LES TOURNANTS ROVIGO

Un peu au-dessous de la caserne d’Orléans, dominant de ses murailles et

de ses bastions mauresques toute la ville d’Alger et le port et la rade

et jusqu’aux lointaines montagnes détachées en fines découpures mauves

sur le bleu de la mer.

A gauche, ce sont les dernières maisons de la Kasbah, tassées en ruelles

et en impasses autour de cette place du Rempart-Médéhe, dont j’aimais

tant l’élégant café maure, un café bien plus turc qu’arabe avec sa

treille enguirlandée de vignes vierges, ses bancs installés dehors et

son public d’indigènes attirés là par les bourdonnantes musiques de

l’intérieur; puis, c’est l’espèce de ravin où montent, en se suivant

entre deux rangées de hautes maisons modernes, les trois cents et

quelques degrés de l’escalier Rovigo: l’escalier Rovigo, cette large et

belle trouée ouverte sur la mer et la ville française, avec son avenue

de caroubiers, où tout un peuple de moineaux querelleurs met, soir et

matin, un pépiement grésillant de friture. A droite, enfin, c’était

l’_aguardiente_ espagnole où j’avais pris l’habitude de monter

quotidiennement, à la chute du jour, pour m’asseoir là, sous la

tonnelle, au bord même de la route toute sonnaillante de bruits de

charrois et de troupeaux de bourricots, regagnant El-Biar ou descendant

à la ville.

J’avais fini par l’aimer, ce coin de route suburbaine, et pour ses

larges échappées sur Alger et pour son paysage à la fois militaire et

arabe, indigène et français, par l’opposition de la Kasbah si proche,

dominée par le quartier des zouaves, cet ancien palais du dey

aujourd’hui la caserne de deux régiments.

Puis, à la porte même de mon _aguardiente_, un grand atelier de

menuiserie mettait une âpre et persistante odeur de sapin neuf, d’autant

plus réconfortante à respirer dans le voisinage de la ville arabe. A

cent mètres de là enfin commençait cette belle promenade des Eucalyptus

qui fait aux remparts d’Alger une ceinture de feuillage odorant et sain;

et, à cette heure crépusculaire, dans l’ombre demeurée lumineuse et

comme dorée par la poussière du chemin, cela m’était une douceur infinie

que d’entendre la brise plus fraîche s’élever avec un imperceptible

bruit d’eau dans les feuilles, la Kasbah s’emplir de rumeurs et de pas

sous la montée de sa population rentrant du travail, tandis qu’au loin,

du côté du Sahel, des sonnailles de chariot s’éteignaient lentement.

Au-dessus des eucalyptus, aux pieds desquels j’avais rôdé toute la

matinée, grisé d’ombre ensoleillée et d’air pur, comme de l’ouate rose

s’effilochait dans un ciel vert pâle; et c’était au-dessus des arbres

devenus noirs un envolement de flocons de pourpre, comme une pluie de

cendre incandescente en train d’engloutir, là-bas, au delà des coteaux,

quelque ville maudite. Sur la route l’ombre était étrange, de

silencieuses silhouettes y passaient que je ne reconnaissais pas:

zouaves de la caserne voisine se hâtant vers Alger, Arabes enlinceulés

dans leurs burnous, ouvriers espagnols à larges sombreros qu’éclairait

brusquement le passage d’un tramway, puis tout retombait dans la nuit,

une nuit chaude, alourdie d’odeurs suaves et composites, et, devant ce

peuple de fantômes coulant à pas de velours sur cette route déserte vers

Alger s’allumant et bourdonnant plus bas, une délicieuse angoisse

m’étreignait au cœur en même temps qu’un vrai chagrin d’enfant, à la

pensée qu’il m’allait falloir quitter ce pays!

Ce pays d’engourdissement et de demi-sommeil, où depuis trois mois je

m’éternisais, toute énergie absente, tout souvenir éteint, sans un

regret pour les affections laissées en France, sans un désir de

retrouver Paris.

Adorable et dangereux climat que celui qui peut ainsi supprimer le

système nerveux d’un être! Dans cette perpétuelle caresse de l’épiderme

et des yeux, l’atroce clameur des sens s’était même enfin tue, la

mémoire endormie, et avec elle le culte des anciens maux subis, et

j’avais oublié, oublié.

Cette pitié de l’heure, comme l’a appelée un poète, je l’avais éprouvée

et connue, j’avais su enfin ce que c’était que l’oubli.

Ici l’on oubliait! et une opprimante terreur me prenait à la pensée que

j’allais réintégrer cet effrayant Paris, Paris, la ville où l’on

n’oublie pas, car la vie factice et surchauffée y crispe trop les nerfs,

y secoue trop les cerveaux et, si l’on y stupéfie parfois la mémoire et

le regret par les anesthésiants, la morphine, l’éther, etc., personne

n’y peut oublier et n’y oublie vraiment... l’existence y est trop

ardente pour cela.

Et ce pays qui m’avait guéri, il m’allait falloir le quitter, et pour

n’y jamais revenir peut-être et je me levais brusquement de ma table

avec sous les paupières une ridicule montée de larmes. Du côté d’Alger,

la lune subitement élargie au-dessus de l’Amirauté, baignait et la route

et le port comme d’un immense filet aux lumineuses mailles; et c’était,

dans toute la largeur de l’horizon, l’étincelant clapotis de petites

vagues de nacre.

Heures d'Afrique · 第 44 / 83 题