Nous sommes ainsi amenés à nous demander si l’inconscient, auquel nous
attribuons notre chance, est réellement immuable et imperfectible. Qui
de nous n’a observé les bizarres habitudes de la chance? Elle semble,
quand on la regarde s’agiter dans une petite ville ou parmi un certain
nombre d’hommes qu’on ne perd pas de vue, une sorte de déesse obstinée
et fantasque comme un taon. Selon l’être ou l’événement auquel elle
s’attache, elle prend aussitôt une personnalité et un caractère bien
tranchés. Elle a des manies très diverses, mais elle est pour ainsi dire
invariable en chacune d’elles. Suivant que l’on surprend le premier ou
le second de ses gestes, il est impossible ou facile de prévoir ce
qu’elle fera par la suite. Divinité protéenne que nulle image ne saurait
entièrement envelopper, ici elle surgit inopinément, comme un jet d’eau
au milieu d’un désert, et disparaît après avoir donné naissance à une
éphémère oasis. Là-bas, elle revient à intervalles réguliers, s’attroupe
et s’éparpille, comme ces oiseaux migrateurs qui obéissent au rythme des
saisons. A notre droite, elle renverse un homme, et ne s’en occupe plus;
à notre gauche, elle en terrasse un autre, et s’acharne affreusement sur
sa victime. Mais presque toujours, qu’il s’agisse de biens ou de maux,
elle demeurera étonnamment fidèle au caractère qu’elle assuma, une fois
pour toutes, croirait-on, dans chaque cas particulier. Celui-ci, par
exemple, qui n’a pas réussi à la guerre, n’y réussira jamais; celui-là
perdra ou gagnera régulièrement au jeu; un autre sera inévitablement
trompé; un quatrième se verra persécuté par l’eau, le feu ou les
accidents de la rue; un cinquième se trouvera constamment heureux ou
malheureux en amour, dans les affaires d’argent, et ainsi de suite.
N’est-ce pas encore, sinon une preuve, du moins un indice que ce n’est
point hors de nous mais en nous qu’elle règne, et que nous la formons et
la revêtons d’une force cachée qui n’émane que de nous?
Parfois d’étranges revirements qui sont eux-mêmes des manies issues de
ses manies, déchirent brusquement ses habitudes et démentent son
caractère, pour le confirmer aussitôt après dans une autre atmosphère.
On dit alors que «la chance tourne».--N’est-ce pas plutôt l’inconscient
qui évolue? Son attention ou son habileté s’éveillent-elles
enfin?--S’aperçoit-il, à la longue, que d’importants événements se
déroulent dans le monde qui lui est superposé?--Acquiert-il une certaine
expérience?--Un rayon d’intelligence, un éclair de volonté
s’infiltrent-ils en sa retraite et le préviennent-ils du
danger?--Apprend-il, au bout de nombreuses années, à la suite de
cruelles épreuves, qu’il a intérêt à sortir de son apathie trop
confiante? Les malheurs du dehors viennent-ils secouer son sommeil
périlleux?--Ou bien, s’il n’a jamais ignoré ce qui se passait au-dessus
de sa prison, après de vains et pénibles efforts, parvient-il, au moment
de l’urgence, à pratiquer une sorte de fissure dans l’énorme couche de
siècles et d’indifférence qui le sépare de ses sœurs inconnues, la
volonté et l’intelligence, et réussit-il ainsi à prendre part à la vie
éphémère dont dépend une partie de sa vie?