XI

Qu’il s’agisse de chance heureuse ou contraire, voici ce qui

probablement arrive. Un événement propice ou funeste, venu du fond des

grandes lois éternelles, se dresse sur notre route et la barre tout

entière. Il est là, immobile, fatal, démesuré, inébranlable. Il ne

s’occupe pas de nous; il n’est pas là pour nous. Il n’a de raison d’être

qu’en soi et pour soi. Il nous ignore simplement. C’est nous qui nous

approchons de lui, et qui, arrivés à portée de son influence, avons à le

fuir ou à l’affronter, à le tourner ou à le traverser. Je suppose que

l’événement soit néfaste: un naufrage, un incendie, un coup de foudre;

ou la mort, la maladie, l’accident, la détresse, sous une forme un peu

anormale. Il attend, invisible, aveugle, indifférent, parfait,

inaltérable, mais encore en puissance. Il existe tout entier, mais

seulement dans l’avenir; et pour nous, dont les sens au service de notre

intelligence et de notre conscience sont construits de telle sorte

qu’ils ne perçoivent les choses que successivement dans le temps, il est

encore comme s’il n’était pas. Prenons, pour préciser davantage, qu’il

s’agisse d’un naufrage. Le navire qui doit périr n’est pas sorti du

port; le roc ou l’épave qui le déchirera dort paisiblement sous les

flots; et la tempête, qui n’éclatera qu’à la fin du mois, sommeille, par

delà les regards, dans le secret des cieux. Normalement, si rien n’était

écrit, et si déjà la catastrophe n’avait eu lieu dans l’avenir,

cinquante passagers, venus de cinq ou six pays divers, se fussent

embarqués. Mais le navire est bien marqué par le destin. Il est certain

qu’il doit périr. Aussi, depuis des mois, peut-être depuis des années,

une mystérieuse sélection s’est-elle opérée parmi les voyageurs qui

auraient dû partir le même jour. Il est possible que sur ces cinquante

voyageurs primitifs, vingt seulement montent à bord au moment où l’ancre

se lève[3]. Il se peut même que pas un des cinquante ne réponde à

l’appel des circonstances qui, n’eût été le désastre futur, eussent

nécessité leur départ, et qu’ils soient remplacés par vingt ou trente

autres en qui la voix du hasard ne parle pas avec la même force. Ici, où

l’on plonge au plus profond de la plus profonde des énigmes humaines,

l’hypothèse s’égare forcément. Mais en présence de ce fait imaginaire

qui ne sert qu’à mettre en évidence ce qui se produit si souvent dans

les conjonctures plus réduites de la vie quotidienne, au lieu d’avoir

recours à des dieux lointains et douteux, n’est-il pas plus naturel de

présumer que notre inconscient agisse et décide? Il connaît, il doit

connaître, il doit voir la catastrophe, puisque pour lui il n’y a ni

temps ni espace, et qu’elle a lieu en ce moment sous ses yeux, comme

elle a lieu sous les yeux des forces éternelles. Peu importe la manière

dont il prévient le mal. Parmi les trente voyageurs avertis, deux ou

trois auront eu le pressentiment réel du danger; ce sont ceux en qui

l’inconscient est plus libre et atteint plus facilement les premières

couches encore obscures de l’intelligence. Les autres ne se douteront de

rien, maudiront des retards et des contrariétés inexplicables, feront

tout ce qu’ils peuvent pour arriver à temps, mais ne partiront point.

Ceux-ci tomberont malades, se tromperont de route, changeront leurs

projets, rencontreront une aventure insignifiante, auront une querelle,

un amour, un moment de paresse ou d’oubli qui les retiendra malgré eux.

Ceux-là n’auront jamais songé à s’embarquer sur le navire prédestiné,

alors que c’est le seul qu’ils eussent dû logiquement, fatalement

choisir. Chez la plupart, ces efforts de l’inconscient pour les sauver

s’effectuent à de telles profondeurs que l’idée qu’ils doivent la vie à

leur heureuse chance ne leur vient même pas à l’esprit, et qu’ils

croient de bonne foi n’avoir jamais eu l’intention de monter sur le

vaisseau marqué par les puissances de la mer.

[3] Il est en effet remarquable et constant que dans les grandes

catastrophes, on compte d’habitude infiniment moins de victimes que

les probabilités les plus raisonnables ne l’eussent fait redouter.

Au dernier moment, une circonstance fortuite et exceptionnelle a

presque toujours éloigné la moitié et parfois les deux tiers des

personnes que menaçait le danger encore invisible. Un paquebot qui

sombre a généralement bien moins de passagers qu’il n’en aurait eu

s’il n’eût pas dû sombrer. Deux trains qui se rencontrent, un

express qui tombe dans un précipice, etc., transportent moins de

voyageurs que les jours où rien ne leur arrive. Un pont qui

s’effondre, le fait le plus souvent, et contre toute attente, au

moment où la foule le quitte. Il n’en va malheureusement pas ainsi

dans les incendies de théâtres et autres lieux publics. Mais là, on

le sait, ce n’est pas le feu, mais la présence même de la foule

affolée et forcenée qui constitue le principal danger. D’autre part,

un coup de grisou éclate de préférence quand il y a dans la mine un

nombre de mineurs sensiblement inférieur à celui qui devrait

régulièrement s’y trouver. De même, lorsque saute une poudrerie, une

cartoucherie, etc., c’est généralement au moment où la plupart des

ouvriers, qui tous auraient fatalement péri, s’en étaient éloignés

pour quelque cause futile, mais providentielle. Cela est si vrai que

cette observation presque invariable s’est transformée en une sorte

de cliché que nous connaissons tous. Tous les jours, nous lisons

dans les faits divers des gazettes des phrases de ce genre: «Une

catastrophe qui aurait pu avoir des conséquences épouvantables,

grâce à telle circonstance, s’est heureusement bornée à, etc...» Ou

bien: «On frémit quand on pense que si le même accident s’était

produit une minute plus tôt, alors que tous les ouvriers, que tous

les voyageurs, etc.»

Est-ce clémence du Hasard? Nous croyons de moins en moins à la

personnalité, à l’intelligence et aux intentions du Hasard. Il est

bien plus naturel de supposer que quelque chose en l’homme a flairé

le malheur, et qu’un instinct obscur, mais très sûr chez beaucoup

d’êtres, les a éloignés du danger au moment où, grandissant

subitement, il prenait la forme imminente et impérieuse de

l’Inévitable. C’est alors une sorte de panique sourde et cachée de

l’Inconscient, qui ne se traduit au dehors que par une velléité, un

caprice, un incident, souvent puérils et inconsistants, mais

irrésistibles et sauveurs.

Pour ce qui est de ceux qui, fidèlement, sont arrivés au fatal

rendez-vous, ils appartiennent à la tribu infortunée. Ils forment une

race plus malheureuse dans notre race. Quand tous les autres fuient, eux

seuls restent en place. Quand les autres s’écartent, confiants, ils se

rapprochent. Ils prennent infailliblement le train qui déraillera,

passent à l’heure voulue sous la tour qui s’écroule, entrent dans la

maison où déjà le feu couve, traversent la forêt que l’éclair va percer,

portent ce qu’ils possèdent au banquier qui va fuir, font le pas et le

geste qu’il ne fallait point faire, aiment la seule femme qu’ils eussent

dû éviter. Au rebours, s’il s’agit de bonheur, lorsque accourent les

autres, attirés par la voix profonde des forces bienveillantes, ils

passent sans l’entendre, et jamais prévenus, livrés aux seuls conseils

de leur intelligence, le vieux guide, très sage mais à peu près aveugle,

qui ne connaît que les petits sentiers au pied de la montagne, ils

s’égarent dans un monde que la raison humaine n’a pas encore compris.

Certes, ils ont sujet d’accuser le destin, mais non comme ils

l’entendent. Ils ont le droit de lui demander pourquoi il n’a pas mis en

eux le veilleur avisé qui protège leurs frères. Mais ce reproche fait,

qui est le grand reproche aux injustices irréductibles, ils n’ont plus à

se plaindre. L’univers ne leur est point hostile. Les calamités ne les

poursuivent pas; ils vont à elles. Les choses du dehors ne leur veulent

pas de mal; ils se donnent aux maux. Le malheur qu’ils saisissent ne les

a pas guettés; eux-mêmes l’ont choisi. Au long de leurs années, ainsi

qu’au long de celles de tout homme, les événements attendent, comme des

marchandises dans un bazar attendent le chaland qui doit les acquérir.

Personne ne les trompe; ils se trompent simplement. Rien ne les

persécute; mais leur âme inconsciente ne fait pas son devoir. Est-elle

plus maladroite ou moins attentive? Dort-elle sans espoir au fond d’une

prison mieux close que les autres; et nulle volonté ne peut-elle la

tirer d’un sommeil si funeste, ni ébranler les redoutables portes qui

mènent de la vie qui sait tout sans conscience, à celle qui ignore avec

intelligence?

Le temple enseveli · 第 98 / 111 题