SYMPHONIE EN BLEU, FAUVE ET ARGENT

_En souvenir de Whistler._

A l’horizon deux bleus, le bleu profond presque violet d’un ciel lavé

par la pluie; au-dessous le bleu soyeux, çà et là ourlé d’argent, d’une

mer hier encore tumultueuse où des vagues moutonnent; et, sur ce double

azur s’enlevant en clarté, dans le poudroiement d’un inattendu coup de

soleil, la ville arabe et ses maisons: c’est-à-dire de gros cubes

blanchis à la chaux, tels les degrés d’un escalier énorme, s’escaladant

ici entre les aloès épineux d’un ravin, dégringolant plus loin de

terrasse en terrasse, coupés par les taches argileuses de sentiers

défoncés qui descendent vers la mer.

Cela rappelle à la fois la vieille Kasbah d’Alger s’étageant,

lumineusement blanche, au-dessus des boulevards haut perchés de son

port, et les terrains écorchés, hérissés de lentisques et de cactus

bleuâtres, des ravins de Constantine.

Au tournant des sentiers (car ce ne sont pas des rues), comme au revers

des talus surmontés de gourbis et de demeures arabes aux aspects de

tanières, ce sont partout des éboulements de terre et d’argile couleur

de brique et de safran. Une végétation luxuriante et hostile, une de ces

végétations bien africaines, dont les tiges et les feuilles ont comme un

air cruel, y dresse des dards aigus avec des lames de sabre entremêlés

d’épines et d’arbustes reptiles. C’est comme une sourde lutte de

branches irritées et bruissantes d’écailles dont les racines traînent en

hideux grouillement; des nœuds de vers s’y enchevêtrent et ce sont, aux

creux des ravines çà et là coupées d’escaliers, un fourmillement de

plantes et de végétations atroces et, à chaque coin de ruelle, de

pestilentielles odeurs de charogne où passent, tout à coup tombés d’on

ne sait quelles terrasses, des parfums d’iris, de roses et de

jonquilles: des effluves de fleurs.

C’est la ville arabe, ville aux aspects de village et dont les rues

détrempées par la pluie mettent dans l’amas confus de ses blancheurs ces

belles traînées fauves et rougeâtres, qui ressemblent à distance, à de

sanglantes peaux de lions.

C’est dimanche. La ville est silencieuse. Ses sentes et ses ruelles

désertes, quelques indigènes haillonneux les traversent, allant d’une

maison à l’autre; et la grisaille de leurs burnous fait sur les maisons

aveuglantes de chaux de mouvantes taches de lèpre; de vagues paquets de

linge sale titubant sur des grègnes bouffantes, d’où sortent deux

pauvres pieds nus, apparaissent à l’entrée de sordides impasses: ce sont

des Mauresques voilées se rendant au bain maure, le bain maure ouvert

pour les femmes de midi à six heures. La tombée de la nuit y ramènera la

foule plus compacte des hommes, ici tous fanatiques de bains, de

massages et de siestes. Au seuil d’une échope grande ouverte sur la rue,

une espèce de mamamouchi enturbanné de jaune rase un indigène accroupi

sur une natte. Le crâne et les joues inondés de savon, le patient, une

face noire et camuse de nègre soudanais, se tient immobile. C’est la

pose résignée d’un martyr. Le barbier lui tient le nez pincé entre deux

doigts et, avec des gestes de bourreau, lui promène sur le col et le

crâne un énorme rasoir, mais un rasoir fabuleux, presque d’opéra-bouffe;

dans le fond de la boutique d’autres clients assis, les jambes croisées,

attendent au pied du mur silencieusement leur tour.

Comme une torpeur pèse sur tout ce quartier ensoleillé et morne:

l’animation et le mouvement de la ville sont à cette heure sur la place

du théâtre, où la musique des zouaves entame l’inévitable ouverture de

_Zampa_ ou du _Caïd_; par intervalles de lointaines mesures arrivent

jusqu’à la ville indigène, dont le silence ne s’en accuse que plus lourd

et plus mort.

A l’abri d’un porche en ruines, des bras décharnés et de vieilles mains

se tendent hors d’un amas de loques vermineuses; un affaissement de

chairs implore au pied d’une muraille croulante, et une espèce de

psalmodie traîne et marmonne, prière de mendiants, et c’est là, avec la

dolente mélopée de la mer implacablement bleue au-dessous de la ville

blanche, le leit-motiv de mélancolie et d’accablement de ce paysage

monotone.

Heures d'Afrique · 第 26 / 83 题