Malgré ce nouveau décompte, on ne saurait nier qu’il y ait,--tout au
moins pour la vie plus complexe de l’homme,--par delà tout ce que nous
avons dit, dans la volonté souvent visible du hasard,--cette menue
monnaie de la fatalité,--une cause de bonheur ou de malheur que nos
explications n’atteignent pas encore. Nous savons,--et cela fait partie
de ces idées informes mais fondamentales sur les lois de la vie qu’une
expérience millénaire a transmuées en une sorte d’instinct,--nous savons
qu’il existe des hommes qui, toutes autres choses égales, ont «la main
heureuse» ou «malheureuse». Il m’a été donné de suivre de fort près la
carrière d’un ami victime d’une persistante malchance. Je n’entends pas
par là que sa vie fût malheureuse. Il est même remarquable que les
hasards contraires respectèrent toujours les grandes lignes de son
bonheur réel, probablement parce qu’elles étaient bien défendues. Car il
avait en lui une forte existence morale, des pensées, des espoirs, des
certitudes, des sentiments profonds. Il n’ignorait point que ces biens
se trouvaient à l’abri d’un coup du sort, et que rien, sans son aide,
n’aurait pu les détruire. Le destin n’est pas invincible; c’est-à-dire
que la voie centrale de l’existence, le grand canal intérieur, se laisse
détourner vers le bonheur ou le malheur, bien que ses ramifications qui
s’étendent sur les jours, et les mille affluents qui viennent y verser
les hasards du dehors, échappent à notre volonté.
C’est ainsi qu’un beau fleuve, descendu des hauteurs, et tout
resplendissant de la noblesse des glaciers, traverse enfin les plaines
et les villes, où il ne reçoit plus qu’une eau empoisonnée. Il se
trouble un instant; et nous croyons qu’il perd, pour ne plus la
reprendre, l’image du ciel pur qu’il avait empruntée aux bassins des
fontaines, et qui semblait son âme et l’expression profonde et limpide
de sa force. Pourtant, rejoignez-le, là-bas, sous ces grands arbres; il
y oublie déjà les souillures des ruisseaux. Il ressaisit l’azur dans ses
flots transparents et le porte à la mer, aussi clair qu’il était quand
il riait encore aux sources des montagnes.
Aussi, l’ami dont je vous parle, quoi qu’il ait pleuré plus d’une fois,
ne pleura-t-il jamais ces larmes que l’on verse sur la mort de soi-même
et qui ne sortent plus de notre souvenir. Aussi, chaque mécompte, après
l’énervement inévitable, n’arrivait-il, en somme, qu’à le rapprocher
davantage de son bonheur secret, à concentrer celui-ci, à le
circonscrire d’un trait plus sombre, pour le faire paraître plus
précieux, plus ardent et plus sûr. Mais sitôt qu’il quittait cet enclos
enchanté, les incidents hostiles l’assaillaient à l’envi. Il était, par
exemple, fort bon tireur à l’épée, eut trois duels, et fut blessé trois
fois par des adversaires moins habiles. S’il s’embarquait, la traversée
était rarement heureuse. S’il mettait quelque argent dans une affaire,
celle-ci tournait mal. Une erreur judiciaire, où l’impliqua tout un
enchaînement de circonstances étrangement malveillantes, fut pour lui la
source de longs et sérieux ennuis. En outre, de visage agréable et l’œil
plein de franchise et de bonté, il n’était pas ce qu’on appelle
«sympathique». Il n’attirait point d’abord cette première affection
spontanée que nous donnons souvent, et sans savoir pourquoi, à l’inconnu
qui passe, à un ennemi même. Sa vie sentimentale ne fut guère plus
favorisée que l’autre. Aimant, et infiniment plus digne d’être aimé que
la plupart de ceux auxquels le sacrifia le cœur fortuit des femmes; là
encore, il ne trouva que trahisons, chagrins et déceptions. Il allait
ainsi, se tirant de son mieux des médiocres pièges que lui tendait à
chaque pas son ingrate fortune, non découragé ni intimement attristé,
mais un peu étonné de tant d’acharnement, jusqu’à ce qu’il rencontrât
enfin la seule et grande chance de sa vie: un amour égal à celui qui
attendait en lui, exclusif, passionné, complet, inaltérable. A partir de
cette heure, comme sous la bienfaisante influence d’une étoile nouvelle
qui mêlait ses rayons à la sienne, il sentit peu à peu les événements
fâcheux s’espacer, s’alentir, s’éloigner, et prendre une autre route. On
eût dit qu’ils quittaient à regret l’habitude de le suivre. Il vit
réellement _tourner la chance_. Et voici qu’aujourd’hui, rentré dans
l’atmosphère indifférente et neutre du hasard commun à la plupart des
hommes, il se rappelle en souriant le temps où chacun de ses gestes,
épié par l’ennemi insaisissable, suscitait un danger.