Non, nous n’en raffolons pas de cette petite ville essentiellement
française avec sa place entourée d’arcades, les éternelles arcades que
nous retrouverons désormais partout en Algérie, sur la place de Blidah
comme dans les rues Bab-Azoum et Bab-el-Oued d’Alger, son jardin public
aux bancs fleuris d’uniformes et de bonnets de nourrices, son
va-et-vient d’officiers bottés et éperonnés à travers ses rues de
sous-préfecture morne, et son théâtre municipal, où il y a, ce soir, bal
des _Femmes de France_, et demain, représentation de gala de Coquelin
cadet et de Jean Coquelin. Oh! tournées artistiques!... C’est à se
croire à Brive-la-Gaillarde, et, sans les boutiques des marchands
Mozabites installés à côté de l’hôtel et débitant là, avec des gestes
lents, presque dédaigneux, et des petites voix caressantes, des
babouches et du haïck au mètre pour voiles de femmes et gandouras
d’intérieur, on se croirait véritablement en France, et dans la France
du centre, dont ce pays d’aloès et de palmiers a justement aujourd’hui
le ciel pommelé et doux.
Ils sont d’ailleurs si peu africains de silhouette et d’allure, ces
Mozabites trapus et gras aux mollets énormes et aux larges faces
éternellement souriantes. Avec leur instinct mercantile, leur
prodigieuse entente du commerce et leur parler gazouillant, ils sont
vraiment d’une autre race que les Arabes qui, dans leur misère hautaine,
les détestent et les méprisent un peu de la même haine et du même mépris
dont nous enveloppons, nous autres Parisiens, les juifs.
«Les Mozabites, les juifs de l’Algérie», me disait à tort, hier, en
parlant d’eux, un officier de Tlemcen. Les juifs de l’Algérie! comme si
ce malheureux pays n’avait pas assez des siens, des juifs incrustés dans
son territoire comme la vermine dans la peau, et suçant sa richesse et
sa fertilité par tous ses pores. Les juifs de l’Algérie! ces bons gros
Mozabites industrieux et travailleurs aux grands yeux éclairés d’une
bonté d’hommes gras! dites plutôt «les Auvergnats de l’Algérie»; et ce
sont, en effet, des Auvergnats. Ils en ont la ténacité et l’adresse, les
dons d’économie qu’ignore totalement l’Arabe vivant au jour le jour,
paresseux et joueur. Et, en effet, ce sont bien des silhouettes de
_fouchtras_ qu’ils promènent dans leurs boutiques d’épiceries et
d’étoffes, en allant et venant, jambes nues, leur espèce de dalmatique
pareille à des tapis leur battant au ras des genoux.
Auprès de la mer, c’est une file de villas bien plus françaises que
mauresques, en dépit et des terrasses et des murailles blanchies à la
chaux; petites maisons d’officiers en retraite, pris, eux aussi, au
charme de ce climat de caresses, et retirés là avec les leurs au fond de
fausses mosquées percées de bay-Windows et ornées de persiennes vertes,
dans l’ombre criblée d’or et de pourpre violette de petits jardins
plantés d’orangers et de bougainvillias.
Il y a des rosiers en fleurs aux grilles de clôture, des iris de France
dans les plates-bandes; et des faux-ébéniers, tout chargés de grappes
jaunes, masquent, au-dessus d’un petit hangar, qui est certainement une
écurie, l’inévitable et horrible réservoir des cottages des environs de
Paris. Des charrettes anglaises d’un luisant de joujoux filent entre ces
villas, conduites par des femmes à tournures parisiennes, et c’est un
jardinier à tournure d’ordonnance, qui vient leur ouvrir la
porte-charretière, les aide à descendre, et puis prend le cheval.
Nous sommes en Normandie, puisqu’il y a la mer, à Villers ou à
Villerville, sur la route de Trouville à Honfleur, ou bien à Viroflay à
cause des uniformes, dont les taches éclatantes et les poignées de sabre
imposent évidemment l’idée d’un Versailles assez proche dans une idéale
ville d’élégances et de garnison des côtes de Bretagne ou de la Riviera;
mais pourtant ce cocotier se profilant, svelte et flexible, à des
hauteurs invraisemblables, et ces haies d’aloès bleuâtres, se découpant
en clarté sur le bleu profond de la mer... et tous ces jardins
éclaboussés de fleurs le trente et un janvier!
Non, nous sommes en Afrique, car les montagnes de la Corniche n’ont ni
ces formes ni cette couleur.
Dans un ravin, presque aussitôt après la place, dévalent, nous a-t-on
dit, la ville arabe et ses escaliers de pierre blanche; mais le voyage
et le siroco nous ont fourbus, et nous sommes las de senteurs indigènes,
de loques odorantes et de glapissements de derboukas.