N’appelons pas les dieux pour expliquer ces phénomènes. Ils n’auront
qualité pour nous expliquer quelque chose, qu’après qu’ils se seront
clairement expliqués sur eux-mêmes. Et le destin, qui n’est que le plus
inconnu d’entre eux, a moins que tous les autres le droit d’intervenir
et de nous crier, comme il fait, du fond de son inébranlable nuit:
«C’est moi qui l’ai voulu!» N’invoquons pas davantage les lois
illimitées de l’Univers, les desseins de l’histoire, la volonté des
mondes, la justice des étoiles. Ces puissances existent, et nous les
subissons comme nous subissons la puissance du soleil. Mais de même que
celle-ci agit sans nous connaître, il nous reste une liberté
probablement immense dans le cercle démesuré de leurs influences, et
elles ont mieux à faire qu’à se pencher sur nous pour poser un brin
d’herbe ou soulever une feuille dans le petit sentier de notre
fourmilière. Puisqu’il s’agit de nous, de notre vie étroite, c’est, je
pense, en nous-mêmes que se trouve la clef du mystère, car il est
vraisemblable que tout être porte en soi la meilleure solution du
problème qu’il propose.
Il y a en nous, sous notre existence consciente, soumise à la raison et
à la volonté, une existence plus profonde, qui plonge, d’une part, dans
un passé que l’histoire n’atteint pas, et de l’autre dans un avenir que
des milliers d’années n’épuiseront jamais. Il n’est pas téméraire de
croire que tous les dieux s’y cachent, et que ceux dont nous avons
peuplé la terre et les planètes en sortirent tour à tour, pour lui
donner un nom et une forme que notre imagination pût comprendre. A
mesure que l’homme voit plus clair, qu’il a moins besoin de symboles et
d’images, il diminue le nombre de ces noms, le nombre de ces formes. Il
arrive peu à peu à n’en prononcer qu’un, à n’en réserver qu’une, et
soupçonne bientôt que cette dernière forme et que ce dernier nom ne sont
eux-mêmes que la dernière image d’une puissance dont le trône fut
toujours en lui-même. Les dieux rentrent alors en nous d’où ils étaient
sortis; et c’est là qu’aujourd’hui nous les interrogeons.
X
Je crois donc que c’est dans notre vie inconsciente,--énorme,
inépuisable, insondable et divine,--qu’il faut chercher l’explication de
nos chances heureuses ou contraires. En nous se trouve un être qui est
notre moi véritable, notre moi premier-né, immémorial, illimité,
universel, et probablement immortel. Notre intelligence, qui n’est
qu’une sorte de phosphorescence sur cet océan intérieur, ne le connaît
encore qu’imparfaitement. Mais chaque jour elle apprend davantage que là
gisent sans doute tous les secrets des phénomènes humains qu’elle n’a
pas compris jusqu’ici. Cet être inconscient vit sur un autre plan et
dans un autre monde que notre intelligence. Il ignore le Temps et
l’Espace, ces deux murailles formidables et illusoires, entre lesquelles
doit couler notre raison sous peine de se perdre. Pour lui, il n’y a ni
proximité, ni éloignement, ni passé, ni avenir, ni résistance de la
matière. Il sait tout et peut tout. Du reste, on a toujours admis, à des
degrés divers, cette science et cette puissance, et l’on a donné à ses
manifestations les noms d’instinct, d’âme, d’inconscient, de
subconscient, de mouvements réflexes, d’intuition, de pressentiment,
etc. On lui attribue notamment cette force indéterminée et souvent
prodigieuse de ceux de nos nerfs qui ne servent pas directement à
produire notre raison et notre volonté, et qui est apparemment le fluide
essentiel, le rayon ultra-violet de la vie universelle. Il est
vraisemblable que ce fluide est, à peu de chose près, de même nature
chez tous les hommes. Mais il communique avec l’intelligence de façons
très diverses. Dans les uns, ce principe inconnu demeure si profondément
enseveli, qu’il ne s’occupe que des fonctions physiques et de la
permanence de l’espèce. Dans d’autres, au contraire, il paraît toujours
en éveil, il s’élève fréquemment jusqu’à affleurer de sa féerique
présence la surface de la vie extérieure et consciente; à tout propos il
intervient, prévoit, avertit, décide et se mêle à la plupart des faits
prépondérants d’une carrière. D’où vient cette faculté? On ne saurait le
dire. Il n’y a pas de lois fixes et certaines. On ne découvre, par
exemple, aucun rapport constant entre l’activité de l’inconscient et le
développement de l’intelligence. Cette activité obéit à des règles que
nous ignorons. Pour l’instant, en l’état actuel de nos connaissances,
elle semble purement accidentelle. On la rencontre en celui-ci et non en
celui-là, sans qu’aucun signe permette de soupçonner la cause de cette
différence.