Aussi bien, reconnaissons-le, cette hypothèse de l’inconscient ne suffit
pas à expliquer toutes les injustices de la chance. Les trois plus
grandes, qui sont les trois malheurs les plus réels qui puissent
atteindre l’homme, le frappent d’habitude dès avant sa naissance: je
veux dire la pauvreté absolue, la maladie (notamment sous ces formes
odieuses: la misère physiologique et les infirmités incurables, la
laideur repoussante et la difformité) et l’infériorité intellectuelle.
Voilà les trois grandes prêtresses d’iniquité qui attendent et marquent
l’innocence à l’entrée de la vie. Mais si leurs choix paraissent
mystérieux, la triple source où elles puisent les trois maux sans remède
est peut-être moins mystérieuse qu’on ne croit. Il n’est pas nécessaire
de la faire remonter à une volonté préétablie, à des lois fatales et
éternelles. La première de ces sources commence et finit son cours dans
le domaine de l’homme; et si l’on ignore pourquoi tel naît pauvre et tel
autre riche, on sait parfaitement en vertu de quelles injustices
purement humaines il y a en ce monde trop de misère d’un côté et trop
d’opulence de l’autre. Les dieux et les astres n’ont aucune part à cette
iniquité. Quant aux deux autres, lorsqu’on leur aura enlevé tout ce
qu’elles doivent à la pauvreté, mère de la plupart des misères physiques
et morales, lorsqu’on en aura détourné tout ce qu’elles empruntent aux
fautes antérieures des parents, fautes qui n’avaient rien d’inévitable,
il restera quelques injustices acharnées dont on ne pourra rendre
compte; mais ce reste de mystère sera bien près de tenir dans le creux
de la main du philosophe qui plus tard l’examinera plus à loisir.
Aujourd’hui, il y a sagesse à ne pas entourer notre vie de malédictions
ou d’ennemis imaginaires, à ne pas l’assombrir sans certitudes
suffisantes.
Et pour la chance quotidienne, admettons, en attendant mieux, que
lorsque nous faisons l’histoire de notre fortune (qui n’est pas
nécessairement l’histoire de notre bonheur réel, c’est-à-dire intérieur,
puisqu’il est possible d’établir celui-ci au-dessus du hasard), nous
faisons l’histoire de notre être inconscient. C’est plus vraisemblable
que de mêler l’éternité, les étoiles et l’esprit de l’univers à nos
petites aventures; et cela donne à notre courage une meilleure allure.
Peut-être est-il aussi difficile de changer le caractère de notre
inconscient que de modifier le cours de Mars ou de Vénus; mais cela
semble moins lointain et moins chimérique; et dès que nous avons à
choisir entre deux probabilités, il est de notre devoir le plus strict
d’adopter celle qui entrave le moins notre espoir. Au surplus, si le
malheur était réellement inéluctable, il y aurait je ne sais quelle
consolation fière à se dire qu’il n’émane que de nous, que nous ne
sommes pas les victimes d’une volonté méchante ou les jouets d’un hasard
inutile; mais qu’en subissant plus de maux que nos frères, nous ne
faisons peut-être que décrire dans le temps et l’espace la forme
nécessaire de notre personnalité. Et tant que le malheur n’attaque pas
la fierté intime de l’homme, celui-ci conserve la force de continuer la
lutte et d’accomplir sa mission essentielle, qui est de vivre avec toute
l’ardeur dont il est capable, comme si sa vie était plus importante que
toute autre aux destins de l’humanité.
C’est aussi plus conforme à la vaste loi qui ramène en nous, un à un,
tous les dieux dont nous avions rempli le monde. La plupart de ces dieux
n’étaient que des effets dont les causes se trouvaient en nous-mêmes. A
mesure que nous avançons, nous découvrons que beaucoup de forces qui
nous dominaient et nous émerveillaient ne sont que des portions mal
connues de notre propre puissance, et il est probable que cela se
confirmera chaque jour davantage.
Si rapprocher de nous, circonscrire en nous-mêmes une force inconnue
n’est pas encore la vaincre, c’est déjà quelque chose que de savoir où
la trouver et où l’interroger. Nous sommes environnés de forces très
obscures, mais celle avec qui nous avons le plus directement affaire est
celle qui se trouve au foyer de notre être. Toutes les autres passent
par elle, s’y donnent rendez-vous, y rentrent, y confluent et ne nous
intéressent que dans leurs rapports avec elle.
Cette dernière force, nous l’avons, pour la distinguer de la foule des
autres, appelée notre force inconsciente. Le jour où nous aurons réussi
à étudier de plus près cet inconscient, ses habiletés, ses préférences,
ses antipathies, ses maladresses mystérieuses, nous aurons
singulièrement émoussé les ongles et les dents du monstre qui nous
persécute sous le nom de Chance, de Fortune, de Destin. A cette heure
nous le nourrissons encore comme un aveugle nourrirait le lion qui doit
le dévorer. Bientôt peut-être, nous verrons le lion dans sa véritable
lumière, et apprendrons alors à le dompter.
Parcourons donc, sans nous lasser, tous les chemins qui mènent de notre
conscience à notre inconscience. Nous arriverons ainsi à tracer une
sorte de sentier dans les grandes routes encore impraticables «qui vont
de ce qu’on voit à ce qu’on ne voit pas», de l’homme à Dieu et de
l’individu à l’univers. Au bout de ces routes se cache le secret général
de la vie. En attendant, adoptons l’hypothèse qui encourage notre vie
dans cette vie universelle qui a besoin de nous pour percer ses propres
énigmes, car nous sommes ceux en qui ses secrets achèvent de se
cristalliser le plus rapidement, le plus limpidement.