LES CAFÉS

C’est vendredi, le dimanche arabe. L’accès des mosquées, où durant toute

la semaine le touriste peut se hasarder en laissant toutefois ses

chaussures à la porte, est, ce jour-là, sévèrement interdit aux roumis.

Dans la Djemaâ-el-Kébir, comme sous les colonnes d’onyx d’El-Haloui, les

indigènes, prosternés sur les nattes ou accroupis par groupes dans les

cours intérieures, égrènent de longs chapelets rapportés de la Mecque ou

dépêchent en extase des syllabes gutturales qui sont autant de versets

du Koran. Dehors, par les rues ensoleillées et blanches, c’est, le long

des échopes des tisserands et des brodeurs, la plupart silencieuses et

closes, une atmosphère de fête et de repos; la ville est sillonnée de

promeneurs: nomades encapuchonnés de laine fauve, Marocains laissant

entrevoir des ceintures de soie claire sur de bouffantes grègues de drap

mauve ou vert tendre toutes soutachées d’argent; jeunes indigènes

sveltes et musclés dans des burnous d’une blancheur insolite avec, au

coin de l’oreille, la branche de narcisses ou la rose piquée sous le

foulard du turban.

Avec la joie en dedans, qui est le propre de l’Arabe, toutes ces

silhouettes élégantes et racées, chevilles fines et torses minces, vont

et viennent, se croisent à travers les rues montantes avec à peine un

sourire au passage pour l’ami rencontré ou la connaissance saluée du

bout des doigts posés sur la bouche et sur l’œil; et le silence de cette

gaieté étonne, cette gaieté majestueuse et hautaine sans un geste et

sans une parole au milieu des derboukas et des glapissements de flûtes,

bourdonnant au fond des cafés maures.

Ils sont bondés, encombrés aujourd’hui à ne point y jeter une épingle.

Un grouillement de cabans et de loques vermineuses y prend le thé et le

_kaoua_, vautré sur l’estrade tendue de nattes qui sert ici de lit et de

divan. De hâves visages d’ascètes y stupéfient, reculés dans le

clair-obscur des capuchons, à côté de grands yeux noirs à paupières

lourdes et de faces souriantes d’Arabes de la Kabylie; des uniformes de

turcos mettent au milieu de ces grisailles d’éclatantes taches bleu de

ciel, car c’est aujourd’hui jour de sortie pour eux, les autorités

françaises ont égard à la piété musulmane et toutes les casernes du

Méchouar sont dehors.

Depuis dix heures du matin, l’ancienne citadelle d’Abd-el-Kader vomit

par son unique porte en plein cintre un flot ininterrompu de

_tiraillours_. Astiqués, guêtrés de blanc, le crâne tondu et la face

éclairée d’un sourire à dents blanches sous le turban de Mahomet, ils se

répandent joyeux à travers la ville, abordent les indigènes,

disparaissent à des coins de ruelles, sous de mystérieuses portes

basses, logis de parents ou d’amis, entrent gravement dans les mosquées,

stationnent un moment devant les marchands d’oranges, de jujubes et de

figues de Barbarie, puis vont s’échouer au café maure, où ils prennent

place, graves, au milieu des joueurs, et, tandis que les burnous,

allongés dans un indescriptible enchevêtrement de bras et de pieds nus,

remuent les dés, les échecs et les cartes; eux, extatiques et muets, les

braves petits tirailleurs algériens, vident avec recueillement

l’imperceptible tasse de _kaoua_, hypnotisés par les aigres grincements

de quelque joueur de mandoline.

Quelques-uns, en vrais fils de l’Orient, au lieu de l’éternelle

cigarette roulée au bout des doigts, fument silencieusement le _kief_.

Un enfant dressé à cet usage bourre le narghilé et le tend aux fumeurs;

et, tandis que le maître du café s’agite et va et vient autour de son

petit fourneau de faïence, dans les étincellements d’émail et de

porcelaine de ses innombrables petites tasses, le fumeur, déjà engourdi

par l’opium, laisse tomber d’un geste las le bec du narghilé et

s’assoupit, les yeux au plafond, immobile.

Dans des embrasures équivoques, des visages de mauresques fardées

apparaissent. Les pommettes sont d’un rose inquiétant de vin nouveau,

des tatouages en étoiles nimbent leurs tempes ou trouent leurs joues

d’invraisemblables mouches; la nuit tombe, d’autres portes

s’entrebâillent au coin de ruelles infâmes, et des intérieurs d’une

nudité et d’une saleté de tanières s’entrevoient à la lueur d’une

chandelle fichée dans un goulot de bouteille ou à même le suif égoutté

sur une table; des robes de percales claires et des bustes entortillés

de châles se hasardent sur des seuils, des appels et des provocations en

idiomes d’Espagne harcèlent des zouaves et des chasseurs d’Afrique qui

ricanent et passent; un groupe de turcos entre en se bousculant sous une

voûte ornée de colonnettes à chapiteaux de marbre, une odeur d’aromates

et de suint s’en échappe; il est six heures, on ouvre les bains maures.

Heures d'Afrique · 第 17 / 83 题