IX

N’appelons pas les dieux pour expliquer ces phénomènes. Ils n’auront

qualité pour nous expliquer quelque chose, qu’après qu’ils se seront

clairement expliqués sur eux-mêmes. Et le destin, qui n’est que le plus

inconnu d’entre eux, a moins que tous les autres le droit d’intervenir

et de nous crier, comme il fait, du fond de son inébranlable nuit:

«C’est moi qui l’ai voulu!» N’invoquons pas davantage les lois

illimitées de l’Univers, les desseins de l’histoire, la volonté des

mondes, la justice des étoiles. Ces puissances existent, et nous les

subissons comme nous subissons la puissance du soleil. Mais de même que

celle-ci agit sans nous connaître, il nous reste une liberté

probablement immense dans le cercle démesuré de leurs influences, et

elles ont mieux à faire qu’à se pencher sur nous pour poser un brin

d’herbe ou soulever une feuille dans le petit sentier de notre

fourmilière. Puisqu’il s’agit de nous, de notre vie étroite, c’est, je

pense, en nous-mêmes que se trouve la clef du mystère, car il est

vraisemblable que tout être porte en soi la meilleure solution du

problème qu’il propose.

Il y a en nous, sous notre existence consciente, soumise à la raison et

à la volonté, une existence plus profonde, qui plonge, d’une part, dans

un passé que l’histoire n’atteint pas, et de l’autre dans un avenir que

des milliers d’années n’épuiseront jamais. Il n’est pas téméraire de

croire que tous les dieux s’y cachent, et que ceux dont nous avons

peuplé la terre et les planètes en sortirent tour à tour, pour lui

donner un nom et une forme que notre imagination pût comprendre. A

mesure que l’homme voit plus clair, qu’il a moins besoin de symboles et

d’images, il diminue le nombre de ces noms, le nombre de ces formes. Il

arrive peu à peu à n’en prononcer qu’un, à n’en réserver qu’une, et

soupçonne bientôt que cette dernière forme et que ce dernier nom ne sont

eux-mêmes que la dernière image d’une puissance dont le trône fut

toujours en lui-même. Les dieux rentrent alors en nous d’où ils étaient

sortis; et c’est là qu’aujourd’hui nous les interrogeons.

X

Je crois donc que c’est dans notre vie inconsciente,--énorme,

inépuisable, insondable et divine,--qu’il faut chercher l’explication de

nos chances heureuses ou contraires. En nous se trouve un être qui est

notre moi véritable, notre moi premier-né, immémorial, illimité,

universel, et probablement immortel. Notre intelligence, qui n’est

qu’une sorte de phosphorescence sur cet océan intérieur, ne le connaît

encore qu’imparfaitement. Mais chaque jour elle apprend davantage que là

gisent sans doute tous les secrets des phénomènes humains qu’elle n’a

pas compris jusqu’ici. Cet être inconscient vit sur un autre plan et

dans un autre monde que notre intelligence. Il ignore le Temps et

l’Espace, ces deux murailles formidables et illusoires, entre lesquelles

doit couler notre raison sous peine de se perdre. Pour lui, il n’y a ni

proximité, ni éloignement, ni passé, ni avenir, ni résistance de la

matière. Il sait tout et peut tout. Du reste, on a toujours admis, à des

degrés divers, cette science et cette puissance, et l’on a donné à ses

manifestations les noms d’instinct, d’âme, d’inconscient, de

subconscient, de mouvements réflexes, d’intuition, de pressentiment,

etc. On lui attribue notamment cette force indéterminée et souvent

prodigieuse de ceux de nos nerfs qui ne servent pas directement à

produire notre raison et notre volonté, et qui est apparemment le fluide

essentiel, le rayon ultra-violet de la vie universelle. Il est

vraisemblable que ce fluide est, à peu de chose près, de même nature

chez tous les hommes. Mais il communique avec l’intelligence de façons

très diverses. Dans les uns, ce principe inconnu demeure si profondément

enseveli, qu’il ne s’occupe que des fonctions physiques et de la

permanence de l’espèce. Dans d’autres, au contraire, il paraît toujours

en éveil, il s’élève fréquemment jusqu’à affleurer de sa féerique

présence la surface de la vie extérieure et consciente; à tout propos il

intervient, prévoit, avertit, décide et se mêle à la plupart des faits

prépondérants d’une carrière. D’où vient cette faculté? On ne saurait le

dire. Il n’y a pas de lois fixes et certaines. On ne découvre, par

exemple, aucun rapport constant entre l’activité de l’inconscient et le

développement de l’intelligence. Cette activité obéit à des règles que

nous ignorons. Pour l’instant, en l’état actuel de nos connaissances,

elle semble purement accidentelle. On la rencontre en celui-ci et non en

celui-là, sans qu’aucun signe permette de soupçonner la cause de cette

différence.

Le temple enseveli · 第 97 / 111 题