XV

Aussi bien, reconnaissons-le, cette hypothèse de l’inconscient ne suffit

pas à expliquer toutes les injustices de la chance. Les trois plus

grandes, qui sont les trois malheurs les plus réels qui puissent

atteindre l’homme, le frappent d’habitude dès avant sa naissance: je

veux dire la pauvreté absolue, la maladie (notamment sous ces formes

odieuses: la misère physiologique et les infirmités incurables, la

laideur repoussante et la difformité) et l’infériorité intellectuelle.

Voilà les trois grandes prêtresses d’iniquité qui attendent et marquent

l’innocence à l’entrée de la vie. Mais si leurs choix paraissent

mystérieux, la triple source où elles puisent les trois maux sans remède

est peut-être moins mystérieuse qu’on ne croit. Il n’est pas nécessaire

de la faire remonter à une volonté préétablie, à des lois fatales et

éternelles. La première de ces sources commence et finit son cours dans

le domaine de l’homme; et si l’on ignore pourquoi tel naît pauvre et tel

autre riche, on sait parfaitement en vertu de quelles injustices

purement humaines il y a en ce monde trop de misère d’un côté et trop

d’opulence de l’autre. Les dieux et les astres n’ont aucune part à cette

iniquité. Quant aux deux autres, lorsqu’on leur aura enlevé tout ce

qu’elles doivent à la pauvreté, mère de la plupart des misères physiques

et morales, lorsqu’on en aura détourné tout ce qu’elles empruntent aux

fautes antérieures des parents, fautes qui n’avaient rien d’inévitable,

il restera quelques injustices acharnées dont on ne pourra rendre

compte; mais ce reste de mystère sera bien près de tenir dans le creux

de la main du philosophe qui plus tard l’examinera plus à loisir.

Aujourd’hui, il y a sagesse à ne pas entourer notre vie de malédictions

ou d’ennemis imaginaires, à ne pas l’assombrir sans certitudes

suffisantes.

Et pour la chance quotidienne, admettons, en attendant mieux, que

lorsque nous faisons l’histoire de notre fortune (qui n’est pas

nécessairement l’histoire de notre bonheur réel, c’est-à-dire intérieur,

puisqu’il est possible d’établir celui-ci au-dessus du hasard), nous

faisons l’histoire de notre être inconscient. C’est plus vraisemblable

que de mêler l’éternité, les étoiles et l’esprit de l’univers à nos

petites aventures; et cela donne à notre courage une meilleure allure.

Peut-être est-il aussi difficile de changer le caractère de notre

inconscient que de modifier le cours de Mars ou de Vénus; mais cela

semble moins lointain et moins chimérique; et dès que nous avons à

choisir entre deux probabilités, il est de notre devoir le plus strict

d’adopter celle qui entrave le moins notre espoir. Au surplus, si le

malheur était réellement inéluctable, il y aurait je ne sais quelle

consolation fière à se dire qu’il n’émane que de nous, que nous ne

sommes pas les victimes d’une volonté méchante ou les jouets d’un hasard

inutile; mais qu’en subissant plus de maux que nos frères, nous ne

faisons peut-être que décrire dans le temps et l’espace la forme

nécessaire de notre personnalité. Et tant que le malheur n’attaque pas

la fierté intime de l’homme, celui-ci conserve la force de continuer la

lutte et d’accomplir sa mission essentielle, qui est de vivre avec toute

l’ardeur dont il est capable, comme si sa vie était plus importante que

toute autre aux destins de l’humanité.

C’est aussi plus conforme à la vaste loi qui ramène en nous, un à un,

tous les dieux dont nous avions rempli le monde. La plupart de ces dieux

n’étaient que des effets dont les causes se trouvaient en nous-mêmes. A

mesure que nous avançons, nous découvrons que beaucoup de forces qui

nous dominaient et nous émerveillaient ne sont que des portions mal

connues de notre propre puissance, et il est probable que cela se

confirmera chaque jour davantage.

Si rapprocher de nous, circonscrire en nous-mêmes une force inconnue

n’est pas encore la vaincre, c’est déjà quelque chose que de savoir où

la trouver et où l’interroger. Nous sommes environnés de forces très

obscures, mais celle avec qui nous avons le plus directement affaire est

celle qui se trouve au foyer de notre être. Toutes les autres passent

par elle, s’y donnent rendez-vous, y rentrent, y confluent et ne nous

intéressent que dans leurs rapports avec elle.

Cette dernière force, nous l’avons, pour la distinguer de la foule des

autres, appelée notre force inconsciente. Le jour où nous aurons réussi

à étudier de plus près cet inconscient, ses habiletés, ses préférences,

ses antipathies, ses maladresses mystérieuses, nous aurons

singulièrement émoussé les ongles et les dents du monstre qui nous

persécute sous le nom de Chance, de Fortune, de Destin. A cette heure

nous le nourrissons encore comme un aveugle nourrirait le lion qui doit

le dévorer. Bientôt peut-être, nous verrons le lion dans sa véritable

lumière, et apprendrons alors à le dompter.

Parcourons donc, sans nous lasser, tous les chemins qui mènent de notre

conscience à notre inconscience. Nous arriverons ainsi à tracer une

sorte de sentier dans les grandes routes encore impraticables «qui vont

de ce qu’on voit à ce qu’on ne voit pas», de l’homme à Dieu et de

l’individu à l’univers. Au bout de ces routes se cache le secret général

de la vie. En attendant, adoptons l’hypothèse qui encourage notre vie

dans cette vie universelle qui a besoin de nous pour percer ses propres

énigmes, car nous sommes ceux en qui ses secrets achèvent de se

cristalliser le plus rapidement, le plus limpidement.

Le temple enseveli · 第 102 / 111 题