FEMMES D’OFFICIER

«En fait de médecins, je n’aime que les grands, c’est comme les

couturiers et la modiste. J’ai essayé, moi aussi, de la couturière à

façon et de la femme du monde, qui a eu des malheurs et chiffonne à

ravir des capotes pour ses amies. Eh bien, ça ne m’a jamais réussi,

j’étais à faire peur, tandis que le moindre ruban de chez Virot ou de

chez Rouf... Eh bien! pour ma santé, c’est la même chose: à Paris, la

fièvre ne m’a jamais duré plus de deux jours, et voilà six mois que je

suis ici malade! Que voulez-vous, je suis un corps à grands médecins,

j’ai toujours eu, moi, l’habitude des bons faiseurs.»

Et c’était plaisir de regarder et d’entendre cette frêle et jolie

Parisienne aux yeux agrandis par la fièvre s’abandonner à ses

rancunières doléances sur l’Algérie et son climat. Tout en tourmentant

entre ses mains délicates un bouquet d’énormes violettes russes et un

long flacon de cristal de roche aux équivoques relents d’éther, elle

poursuivait, impitoyable, un accablant réquisitoire contre l’Afrique, en

dépit des protestations indignées et des _tu exagères_ de son mari,

assis en face d’elle, dans la claire et soyeuse chambre à coucher.

Pauvre et charmante jeune femme d’officier, une pauvre affligée d’un

million de dot et du plus élégant et peut-être du plus jeune capitaine

d’état-major de l’armée! Malgré la luxueuse installation de la maison

montée, dans ce faubourg fleuri de Mostaganem, tel le plus confortable

petit hôtel de l’avenue du Bois; malgré les bibelots de la dernière mode

traînant là sur les meubles pêle-mêle, avec les broderies les plus

orientales et les bijoux les plus kabyles, et les armes les plus

damasquinées de Constantinople et de Smyrne, comme on sentait bien que

la maladie, dont souffrait cette impatiente jeune femme, était

l’incurable nostalgie de Paris, du Bois et du boulevard, des souvenirs

du parc Monceau et de la promenade des Anglais, le regret de toute une

vie d’élégance et de plaisir, sacrifiée à la carrière du mari; nervosité

maladive de Parisienne en exil, dont les premiers mots, dès présentation

faite, avaient été cette phrase bien typique: «Quel est le dernier

succès d’Yvette, chante-t-elle en ce moment? et Jeanne Granier et Sarah

Bernhardt?»

Et dans cet intérieur de jeune ménage où le mari, un ancien camarade de

collège, la plus imprévue rencontre de mon voyage en Alger, m’avait

immédiatement amené comme un sauveur, cela avait été à mon arrivée une

joie, une cordialité d’accueil d’amie d’enfance retrouvant presque un

ancien flirt, et c’était pourtant la première fois qu’il m’était donné

de voir cette longue et blonde jeune femme qui, maintenant soulevée sur

sa chaise longue de bambou, sa jolie face pâle redressée sur les

coussins, ne me quittait plus des yeux et semblait boire mes paroles et

mes gestes, toute sa fébrilité suspendue à mes lèvres.

Et comme, sous le charme de cette âme féminine presque offerte, de toute

cette nervosité vibrante au moindre son de ma voix, je défilais le

chapelet des racontars et des menus scandales de ces derniers six mois,

et le divorce de Mme X..., et le mariage de miss ***, et le coup de

révolver de Mme Paum..., et l’arrêt d’expulsion de la marquise de F...,

compromise dans l’affaire Dreyfus, un peu espionne aussi, selon

certaines feuilles: «Mais qu’allons-nous devenir quand tu vas être

parti, souriait le mari en me tapotant légèrement l’épaule, c’est moi

qui ne t’aurais pas amené si j’avais su! Je vais encore en passer une

jolie nuit; mais tu l’affoles littéralement, ma femme, regarde-moi ses

yeux! C’est de l’huile sur le feu que tous les propos que tu lui sers

là.» Et se levant tout à coup de son siège et se mettant à arpenter à

grands pas la pièce, les deux mains dans ses poches: «Ah! j’ai fait un

beau coup en vous mettant en présence l’un et l’autre, et je ne serai

pas grondé par le médecin, non!» Et se campant tout à coup devant sa

femme avec un bon sourire attendri et railleur: «Et dire que cette

petite Parisienne-là a, durant six mois, raffolé de l’Algérie, et de

quelle Algérie, de Tlemcen, en plein Sud-Oranais. On n’avait pas assez

de mépris pour Paris, sa boue, son ciel de suie et sa foule incolore et

terne; il a été sérieusement question--oh! huit jours--de ne jamais

revenir en France, et madame, que voici, ne parlait que des types

indigènes, de leurs attaches fines, de leurs mains de race et de leurs

attitudes incomparables. Oui, madame que voici, fréquentait alors les

bains maures, mieux, entrait s’asseoir imperturbablement au milieu des

Arabes au fond de leurs cafés, leur parlait, leur touchait la main, les

frôlait presque, et, dans son enthousiasme, voulait me faire permuter

pour le 3e spahis.»

Heures d'Afrique · 第 25 / 83 题