Il est fort étonnant qu’on puisse ainsi pénétrer dans le suprême refuge
de notre être, et y lire mieux que nous des pensées et des sentiments
parfois oubliés ou repoussés, mais toujours vivaces, ou encore
informulés. Il est vraiment déconcertant qu’un étranger aille plus loin
que nous dans notre propre cœur. Cela répand une lumière singulière sur
la nature de notre vie intime. Nous avons beau nous garder, nous
renfermer en nous, notre conscience n’est pas étanche, elle fuit, elle
ne nous appartient pas; et s’il faut des circonstances spéciales pour
qu’un autre s’y installe et en prenne possession, il est néanmoins
certain que dans la vie normale, notre «for intérieur», comme on l’a
appelé avec l’intuition profonde que l’on trouve souvent dans
l’étymologie des mots, est une sorte de forum, de marché spirituel, où
la plupart de ceux qui y ont affaire vont et viennent à leur gré,
plongent le regard et choisissent les vérités d’une façon tout autre, et
beaucoup plus librement que nous ne l’avions cru jusqu’à ce jour.
Mais laissons ce point qui n’est pas l’objet de notre étude. Ce que je
voudrais démêler dans les prédictions de Julia, c’est la part d’inconnu
étrangère à moi-même. Alla-t-elle au delà de ce que je savais? Je ne le
crois pas. Quand elle me parla de l’heureuse issue de l’affaire, c’était
en somme l’issue que je prévoyais, qui pouvait, à la rigueur, satisfaire
la partie égoïste et grossière de mon instinct, bien que ma volonté,
fidèle à un devoir élémentaire, fût décidée à tout sacrifier plutôt que
de se séparer de ce devoir pour lui préférer un misérable triomphe
personnel. Il est donc remarquable que dans les communications de ce
genre, la voix la plus secrète de l’instinct se fasse entendre bien plus
nettement que celle de la volonté la mieux déterminée. Aussi bien quand
elle m’annonça la mort de l’adversaire, elle ne faisait que révéler un
secret désir de ce même instinct, un de ces désirs lâches et honteux que
nous nous cachons à nous-mêmes et qui ne s’élèvent pas jusqu’à notre
pensée. Il n’y aurait réellement prophétie que si, contre toute attente,
contre toute vraisemblance, cette mort survenait d’ici peu. Mais alors
même qu’elle surviendrait prochainement, ce ne serait pas, je crois, la
pythie qui aurait pénétré l’avenir, mais moi, mon instinct, mon être
inconscient qui aurait prévu un événement auquel il se trouvait lié.
Elle aurait lu dans le Temps, non pas absolument et comme dans un livre
universel où tout ce qui doit avoir lieu est inscrit, mais par moi, à
travers moi, dans mon intuition particulière, et n’aurait fait que
traduire ce que mon inconscience ne pouvait dire à ma pensée.
Il en fut de même, j’imagine, pour les deux personnes qui l’allèrent
consulter. Celle à qui elle prédit la mort d’un ami avait probablement,
malgré l’assurance que la raison donnait à l’amitié, la conviction
intime, naturelle ou divinatrice, mais énergiquement étouffée, que le
malade succomberait, et c’est cette conviction que la somnambule
découvrit parmi les doux espoirs qui s’efforçaient de la tromper. Quant
à la seconde, qui retrouva inopinément un objet égaré, il est difficile
de connaître assez exactement l’état d’esprit d’autrui pour décider s’il
y eut double vue ou simplement ressouvenir. Celui qui avait perdu
l’objet ignorait-il absolument en quel lieu et dans quelles
circonstances il l’avait perdu? Il affirme que oui, qu’il n’en avait
jamais eu la moindre notion, qu’au contraire, il était persuadé que
l’objet avait été non pas égaré, mais dérobé, et qu’il n’avait cessé de
soupçonner un de ses domestiques. Mais il est possible que sans que son
intelligence, son moi éveillé y fît attention, la partie inconsciente et
comme endormie de lui-même eût fort bien remarqué et se rappelât
l’endroit où l’objet avait été déposé. Dès lors, par un miracle non
moins surprenant, mais d’un autre ordre, la voyante aurait retrouvé et
réveillé le souvenir latent et presque animal, et l’aurait amené à la
lumière humaine qu’il avait vainement tenté de rejoindre.