Au Sud-Ouest d’Alger, du côté opposé à Mustapha-Supérieur, après les
rues Bab-el-Oued et du quartier de la Marine toutes grouillantes d’une
équivoque population d’Espagnols et de Maltais, la route bordée de
figuiers de Barbarie monte par la Carrière, et, laissant au-dessous
d’elle les ruelles malpropres de Saint-Eugène, serpente et monte encore,
quelque temps encaissée entre un double rang de petites villas.
Villas bon marché étranglées dans des petits jardinets plantés de
mimosas, de palmiers et de rosiers, d’un aspect minable et poussiéreux
malgré le luxe d’une végétation folle, c’est le quartier des petites
rentes et des petites bourses d’Alger, le bain de mer du faubourg où le
Français, trop gêné pour émigrer en France les trois mois d’été ou
s’installer du moins dans les fraîcheurs ombreuses de Mustapha, vient se
réfugier à cinq cents mètres de la ville ensoleillée, sous les coups
d’éventail de la Méditerranée; la Méditerranée qui baigne ici
d’innombrables estacades de restaurants casse-croûte, «_coquillages et
poissons frais pêchés à toute heure_», les fritures et matelotes à
tonnelles défeuillées des vilaines berges de la Seine.
Mais, à mesure que nous montons, les toits de Saint-Eugène s’abaissent,
les casernes s’aplatissent, et entre les villas plus rares une immense
étendue d’azur presque violet, un pavage étincelant et dur de lapis et
d’émail emplit tout l’horizon. Du cap Matifou entrevu, d’une
transparence infinie sous le ciel, comme vaporisé de chaleur, jusqu’aux
premières roches luisantes et brunes de la Pointe Pescade, c’est la mer
de violettes des poèmes antiques, les vagues d’hyacinthe que Leconte de
Lisle évoque dans tous ses vers, mais que seul Jean Moréas a bien
chantées avec la conviction persuasive d’une enfance passée à les
entendre et à les regarder rire et pleurer sur des rivages illustres.
Et tel est l’enchantement de cette mer immobile dressée sur l’infini
comme un mur d’améthystes, telle est l’imposante grandeur de cet horizon
d’eau, dont tout détail pittoresque a même disparu (on ne voit même plus
Alger et sa rade bordée de chimériques montagnes; tout s’est effacé dans
un lumineux brouillard de chaleur), telle est enfin l’irradiation de cet
unique et splendide décor, qu’on en oublie l’ignoble et laide foule de
pèlerins endimanchés cheminant avec vous au flanc de la montagne.
Trôlées d’Espagnols en bordée, venus là comme à la foire de Séville,
avec des bouquets de fleurs fanées piquées sous les chapeaux; Maltais
fanatiques en casquettes de fourrures, des cache-nez quadrillés sur leur
veste de matelot; Italiens bronzés, les pieds nus dans des espadrilles;
affreux marmots mal mouchés pendus aux jupes de femmes à châles, les
enfants à sucres d’orge et à trompette de cuivre de nos fêtes de
banlieue; Arabes déguenillés marmonnant là je ne sais quelle prière,
accroupis au tournant de la route; Algériennes en robe de soie à lourdes
tournures de Marseillaises, vieilles dames à chapelet égarées, Dieu sait
comment, dans cette montée à la courtille, et sur leurs pas les
inévitables séminaristes à tête glabre, retroussant comiquement des
soutanes râpées sur les maigres tibias des virginités rancies; toute
l’horreur enfin des foules en mal de dévotions ou de fêtes avec,
échelonnées le long du chemin, les buvettes, les guinguettes, les
boutiques de vendeurs de médailles, de bondieuseries et de chapelets, de
marchands de saucissons en plein vent, et les débitants ambulants de
sirops et de limonades des retours de Saint-Cloud.
Et les cris dans tous les idiomes de la Méditerranée, les
interpellations rauques, les jurons des cochers se dépassant,
s’accrochant et fouaillant leurs rosses! les odeurs _sui generis_ de
cette humanité en marche, haletante au soleil et malpropre, et l’infamie
des mendiants à béquille ou à moignons, avec sur l’œil un bandeau de
linge sanglant.
Mais des psaumes s’élèvent sous le ciel torride avec des bouffées
d’encens, des orgues chantent: les élèves des Pères blancs défilent
escortés des longues robes de leurs professeurs, et la foule s’engouffre
dans les trois porches de l’église. La nef est bondée, on s’empile sur
les degrés extérieurs du portail, des Maltaises enveloppées de capes
noires psalmodient à genoux autour d’un petit calvaire, et, dans le
clair-obscur de la chapelle illuminée de cierges aux écœurantes fadeurs,
d’équivoques ex-votos sont pendus aux murs qui étonnent et terrifient;
ce sont des bras, des pieds, des mains, tous les membres humains exposés
là en cire et témoignant d’un vœu et d’une guérison.
Suprême épouvantail enfin, au-dessus de tous ces simulacres de la
maladie et de la souffrance, au milieu de toutes ces lueurs et de ces
chaudes odeurs qui font défaillir, une vierge énorme, une statue géante
et négresse s’érige au fond du chœur, au-dessus de l’autel, constellée
de joyaux et drapée de soieries comme une madone espagnole.
Toute noire au milieu du flamboiement des cierges, elle évoque sous cet
accablant soleil d’Algérie l’idée de je ne sais quelle effroyable idole,
et cependant tout le christianisme est en elle, tout l’amour et toute la
pitié pardonnante d’une religion de tendresse, car sur l’arceau même de
la voûte, qui se courbe au-dessus de sa tiare, étincelle en exergue
cette invocation sublime:
«Notre-Dame d’Afrique, priez pour nous et pour les Musulmans.»