VII

Il est fort étonnant qu’on puisse ainsi pénétrer dans le suprême refuge

de notre être, et y lire mieux que nous des pensées et des sentiments

parfois oubliés ou repoussés, mais toujours vivaces, ou encore

informulés. Il est vraiment déconcertant qu’un étranger aille plus loin

que nous dans notre propre cœur. Cela répand une lumière singulière sur

la nature de notre vie intime. Nous avons beau nous garder, nous

renfermer en nous, notre conscience n’est pas étanche, elle fuit, elle

ne nous appartient pas; et s’il faut des circonstances spéciales pour

qu’un autre s’y installe et en prenne possession, il est néanmoins

certain que dans la vie normale, notre «for intérieur», comme on l’a

appelé avec l’intuition profonde que l’on trouve souvent dans

l’étymologie des mots, est une sorte de forum, de marché spirituel, où

la plupart de ceux qui y ont affaire vont et viennent à leur gré,

plongent le regard et choisissent les vérités d’une façon tout autre, et

beaucoup plus librement que nous ne l’avions cru jusqu’à ce jour.

Mais laissons ce point qui n’est pas l’objet de notre étude. Ce que je

voudrais démêler dans les prédictions de Julia, c’est la part d’inconnu

étrangère à moi-même. Alla-t-elle au delà de ce que je savais? Je ne le

crois pas. Quand elle me parla de l’heureuse issue de l’affaire, c’était

en somme l’issue que je prévoyais, qui pouvait, à la rigueur, satisfaire

la partie égoïste et grossière de mon instinct, bien que ma volonté,

fidèle à un devoir élémentaire, fût décidée à tout sacrifier plutôt que

de se séparer de ce devoir pour lui préférer un misérable triomphe

personnel. Il est donc remarquable que dans les communications de ce

genre, la voix la plus secrète de l’instinct se fasse entendre bien plus

nettement que celle de la volonté la mieux déterminée. Aussi bien quand

elle m’annonça la mort de l’adversaire, elle ne faisait que révéler un

secret désir de ce même instinct, un de ces désirs lâches et honteux que

nous nous cachons à nous-mêmes et qui ne s’élèvent pas jusqu’à notre

pensée. Il n’y aurait réellement prophétie que si, contre toute attente,

contre toute vraisemblance, cette mort survenait d’ici peu. Mais alors

même qu’elle surviendrait prochainement, ce ne serait pas, je crois, la

pythie qui aurait pénétré l’avenir, mais moi, mon instinct, mon être

inconscient qui aurait prévu un événement auquel il se trouvait lié.

Elle aurait lu dans le Temps, non pas absolument et comme dans un livre

universel où tout ce qui doit avoir lieu est inscrit, mais par moi, à

travers moi, dans mon intuition particulière, et n’aurait fait que

traduire ce que mon inconscience ne pouvait dire à ma pensée.

Il en fut de même, j’imagine, pour les deux personnes qui l’allèrent

consulter. Celle à qui elle prédit la mort d’un ami avait probablement,

malgré l’assurance que la raison donnait à l’amitié, la conviction

intime, naturelle ou divinatrice, mais énergiquement étouffée, que le

malade succomberait, et c’est cette conviction que la somnambule

découvrit parmi les doux espoirs qui s’efforçaient de la tromper. Quant

à la seconde, qui retrouva inopinément un objet égaré, il est difficile

de connaître assez exactement l’état d’esprit d’autrui pour décider s’il

y eut double vue ou simplement ressouvenir. Celui qui avait perdu

l’objet ignorait-il absolument en quel lieu et dans quelles

circonstances il l’avait perdu? Il affirme que oui, qu’il n’en avait

jamais eu la moindre notion, qu’au contraire, il était persuadé que

l’objet avait été non pas égaré, mais dérobé, et qu’il n’avait cessé de

soupçonner un de ses domestiques. Mais il est possible que sans que son

intelligence, son moi éveillé y fît attention, la partie inconsciente et

comme endormie de lui-même eût fort bien remarqué et se rappelât

l’endroit où l’objet avait été déposé. Dès lors, par un miracle non

moins surprenant, mais d’un autre ordre, la voyante aurait retrouvé et

réveillé le souvenir latent et presque animal, et l’aurait amené à la

lumière humaine qu’il avait vainement tenté de rejoindre.

Le temple enseveli · 第 108 / 111 题