En serait-il ainsi de toutes les prédictions? Les prophéties des grands
prophètes, les oracles des sibylles, des pythies, des pythonisses se
seraient-ils contentés de refléter, de traduire et d’élever ainsi au
monde intelligible l’instinctive clairvoyance des individus ou des
peuples qui les écoutaient? Que chacun accepte la réponse ou l’hypothèse
que lui suggère sa propre expérience. J’ai donné la mienne avec la
simplicité et la sincérité que demande une question de la nature[4].
[4] D’autres sujets de mon enquête m’ont donné des résultats moins
curieux mais parfois d’une nature analogue. J’ai visité, par
exemple, un certain nombre de chiromanciens; et, en voyant les
appartements somptueux de plusieurs de ces prophètes de la main qui
ne me révélaient que des niaiseries, (je fais néanmoins une
exception honorable), j’admirais déjà la naïveté de leur clientèle,
lorsqu’un ami me signala, dans une ruelle aux environs du
Mont-de-Piété, la demeure du praticien qui, selon lui, avait le
mieux cultivé et développé les grandes traditions de la science de
Desbarolles et de d’Arpentigny.
Je trouvai au sixième étage d’une affreuse maison-fourmilière, dans
une soupente qui servait à la fois de salon et de chambre à coucher,
un vieil homme sans prétention, doux et vulgaire, dont les phrases
tenaient plus du concierge que du prophète. Je n’en obtins pas
grand’chose: mais, à quelques personnes plus nerveuses que je menai
chez lui, notamment à deux ou trois femmes dont je connaissais
suffisamment le passé et le caractère, il révéla avec une précision
assez étonnante les préoccupations de leur esprit et de leur cœur,
discerna fort adroitement les principales courbes de leur existence,
s’arrêta aux carrefours où leur destinée avait réellement dévié ou
hésité, découvrit certaines particularités frappantes, exactes,
presque anecdotiques (voyages, amours, influences subies, accidents)
en un mot, et tout en tenant compte de la sorte d’auto-suggestion
qui fait que notre imagination plus ou moins enflammée au contact du
mystère, précise immédiatement le plus informe indice, il leur traça
de leur présent et de leur passé, sur un plan un peu conventionnel
et symbolique, un schème bien arrêté où elles étaient obligées de
reconnaître, malgré leur méfiance, le sillage spécial de leur vie.
Pour ce qui est de ses prédictions, je dois dire qu’aucune ne se
réalisa.
Assurément, il y avait dans ses intuitions quelque chose de plus que
des coïncidences heureuses. C’était, apparemment, à un degré
moindre, une sorte de communication nerveuse d’inconscient à
inconscient, du même ordre que chez la somnambule. J’ai rencontré le
même phénomène chez une liseuse de marc de café; mais avec des
manifestations plus hasardeuses, plus incertaines, c’est pourquoi je
ne m’y arrêterai pas.
Il est, je le répète, presque incroyable que nous ne sachions point
l’avenir. Je m’imagine que nous sommes en face de lui comme en face d’un
passé oublié. Nous pourrions essayer de nous en souvenir. Quelques faits
insinuent que cela n’est pas impossible. Il s’agirait d’inventer ou de
retrouver le chemin de cette mémoire qui nous précède.
Je conçois que nous n’ayons pas qualité pour connaître d’avance les
bouleversements des éléments, le destin des planètes, de la terre, des
empires, des peuples et des races. Cela ne nous touche pas directement,
et nous ne le savons dans le passé que grâce aux artifices de
l’histoire. Mais ce qui nous regarde, ce qui est à notre portée, ce qui
doit se dérouler dans la petite sphère d’années, sécrétion de notre
organisme spirituel, qui nous enveloppe dans le Temps, comme leur
coquille ou leur cocon enveloppe dans l’Espace le mollusque ou
l’insecte, cela, et tous les événements extérieurs qui s’y rapportent,
est probablement inscrit dans cette sphère. En tout cas, il serait
beaucoup plus naturel qu’il l’y fût, qu’il n’est compréhensible qu’il ne
l’y soit pas. Il y a là des réalités en lutte avec une illusion; et rien
ne nous empêche de croire qu’ici, comme partout ailleurs, les réalités
ne finissent par vaincre l’illusion. Les réalités, c’est ce qui nous
arrivera, étant déjà arrivé dans l’histoire qui surplombe la nôtre, dans
l’histoire immobile et surhumaine de l’univers. L’illusion, c’est le
voile opaque tramé de ces fils éphémères appelés hier, aujourd’hui et
demain, que nous tissons sur ces réalités. Mais il n’est pas
indispensable que tout notre être demeure éternellement dupe de cette
illusion. On peut même se demander si notre extraordinaire inaptitude à
connaître une chose aussi simple, aussi incontestable, aussi parfaite et
aussi nécessaire que l’avenir, ne serait pas l’un des plus grands sujets
d’étonnement de l’habitant d’une autre étoile qui nous visiterait.
Aujourd’hui, cela nous paraît si profondément impossible que nous avons
peine à nous imaginer comment la réalité certaine de l’avenir réfuterait
les objections que nous lui faisons au nom de l’illusion organique de
notre esprit. Nous lui disons par exemple: si, au moment d’entreprendre
une affaire, nous pouvions savoir que l’issue en sera malheureuse, nous
ne l’entreprendrions pas; et, dès lors, puisqu’il doit être écrit
quelque part, dans le Temps, avant notre interrogation, que l’affaire
n’aura pas lieu attendu que nous y renoncerons, nous ne saurions prévoir
l’issue de ce qui n’aura pas eu de commencement, etc.
Pour ne pas nous égarer dans cette voie qui nous mènerait en des lieux
où rien ne nous appelle, il nous suffira de nous dire que l’avenir,
comme tout ce qui existe, est probablement plus cohérent et plus logique
que la logique de notre imagination, et que toutes nos hésitations et
nos incertitudes seront comprises dans ses prévisions. Du reste, soyons
persuadés que la marche des événements ne dévierait guère si nous la
connaissions d’avance. D’abord, ne sauraient l’avenir ou une partie de
l’avenir, que ceux qui voudraient se donner la peine de l’apprendre;
comme ne savent le passé ou une partie de leur propre présent que ceux
qui ont le courage et l’intelligence de l’interroger. Nous nous
adapterions promptement aux leçons de cette science nouvelle, de même
que nous nous sommes adaptés à celles de l’histoire. Nous ferions
bientôt la part des maux auxquels nous nous pourrions dérober, et celle
des maux inévitables. Les plus sages amoindriraient pour eux le total de
ceux-ci, et les autres iraient au-devant d’eux comme ils vont maintenant
au-devant de beaucoup de désastres certains et qu’il est facile de
prédire. La somme de nos déboires serait un peu diminuée, mais moins que
nous ne l’espérons; car déjà notre raison sait prévoir une portion de
notre avenir, sinon avec l’évidence matérielle que nous rêvons, du moins
avec une certitude morale souvent satisfaisante; et nous remarquons que
la plupart des hommes ne tirent guère profit de ces prévisions si
faciles. Ils négligeraient les conseils de l’avenir, comme ils
entendent, sans les suivre, les avis du passé.