines pages de Ruskin ou quelques-uns des exquis
passages de Fromentin sont des modèles d'examens qui entrent dans la
personnalité d'un tableau. La critique de Sainte-Beuve doit son grand
mérite et sa durable valeur à la reconstitution minutieuse des
personnalités. Rien ne peut être plus contraire à l'esprit de ces études
que l'isolement et le grossissement d'une faculté dominante, si tant est
que ce mot ait un sens. La critique doit s'efforcer de suivre jusqu'au
bout la création, laquelle aboutit toujours à l'individu, autrement elle
n'est que l'avant-projet et comme le rêve confus d'un dieu impuissant.
Assurément, les résultats de la critique telle qu'elle est entendue ici
n'ont, à aucun degré, la prétention d'être scientifiques. Ceci est un
terme dont on abuse et qu'on paraît confondre avec le mot plus modeste
d'exactitude. Il n'y a de science possible que là où il y a des lois
permanentes; il n'y a de science poursuivie que là où il y a recherche
de ces lois; il n'y a de science réelle qu'à partir du moment où les
faits se noient dans ces lois et où l'amas des observations fait place à
une formule. Or, une oeuvre d'art considérée dans ce qui la constitue,
c'est-à-dire dans ce qui la différencie, est un phénomène à chaque fois
unique, irréductible comme l'expression du visage de celui qui l'a
écrite. À cause de cela, il n'y a pas, il ne saurait y avoir de critique
scientifique, au moins en ce qui regarde la fleur du génie, la saveur
propre d'une oeuvre. Ce qu'on retirera de scientifique de l'examen des
productions d'art ne sera jamais qu'un fonds commun, normal et
impersonnel, insipide pour l'admiration. Je suppose qu'un savant
découvre la loi des ondulations des vagues sur tel rivage, à certaines
hauteurs de marée, il aura fait acte de science; mais l'art n'est pas
là; il est dans l'apparence de telle ou telle vague, tel jour, avec
telle forme et telle nuance, sous telle caresse ou tel choc de vent ou
de lumière, avec telle broderie de cristal ou d'argent, telle volute
d'or, tel plissement d'acier, tel déroulement azuré, ou glauque, ou
plombé, tel frisson qui n'a duré qu'une seconde; c'est cette physionomie
particulière qui est le domaine de l'admiration parce que c'est la
personnalité de la vague. De même pour l'ensemble de cette tribu de
flots qui chante ou rugit sur le rivage et doit toute sa beauté à son
émotion du moment. Le reste ne nous regarde pas. C'est affaire
d'hydrographie, de statistiques, de moyennes, de colonnes chiffrées et
de lignes de courbes. Les généralisations, qui sont la couronne de la
science, ne représentent que ce qui n'existe pas en réalité; l'art exige
des réalités; il demeurera toujours incoercible à la science.
D'autre part on peut affirmer que cette critique esthétique,
c'est-à-dire chargée du sentiment d'admiration sans lequel l'art n'a
plus de sens et les oeuvres d'art plus de raison d'être, est une des
nécessités, une des conditions, nous ne disons pas de l'existence
intellectuelle, mais de l'existence elle-même. Celle-ci, en effet,
qu'est-elle donc à chaque instant sinon une combinaison fugitive, sans
cesse écoulée, de pensées, souvenirs ou prévisions, emprunts au passé ou
prélèvements sur l'avenir, ces derniers n'étant que des conjectures
formées avec du passé et pour ainsi dire du passé jeté devant nous. Nous
ressemblons à ces navires perdus sur des mers phosphorescentes, dont la
route est éclairée par le sillage. En cela notre vie consiste. Le
bonheur d'un homme, dès que son corps n'est pas en état de détresse,
dépend de la nature de ces combinaisons dont le jeu est lui. Le sens du
beau est, avec les élans moraux et l'aspiration vers le vrai, un des
levains de la pensée et par conséquent un des facteurs de la vie
humaine. Il la pénètre même plus profondément parce qu'il est mêlé à
ses plaisirs ou désirs subalternes. On ne conçoit pas ce que serait un
esprit sans lui. Ceux mêmes qui en nient l'importance, en raillent la
poursuite et en proscriraient l'enseignement, verraient leur routine
quotidienne s'écrouler, disloquée et détruite, si on l'en retirait. Le
bien-être le plus matériel se décomposerait. Car que sont la richesse,
le luxe, peut-être même l'ivresse, sans les jouissances esthétiques
qu'elles évoquent sous une forme inférieure. On n'imagine pas la
dévastation que causerait dans un peuple l'anéantissement de ce rayon.
Il ne lui resterait plus de raison de vivre que le sentiment religieux
qui aspire à la mort.
Dès lors, c'est un reproche sans prise de dire que cette critique est
changeante et variable. Elle repose sur le sable mouvant de l'esprit
humain, non sur un roc. Mais si elle n'est pas absolue, elle est
nécessaire. Elle est un aliment. Elle se modifie comme le blé qui nous
nourrit, l'air que nous respirons, les fleurs dont la fragilité nous
enchante et l'astre souverain qui nourrit tout cela et nous-mêmes. Ne
vivons-nous pas au milieu de choses mobiles? Au moyen d'elles,
n'atteignons-nous pas la plénitude de notre être, et quelques-uns des
hommes n'accomplissent-ils pas la beauté suprême dont la race est
actuellement capable? Le vrai lui-même ne dérive-t-il pas? Il nous
semble stable parce que nous sommes très brefs dans une de ces longues
habitudes de la nature que nous prenons pour l'éternité. Encore qu'il en
puisse coûter à certains esprits de reconnaître que nos jugements d'art
n'ont rien de définitif, que cela ne les empêche pas de saisir le
plaisir et, j'oserai dire, de remplir le devoir d'admiration. Les
montagnes et les fleuves que nous contemplons, entre les contemplations
de nos ancêtres et celles de nos fils, changent, nous le savons. Ces
sommets s'abaissent, désagrégés par les gels, les pluies et les soleils,
et de leur effritement les cours d'eau lentement sont comblés; ces
grandioses objets de nos enthousiasmes s'amoindrissent et disparaîtront.
Cependant ils se modifient avec assez de lenteur pour que leur culte
ait, vis-à-vis de nos rapides passages, une sorte d'immutabilité. Notre
devoir est, tandis que nous vivons, d'aspirer l'air pur de ces pics et
de ces plages, afin que nos corps soient sains et que ceux qui seront
issus de nos reins forment une race robuste. Ainsi des choses de
l'esprit. Quelle que soit leur muance, elles durent assez pour que nous
y puisions de quoi faire nos âmes plus fortes, plus délicates, ou moins
grossières, afin que les esprits nés de nous et formés par nous aient un
point de départ plus élevé. Nous avons besoin d'une admiration
nourricière et active. Il faut vivre!