XII

Un ami devant qui j’agitais ces problèmes me dit hier: «La vie qui nous

interroge mieux que les philosophes, va me forcer aujourd’hui même à

ajouter une question assez étrange à vos questions. Qu’arrive-t-il

lorsque deux chances, c’est-à-dire deux inconscients contraires, l’un

heureux et habile, l’autre maladroit et infortuné, s’unissent et se

confondent en quelque sorte dans la même aventure, dans la même

entreprise? Lequel l’emportera? Je le saurai bientôt. Je vais faire cet

après-midi une démarche importante, dont dépendent presque entièrement

l’avenir, la possibilité de vivre selon sa nature et ses droits, la

fortune et tout le bonheur extérieur de l’être qui m’est le plus cher.

En interrogeant mon passé qui fut toujours clément, où le hasard me fut

un ami prévoyant et fidèle, en me retournant pour revoir les cinq ou six

moments qui, dans toutes les vies, sont comme les pivots d’or sur

lesquels a roulé la chance favorable, j’ai foi en mon étoile, et je suis

moralement sûr que la démarche, si elle n’intéressait que moi,

réussirait sans peine, car j’ai «la main heureuse». Mais la personne

pour laquelle je la fais n’a jamais eu de chance. Avec l’intelligence la

plus subtile et la plus étendue, avec une volonté mille fois plus

prudente, plus ferme que la mienne, elle a, il faut le croire, un

inconscient stupide ou malveillant, qui l’oblige de parcourir, sans lui

faire grâce d’une station, l’âpre route des injustices, des

passe-droits, des coïncidences fâcheuses, des contre-temps et des

déceptions. Ne doutez pas qu’il l’eût embarqué de force sur le navire

dont vous parliez. Je me demande donc de quelle façon mon inconscient

alerte et avisé se conduira envers ce frère indolent et néfaste, au nom

duquel il doit agir, et dont il va, pour ainsi dire, prendre la place.

Comment et où se forme en cet instant la décision si grave à la

recherche de laquelle je sortirai tout à l’heure? Pendant que je vous

parle, quelle est donc la puissance qui pèse le pour et le contre,

c’est-à-dire le bonheur et le malheur de celle que je représente? De

quelle sphère, de quelle vertu peut-être immémoriale, de quel esprit

caché ou de quelle étoile invisible tombera donc le poids qui fera

pencher la balance vers l’ombre ou la lumière? En apparence, c’est la

raison, c’est la volonté, l’intérêt des parties qui décide; dans la

réalité plus profonde, c’est souvent autre chose. Lorsqu’on se trouve

ainsi en face du problème, et que l’amour qu’on a pour ceux qui le

subissent nous ouvre un peu les yeux, il ne semble plus aussi simple, et

l’on jette un regard étonné, anxieux et presque vierge sur tout

l’inconnu qui nous mène et auquel nous obéissons.

Je vais donc tenter cette démarche avec une émotion plus grande, avec

plus de force et d’ardeur que si ma propre vie et mon propre bonheur se

trouvaient en péril. Celle pour qui je la fais est en effet «plus moi

que tout moi-même» et depuis longtemps son bonheur est la source du

mien. Ma raison et mon cœur en sont bien convaincus; mais mon

inconscient le sait-il? Ma raison et mon cœur, qui forment ma

conscience, ont à peine trente ans, mais mon âme inconsciente qui se

souvient encore des secrets primitifs, compte peut-être des siècles.

Elle évolue sans hâte. Elle est lente comme un monde qui tourne dans le

temps qui n’aura point de fin. Aussi ignore-t-elle probablement encore

qu’une seconde existence est venue se mêler à la mienne et l’absorbe

tout entière. Combien s’écouleront d’années avant que la grande nouvelle

pénètre en sa retraite? Ici encore elle est diverse et inégale. Chez

l’un elle apprend tout de suite ce qui se passe dans le cœur; chez

l’autre, elle ne prend qu’une part très tardive aux phénomènes de la

raison. Du reste, il y a des amours où elle précède le cœur et la

raison: l’amour maternel, par exemple. L’âme inconsciente d’une mère ne

se sépare qu’à la longue de celle de ses enfants, et veille d’abord sur

ceux-ci avec bien plus de zèle et de sollicitude que sur la mère même.

Mais dans un amour comme le mien, il est impossible de dire si elle sait

ou ignore que cet amour m’est plus nécessaire que la vie. Pour moi, je

crois qu’elle reste convaincue que la démarche que je vais faire au nom

de cet amour ne me regarde en rien. Elle ne paraîtra pas et

n’interviendra point. Au moment où je tends toute mon énergie, toutes

mes espérances, plus que s’il était question de mon propre salut, elle

vaque à ses mystérieuses besognes au fond de sa ténébreuse demeure. Si

j’allais demander justice pour moi-même, elle serait déjà en éveil.

Peut-être saurait-elle que ce n’est pas aujourd’hui qu’il convient que

j’agisse. Je ne me rendrais nullement compte, j’imagine, de son

intervention; mais elle susciterait quelque obstacle imprévu. Je

tomberais malade, je ferais une chute, je serais attiré par un événement

secondaire qui m’empêcherait d’arriver à l’heure défavorable. Puis, une

fois en présence de celui entre les mains de qui se trouverait mon

destin, ma vigilante amie me couvrirait de ses ailes, m’inspirerait son

souffle, m’éclairerait de sa lumière. Elle me dicterait les paroles

qu’il faudrait dire, et qui répondraient seules aux objections secrètes

du maître de mon sort. Elle m’imposerait l’attitude, les silences, les

gestes; elle me donnerait la confiance, elle répandrait sur moi

l’influence innomée, qui, bien plus que les raisons de la raison et

l’éloquence de l’intérêt, déterminent souvent le choix des hommes. Tout

cela, j’ai bien peur qu’elle ne s’abstienne de le faire. Elle ne se

dérangera pas. Elle ne se montrera pas au seuil accoutumé. Obtuse,

impénétrable à l’idée que ma vie n’est plus toute en moi-même, elle

agira selon sa conviction tant de fois séculaire, et croyant me servir

en faisant échouer ce qui, dans sa pensée, ne me regarde pas, elle me

fera plus de mal, elle me causera une douleur plus profonde que si elle

me trahissait à l’approche de la mort. Je n’apporterai donc en toute

cette affaire qu’un très pâle reflet, une sorte de fantôme de ma chance,

et je me demande avec crainte s’il sera suffisant pour balancer la

mauvaise volonté de la chance contraire dont je suis revêtu et que je

représente.»

Le temple enseveli · 第 99 / 111 题