LES VILLES MORTES

Une haute muraille d’argile et de basalte dressant pendant des lieues

des contreforts rougeâtres avec çà et là des taches vertes, qui sont des

vignes et parfois des lentisques: crêtes déchirées où des flocons de

nuages s’accrochent comme des lambeaux de toisons, car la muraille est

haute et se perd dans le ciel: la chaîne du Djebel-Térim.

Au pied, d’interminables vignes, des vergers d’oliviers séculaires, des

bosquets de figuiers convulsés et trapus, des haies bleuâtres de cactus,

cerclant l’orge et le blé des cultures indigènes, et, le long des

sentiers bordés de petits murs, des irrigations d’eau vive débordant

d’étroits caniveaux creusés à profondeur de bêche, qui vont porter la

fraîcheur et la fécondité à travers cinquante lieues de labours et de

jardins: la vallée de l’Isser.

Derrière vous, ce mamelon couronné de murs blancs, que chacun de vos pas

en avant abaisse et efface, Tlemcen, la cité des Émirs: Tlemcen déjà

lointaine et dont les sonneries de casernes, claironnant depuis cinq

heures du matin, n’arrivent plus maintenant qu’en modulations vagues,

confondues avec les grincements de guitare d’un colon espagnol,

rencontré tout à l’heure au tournant d’un chemin.

Et dans cette solitude cultivée, au passant rare, où nul toit de

métairie n’apparaît, tout à coup surgissent devant vous des tours,

hautes tours ruinées, éventrées et pourtant se tenant encore. De

croulantes murailles les relient; c’est l’ancienne enceinte d’une ville

disparue, s’ouvrant en cirque sur cent hectares jadis bâtis de luxueuses

demeures, de palais, de mosquées, de koubas et de bains: Mansourah.

Mansourah, la ville guerrière, dont la splendeur rivale tint huit ans en

échec la prospérité menacée de Tlemcen; Mansourah, la ville assiégeante

bâtie à une lieue de la ville assiégée; Mansourah, dont l’enceinte,

aujourd’hui démantelée, éparpille à mi-flanc du Djebel-Térim jusqu’à

travers les vallées de l’Isser les moellons de ses tours et les briques

vernissées de ses portes, les monuments, les maisons et les rues ayant

été rasés par les vainqueurs avec défense à tous les habitants de la

plaine de prononcer jamais le nom de la ville détruite et de tenter de

bâtir sur son emplacement.

Un siège de huit ans, que soutint la cité des Émirs, s’éveillant un

matin, après trois assauts successifs, enveloppée d’une épaisse muraille

en pisé dont on admire encore les restes, et, du coup, bloquée, sans

communication, privée de vivres et de renforts, et comme ce n’était pas

assez, voilà qu’au milieu du camp ennemi s’élevait en même temps une

ville. La mosquée surgissait la première, une des plus grandes qui aient

jamais existé, ensuite le minaret poste-vigie d’où l’on pouvait, à

trente mètres de hauteur, surveiller les allées et venues des assiégés,

puis des maisons se groupèrent autour des monuments: palais des grands

chefs environnés de jardins, cafés et bains maures, et enfin des

demeures plus humbles, abris de fantassins ou des simples cavaliers.

Et ce fut Mansourah, la cité assiégeante, grandie comme dans un rêve

menaçant et terrible sous les remparts même de Tlemcen, Tlemcen, la

ville investie, affamée et déjà réduite à composition.

Qu’advint-il? Les indigènes ont voué aux sultans Yacoub et Youcef, qui

mirent autrefois, dans la nuit des temps, la cité des Émirs en péril,

une si fanatique et si vivace haine, qu’il est presque impossible de se

faire raconter la légende, et c’est à peine si l’Arabe interrogé sur

l’histoire de ces ruines consent à vous en dire le nom comme à regret:

Mansourah.

Singulière destinée des choses humaines! Tlemcen vouée à la destruction

subsiste encore, bien plus, est demeurée la reine du Magreb et, toute

hérissée de minarets et de mosquées, a conservé intactes les richesses

de sa merveilleuse architecture. De Mansourah-la-Victorieuse, il ne

reste que des débris de murailles, des tours en ruine; sur les cent

hectares jadis couverts de palais et de luxueuses demeures, colons et

indigènes ont planté de la vigne. En vain son minaret de briques roses

et vertes se dresse-t-il encore orgueilleusement auprès de sa pauvre

mosquée. Vaincue par la Djéma-el-Kébir, le croyant fidèle n’en franchit

plus jamais le seuil; seuls les roumis troublent parfois l’abandon et la

solitude de ses salles à ciel ouvert, car les plafonds ont croulé avec

l’arceau des voûtes; et des fissures des anciennes mosaïques ont jailli

çà et là des pieds noueux et tordus d’amandiers, dont l’arabe nomade

dédaigne même la fleur.

Heures d'Afrique · 第 18 / 83 题