VIII

Malgré ce nouveau décompte, on ne saurait nier qu’il y ait,--tout au

moins pour la vie plus complexe de l’homme,--par delà tout ce que nous

avons dit, dans la volonté souvent visible du hasard,--cette menue

monnaie de la fatalité,--une cause de bonheur ou de malheur que nos

explications n’atteignent pas encore. Nous savons,--et cela fait partie

de ces idées informes mais fondamentales sur les lois de la vie qu’une

expérience millénaire a transmuées en une sorte d’instinct,--nous savons

qu’il existe des hommes qui, toutes autres choses égales, ont «la main

heureuse» ou «malheureuse». Il m’a été donné de suivre de fort près la

carrière d’un ami victime d’une persistante malchance. Je n’entends pas

par là que sa vie fût malheureuse. Il est même remarquable que les

hasards contraires respectèrent toujours les grandes lignes de son

bonheur réel, probablement parce qu’elles étaient bien défendues. Car il

avait en lui une forte existence morale, des pensées, des espoirs, des

certitudes, des sentiments profonds. Il n’ignorait point que ces biens

se trouvaient à l’abri d’un coup du sort, et que rien, sans son aide,

n’aurait pu les détruire. Le destin n’est pas invincible; c’est-à-dire

que la voie centrale de l’existence, le grand canal intérieur, se laisse

détourner vers le bonheur ou le malheur, bien que ses ramifications qui

s’étendent sur les jours, et les mille affluents qui viennent y verser

les hasards du dehors, échappent à notre volonté.

C’est ainsi qu’un beau fleuve, descendu des hauteurs, et tout

resplendissant de la noblesse des glaciers, traverse enfin les plaines

et les villes, où il ne reçoit plus qu’une eau empoisonnée. Il se

trouble un instant; et nous croyons qu’il perd, pour ne plus la

reprendre, l’image du ciel pur qu’il avait empruntée aux bassins des

fontaines, et qui semblait son âme et l’expression profonde et limpide

de sa force. Pourtant, rejoignez-le, là-bas, sous ces grands arbres; il

y oublie déjà les souillures des ruisseaux. Il ressaisit l’azur dans ses

flots transparents et le porte à la mer, aussi clair qu’il était quand

il riait encore aux sources des montagnes.

Aussi, l’ami dont je vous parle, quoi qu’il ait pleuré plus d’une fois,

ne pleura-t-il jamais ces larmes que l’on verse sur la mort de soi-même

et qui ne sortent plus de notre souvenir. Aussi, chaque mécompte, après

l’énervement inévitable, n’arrivait-il, en somme, qu’à le rapprocher

davantage de son bonheur secret, à concentrer celui-ci, à le

circonscrire d’un trait plus sombre, pour le faire paraître plus

précieux, plus ardent et plus sûr. Mais sitôt qu’il quittait cet enclos

enchanté, les incidents hostiles l’assaillaient à l’envi. Il était, par

exemple, fort bon tireur à l’épée, eut trois duels, et fut blessé trois

fois par des adversaires moins habiles. S’il s’embarquait, la traversée

était rarement heureuse. S’il mettait quelque argent dans une affaire,

celle-ci tournait mal. Une erreur judiciaire, où l’impliqua tout un

enchaînement de circonstances étrangement malveillantes, fut pour lui la

source de longs et sérieux ennuis. En outre, de visage agréable et l’œil

plein de franchise et de bonté, il n’était pas ce qu’on appelle

«sympathique». Il n’attirait point d’abord cette première affection

spontanée que nous donnons souvent, et sans savoir pourquoi, à l’inconnu

qui passe, à un ennemi même. Sa vie sentimentale ne fut guère plus

favorisée que l’autre. Aimant, et infiniment plus digne d’être aimé que

la plupart de ceux auxquels le sacrifia le cœur fortuit des femmes; là

encore, il ne trouva que trahisons, chagrins et déceptions. Il allait

ainsi, se tirant de son mieux des médiocres pièges que lui tendait à

chaque pas son ingrate fortune, non découragé ni intimement attristé,

mais un peu étonné de tant d’acharnement, jusqu’à ce qu’il rencontrât

enfin la seule et grande chance de sa vie: un amour égal à celui qui

attendait en lui, exclusif, passionné, complet, inaltérable. A partir de

cette heure, comme sous la bienfaisante influence d’une étoile nouvelle

qui mêlait ses rayons à la sienne, il sentit peu à peu les événements

fâcheux s’espacer, s’alentir, s’éloigner, et prendre une autre route. On

eût dit qu’ils quittaient à regret l’habitude de le suivre. Il vit

réellement _tourner la chance_. Et voici qu’aujourd’hui, rentré dans

l’atmosphère indifférente et neutre du hasard commun à la plupart des

hommes, il se rappelle en souriant le temps où chacun de ses gestes,

épié par l’ennemi insaisissable, suscitait un danger.

Le temple enseveli · 第 96 / 111 题