Le charme de Tlemcen, ce sont ses enfants: ses enfants indigènes aux
membres nus et ronds, jolis comme des terres cuites qu’un caprice de
modeleur aurait coiffées de chéchias. Avec leurs grands yeux d’animaux
intelligents et doux, leurs faces rondes un peu brunes, éclairées de
petites dents transparentes: leurs dents, autant de grains de riz! avec
leurs cheveux roux, teints au henné, s’éparpillant en boucles d’acajou,
il faut les voir courir en bandes à travers les ruelles étroites,
coupées çà et là d’escaliers, de cette ville, bien plus marocaine
qu’arabe.
Petits garçons turbulents, râblés et souples dans de longues gandouras
qui traînent sur leurs pieds nus, fillettes de dix à douze ans, déjà
graves dans les percales jaunes et roses à fleurs voyantes des
Espagnoles, leur poitrine déjà naissante serrée dans la veste arabe, et
leurs fines chevilles et leurs poignets menus cerclés de lourds bijoux,
tout cela va et vient aux seuils des portes basses ouvertes sur la rue,
apparaît à l’angle d’un mur éblouissant de chaux, et, dans un jargon
gazouillant à la fois mélodieux et rauque, enveloppe brusquement de
gestes quêteurs et de petits bras tendus le promeneur égaré, à cent pas
de l’hôtel, où commence et finit le quartier français, aussitôt submergé
par la ville indigène.
Ville étrange, silencieuse et comme déserte avec ses demeures basses
accroupies le long des ruelles ensoleillées, et dont la porte ouverte
dérobe, par un coude brusque dès l’entrée, le mystère des intérieurs.
C’est le matin: le pas d’un rare turco se rendant du Méchouar à la
place, les bourricots chargés de couffes remplies d’argile de quelque
ânier de la plaine, ou la mélopée criarde d’un tisseur, installé dans le
clair-obscur de sa boutique, voilà les seules rumeurs matinales de
Tlemcen. Au-dessus des terrasses étagées s’escaladant les unes les
autres avec, çà et là, le dôme blanchi à la chaux d’une mosquée ou le
minaret d’onyx d’El-Haloui ou d’Agadir, c’est un ciel d’outre-mer
profond et bleu comme la Méditerranée même, la Méditerranée déjà si
lointaine dans ce coin du Sud oranais, c’est l’azur brûlant des pays
d’Afrique avec, au nord de la ville, la dominant de toute la hauteur de
ses contreforts rougeâtres, l’âpre chaîne en muraille du Djebel-Térim.
Dans l’intervalle des maisons indigènes apparaissent les créneaux des
remparts et, dévalant à leurs pieds en massifs de verdure, les vergers
de figuiers et les jardins entourés de cactus de la vallée de l’Isser
convertie en cultures; au loin, très loin, à des cinquantaines de
lieues, ces lieues lumineuses des pays de soleil où l’œil semble
atteindre des distances impossibles, des ondulations bleues qui sont
d’autres montagnes et que vous, étranger, vous prenez pour la mer.
Et c’est une sensation étrange, sous cet azur accablant, au milieu de
cette fertilité, que cette ville silencieuse et blanche, comme endormie
depuis des siècles dans son enceinte de murailles, et sommeillant là, au
cœur même des verdures, avec ses minarets et ses mosquées, son sommeil
de ville enchantée dans l’abandon et la chaleur.
Mais ses enfants sont là, marmaille grouillante et colorée, tenant à la
fois du joujou et de l’objet d’art. Tanagras imprévus échappés à la fois
de la sellette du sculpteur et des bancs cirés de l’école, adorable
animalité faite d’inconscience et de malice, ils mettent au coin de
chaque rue des ébats de jeunes chats et des attitudes de jeunes dieux à
la fois nimbés de beauté grecque et de grâce orientale.
Oh! les grands yeux pensifs, vindicatifs et noirs des fillettes déjà
femmes! Il faut les voir passer droites sur les hanches, leurs pieds nus
bien appuyés au sol, et défiler, impassibles, sous les yeux curieux de
l’étranger, en tenant par la main le marmot confié à leur garde. Oh!
leur fierté de petites princesses dédaigneuses des roumis, en posant
leur grande cruche de cuivre sur la margelle de la fontaine, et la
souplesse élastique de leur pas en se retournant, la taille campée sous
le fardeau, parce qu’elles se savent regardées, toute cette dignité
presque insolente de la femme d’Orient pour le chrétien, à côté de la
servilité mendiante et des caresses dans la voix et dans l’œil des
petits garçons se bousculant, futurs _Chaouks_ d’Alger ou interprètes
d’hôtel, autour du petit sou du promeneur! Oh! les enfants joujoux aux
cheveux d’acajou, aux doigts teints de henné, avec des anneaux aux
chevilles, des ruelles de Tlemcen!