LE RUISSEAU

_Le Ruisseau_, ainsi nommé parce qu’il n’y en a pas. Un petit village

espagnol au bord d’une route poussiéreuse, une unique rue bâtie de

maisons basses recouvertes en tuiles roses, des hangars de poteries qui

sèchent là au soleil dans les perpétuels courants d’air de la

Méditerranée toute proche, une odeur d’ail et d’anisette mêlée à

d’entêtants parfums de lauriers-roses; des thyrses criblés de fleurs et

l’azur profond de la mer d’Afrique barrant à l’horizon les cent mètres

de plaine qui servent d’emplacement au village: voilà le Ruisseau.

De hideux tramways de la place Bresson y soulèvent toutes les

demi-heures une âcre et tourbillonnante poussière; des diligences

bondées d’Arabes, de colons crasseux et de zouaves permissionnaires y

relaient à toute heure; au seuil des _aguardientes_, de grands gars au

teint olivâtre se tiennent le long des jours accotés, les reins sanglés

de ceintures flambantes, déhanchés et souples avec, rabattu sur leurs

yeux noirs, l’immense chapeau gris des _nervi_ de Marseille.

Espagnols de Carthagène ou d’Alicante, que la misère et la paresse ont

chassés de leur pays, ils ont fondé là, à un kilomètre d’Alger, à vingt

portées de fusil à peine de la merveilleuse allée de bambous et du

rond-point de ficus du Jardin d’Essai, une colonie à l’étrange aspect de

bourg de Sierra et de banlieue parisienne.

Il y a du Point-du-Jour et des berges de la Seine dans cet amas de

bicoques poussées au bord de la mer bleue, sur cette route aussi

passagère que peut l’être à Paris l’avenue de Versailles; et cette écume

de la population, longs gaillards aux gestes indolents d’hommes trop

beaux pour rien faire, filles à la voix rauque, l’accroche-cœur en

virgule sur la blancheur des tempes, la taille entortillée de châles de

couleurs voyantes, rappellent, à travers d’indéniables différences de

races et de climats, la clientèle des bateaux-mouches des beaux lundis

d’Auteuil; mais, si le voisinage de l’Agha et de ses casernes (l’Agha,

ce quartier de l’École militaire d’Alger) a mis dans tous les alentours

comme un parfum de basse prostitution, relents du Gros-Caillou ou de la

plaine de Grenelle, les grands flandrins à faces de bandit ont des

navajas passées dans leur ceinture, des lueurs d’acier dans leurs yeux

morts, et les filles à la démarche éreintée de roulures ont parfois un

rouge œillet piqué et combien fièrement dans leurs cheveux pommadés et

noirs.

De jolis airs de guitares y fredonnent le soir dans l’ambre lumineux et

la chaude torpeur des crépuscules de mars; le Tango y piétine aux sons

des castagnettes avec des cris aigus et des _olle_ rageurs, l’atmosphère

y sent le rut et le carnage.

Cette chanson du Ruisseau, qu’un professeur d’Alger m’a bien voulu

traduire:

Là-bas, près du Ruisseau,

Y a des belles filles,

Mercède, Carmencite, Pépite et Thérézon.

Là-bas, près du Ruisseau,

Jotas et séguédilles

Font au bruit des guitares et zitte et zette et zon.

Là-bas, près du Ruisseau,

Y a des belles filles,

J’y vais me promener, chantant une chanson.

Là-bas, près du Ruisseau,

Je rencontre Inésille.

Je lui cueille un œillet et lui dis: «Prends mon nom!»

Elle alors, ajustant

Ma fleur dans sa mantille:

«Ton nom! hé, pour quoi faire? n’as-tu pas des doublons?

«Là-bas, près du Ruisseau,

«Faut pas craindre les filles.

«Allons, grand innocent, suis-moi dans le vallon!

«Là-bas, près du Ruisseau,

«Faut pas suivre les filles.

«Des couteaux catalans luisent dans les buissons.»

Et, de mon gilet neuf

Tirant de l’argent qui brille:

«Conduis-moi dans ta chambre et là je t’aimerai.

«C’est parler en garçon,»

Proclame alors la fille,

«Viens donc, j’ai l’cœur chaud et te le prouverai.»

C’est sur les lèvres inconscientes d’un garçonnet de dix ans que je l’ai

surprise un dimanche, à la tombée de la nuit, pendant que des filles

engoncées de lainages roses et jaunes riaient bruyamment avec des

chasseurs d’Afrique devant la porte d’une auberge; leurs amants en

sombreros les surveillaient de loin, la cigarette aux dents; et le

chanteur, lui, petit potier en herbe, rangeait sous un hangar jarres et

gargoulettes.

Heures d'Afrique · 第 42 / 83 题