Posons-le devant la raison dans ses termes les plus simples; et voyons
d’abord s’il n’intéresse que l’homme. Nous avons avec nous, sur ce globe
assez incompréhensible, de silencieux et fidèles compagnons d’existence
qu’il est souvent utile de chercher du regard quand la tête nous tourne
sur certaines hauteurs peut-être illusoires, où nous nous imaginons
volontiers que les astres, les dieux ou les représentants voilés des
lois suprêmes de l’univers ne s’occupent que de nous. En leur
résignation si confiante et si calme, ils ont l’air, ces pauvres frères
de notre vie animale, de savoir bien des choses que nous ne savons plus.
Mais ils gardent tranquillement un secret que nous poursuivons avec tant
d’inquiétude! Il est certain que les animaux, notamment les animaux
domestiques, ont une sorte de destin. Ils connaissent le bonheur gratuit
et prolongé, et le malheur fortuit et opiniâtre; ils pourraient comme
nous parler d’étoile, de chance ou de malchance, de veine ou de guignon.
Le sort du cheval de fiacre qui finit à la fourrière après avoir passé
par les mains de cent bourreaux anonymes, comparé à celui du pur sang,
qui meurt de vieillesse dans l’écurie d’un maître compatissant, est
aussi inexplicable, au point de vue de la justice (à moins d’avoir
recours aux doctrines bouddhiques qui y voient la récompense ou le
châtiment d’une vie antérieure), que celui de l’homme devenu pauvre par
hasard ou riche sans mérite. Il y a, en pays flamand, une race de chiens
de trait, sur laquelle le destin épuise tour à tour sa faveur et sa
haine. Qu’un boucher les achète, ils mènent une vie magnifique. Peu de
travail; le matin, attelés en quadrige, ils traînent aux abattoirs une
légère voiture, et l’en ramènent le soir, débordante de viande, dans un
galop joyeux et triomphal, par les rues tortueuses des vieilles villes
aux petits pignons éclairés. Dans l’entre-temps tout est loisir, et
loisir merveilleux, parmi les rats et les déchets de l’abattoir. Ils
sont plantureusement nourris, gras, lustrés comme des otaries, et
goûtent dans sa plénitude le seul bonheur que doive rêver l’âme naïve et
fureteuse d’un bon chien. Mais leurs malheureux frères de la même portée
qu’acquiert le vieillard qui ramasse les ordures ménagères, ou le
marchand de sable, presque toujours boiteux, ou le paysan pauvre aux
gros sabots cruels, enchaînés à de lourdes charrettes, à d’informes
brouettes, pouilleux, pelés, galeux, affamés, efflanqués, parcourent
jusqu’à la mort les cercles d’un enfer où les plongèrent quelques sous
mis dans une main calleuse. Et dans un monde moins directement assujetti
à l’homme, on trouve évidemment des perdrix, des faisans, des biches,
des lièvres qui n’ont guère de chance, et sont blessés à chaque
rencontre du chasseur, alors qu’il en est d’autres qui, on ne sait
comment ni par quel privilège, échappent à toutes les battues.
Ils sont donc soumis comme nous à d’incontestables injustices. Mais nous
ne songeons point, à propos de ces injustices, à mettre en branle tous
les dieux, à interroger les puissances occultes; et pourtant, ce qui
leur arrive n’est peut-être que l’image naïvement simplifiée de ce qui
nous arrive. Il est vrai que pour eux nous représentons précisément ces
puissances occultes que nous cherchons dans notre ciel. Mais alors,
sommes-nous en droit d’attendre de ces dernières beaucoup plus de
conscience et de justice intelligente que nous n’en témoignons à l’égard
des animaux? En tout cas, quand cet exemple n’aurait fait qu’enlever au
hasard un peu de son inutile prestige, pour augmenter d’autant notre
esprit d’initiative et de lutte, ce serait déjà un gain non négligeable.