Un ami devant qui j’agitais ces problèmes me dit hier: «La vie qui nous
interroge mieux que les philosophes, va me forcer aujourd’hui même à
ajouter une question assez étrange à vos questions. Qu’arrive-t-il
lorsque deux chances, c’est-à-dire deux inconscients contraires, l’un
heureux et habile, l’autre maladroit et infortuné, s’unissent et se
confondent en quelque sorte dans la même aventure, dans la même
entreprise? Lequel l’emportera? Je le saurai bientôt. Je vais faire cet
après-midi une démarche importante, dont dépendent presque entièrement
l’avenir, la possibilité de vivre selon sa nature et ses droits, la
fortune et tout le bonheur extérieur de l’être qui m’est le plus cher.
En interrogeant mon passé qui fut toujours clément, où le hasard me fut
un ami prévoyant et fidèle, en me retournant pour revoir les cinq ou six
moments qui, dans toutes les vies, sont comme les pivots d’or sur
lesquels a roulé la chance favorable, j’ai foi en mon étoile, et je suis
moralement sûr que la démarche, si elle n’intéressait que moi,
réussirait sans peine, car j’ai «la main heureuse». Mais la personne
pour laquelle je la fais n’a jamais eu de chance. Avec l’intelligence la
plus subtile et la plus étendue, avec une volonté mille fois plus
prudente, plus ferme que la mienne, elle a, il faut le croire, un
inconscient stupide ou malveillant, qui l’oblige de parcourir, sans lui
faire grâce d’une station, l’âpre route des injustices, des
passe-droits, des coïncidences fâcheuses, des contre-temps et des
déceptions. Ne doutez pas qu’il l’eût embarqué de force sur le navire
dont vous parliez. Je me demande donc de quelle façon mon inconscient
alerte et avisé se conduira envers ce frère indolent et néfaste, au nom
duquel il doit agir, et dont il va, pour ainsi dire, prendre la place.
Comment et où se forme en cet instant la décision si grave à la
recherche de laquelle je sortirai tout à l’heure? Pendant que je vous
parle, quelle est donc la puissance qui pèse le pour et le contre,
c’est-à-dire le bonheur et le malheur de celle que je représente? De
quelle sphère, de quelle vertu peut-être immémoriale, de quel esprit
caché ou de quelle étoile invisible tombera donc le poids qui fera
pencher la balance vers l’ombre ou la lumière? En apparence, c’est la
raison, c’est la volonté, l’intérêt des parties qui décide; dans la
réalité plus profonde, c’est souvent autre chose. Lorsqu’on se trouve
ainsi en face du problème, et que l’amour qu’on a pour ceux qui le
subissent nous ouvre un peu les yeux, il ne semble plus aussi simple, et
l’on jette un regard étonné, anxieux et presque vierge sur tout
l’inconnu qui nous mène et auquel nous obéissons.
Je vais donc tenter cette démarche avec une émotion plus grande, avec
plus de force et d’ardeur que si ma propre vie et mon propre bonheur se
trouvaient en péril. Celle pour qui je la fais est en effet «plus moi
que tout moi-même» et depuis longtemps son bonheur est la source du
mien. Ma raison et mon cœur en sont bien convaincus; mais mon
inconscient le sait-il? Ma raison et mon cœur, qui forment ma
conscience, ont à peine trente ans, mais mon âme inconsciente qui se
souvient encore des secrets primitifs, compte peut-être des siècles.
Elle évolue sans hâte. Elle est lente comme un monde qui tourne dans le
temps qui n’aura point de fin. Aussi ignore-t-elle probablement encore
qu’une seconde existence est venue se mêler à la mienne et l’absorbe
tout entière. Combien s’écouleront d’années avant que la grande nouvelle
pénètre en sa retraite? Ici encore elle est diverse et inégale. Chez
l’un elle apprend tout de suite ce qui se passe dans le cœur; chez
l’autre, elle ne prend qu’une part très tardive aux phénomènes de la
raison. Du reste, il y a des amours où elle précède le cœur et la
raison: l’amour maternel, par exemple. L’âme inconsciente d’une mère ne
se sépare qu’à la longue de celle de ses enfants, et veille d’abord sur
ceux-ci avec bien plus de zèle et de sollicitude que sur la mère même.
Mais dans un amour comme le mien, il est impossible de dire si elle sait
ou ignore que cet amour m’est plus nécessaire que la vie. Pour moi, je
crois qu’elle reste convaincue que la démarche que je vais faire au nom
de cet amour ne me regarde en rien. Elle ne paraîtra pas et
n’interviendra point. Au moment où je tends toute mon énergie, toutes
mes espérances, plus que s’il était question de mon propre salut, elle
vaque à ses mystérieuses besognes au fond de sa ténébreuse demeure. Si
j’allais demander justice pour moi-même, elle serait déjà en éveil.
Peut-être saurait-elle que ce n’est pas aujourd’hui qu’il convient que
j’agisse. Je ne me rendrais nullement compte, j’imagine, de son
intervention; mais elle susciterait quelque obstacle imprévu. Je
tomberais malade, je ferais une chute, je serais attiré par un événement
secondaire qui m’empêcherait d’arriver à l’heure défavorable. Puis, une
fois en présence de celui entre les mains de qui se trouverait mon
destin, ma vigilante amie me couvrirait de ses ailes, m’inspirerait son
souffle, m’éclairerait de sa lumière. Elle me dicterait les paroles
qu’il faudrait dire, et qui répondraient seules aux objections secrètes
du maître de mon sort. Elle m’imposerait l’attitude, les silences, les
gestes; elle me donnerait la confiance, elle répandrait sur moi
l’influence innomée, qui, bien plus que les raisons de la raison et
l’éloquence de l’intérêt, déterminent souvent le choix des hommes. Tout
cela, j’ai bien peur qu’elle ne s’abstienne de le faire. Elle ne se
dérangera pas. Elle ne se montrera pas au seuil accoutumé. Obtuse,
impénétrable à l’idée que ma vie n’est plus toute en moi-même, elle
agira selon sa conviction tant de fois séculaire, et croyant me servir
en faisant échouer ce qui, dans sa pensée, ne me regarde pas, elle me
fera plus de mal, elle me causera une douleur plus profonde que si elle
me trahissait à l’approche de la mort. Je n’apporterai donc en toute
cette affaire qu’un très pâle reflet, une sorte de fantôme de ma chance,
et je me demande avec crainte s’il sera suffisant pour balancer la
mauvaise volonté de la chance contraire dont je suis revêtu et que je
représente.»