VII

Posons-le devant la raison dans ses termes les plus simples; et voyons

d’abord s’il n’intéresse que l’homme. Nous avons avec nous, sur ce globe

assez incompréhensible, de silencieux et fidèles compagnons d’existence

qu’il est souvent utile de chercher du regard quand la tête nous tourne

sur certaines hauteurs peut-être illusoires, où nous nous imaginons

volontiers que les astres, les dieux ou les représentants voilés des

lois suprêmes de l’univers ne s’occupent que de nous. En leur

résignation si confiante et si calme, ils ont l’air, ces pauvres frères

de notre vie animale, de savoir bien des choses que nous ne savons plus.

Mais ils gardent tranquillement un secret que nous poursuivons avec tant

d’inquiétude! Il est certain que les animaux, notamment les animaux

domestiques, ont une sorte de destin. Ils connaissent le bonheur gratuit

et prolongé, et le malheur fortuit et opiniâtre; ils pourraient comme

nous parler d’étoile, de chance ou de malchance, de veine ou de guignon.

Le sort du cheval de fiacre qui finit à la fourrière après avoir passé

par les mains de cent bourreaux anonymes, comparé à celui du pur sang,

qui meurt de vieillesse dans l’écurie d’un maître compatissant, est

aussi inexplicable, au point de vue de la justice (à moins d’avoir

recours aux doctrines bouddhiques qui y voient la récompense ou le

châtiment d’une vie antérieure), que celui de l’homme devenu pauvre par

hasard ou riche sans mérite. Il y a, en pays flamand, une race de chiens

de trait, sur laquelle le destin épuise tour à tour sa faveur et sa

haine. Qu’un boucher les achète, ils mènent une vie magnifique. Peu de

travail; le matin, attelés en quadrige, ils traînent aux abattoirs une

légère voiture, et l’en ramènent le soir, débordante de viande, dans un

galop joyeux et triomphal, par les rues tortueuses des vieilles villes

aux petits pignons éclairés. Dans l’entre-temps tout est loisir, et

loisir merveilleux, parmi les rats et les déchets de l’abattoir. Ils

sont plantureusement nourris, gras, lustrés comme des otaries, et

goûtent dans sa plénitude le seul bonheur que doive rêver l’âme naïve et

fureteuse d’un bon chien. Mais leurs malheureux frères de la même portée

qu’acquiert le vieillard qui ramasse les ordures ménagères, ou le

marchand de sable, presque toujours boiteux, ou le paysan pauvre aux

gros sabots cruels, enchaînés à de lourdes charrettes, à d’informes

brouettes, pouilleux, pelés, galeux, affamés, efflanqués, parcourent

jusqu’à la mort les cercles d’un enfer où les plongèrent quelques sous

mis dans une main calleuse. Et dans un monde moins directement assujetti

à l’homme, on trouve évidemment des perdrix, des faisans, des biches,

des lièvres qui n’ont guère de chance, et sont blessés à chaque

rencontre du chasseur, alors qu’il en est d’autres qui, on ne sait

comment ni par quel privilège, échappent à toutes les battues.

Ils sont donc soumis comme nous à d’incontestables injustices. Mais nous

ne songeons point, à propos de ces injustices, à mettre en branle tous

les dieux, à interroger les puissances occultes; et pourtant, ce qui

leur arrive n’est peut-être que l’image naïvement simplifiée de ce qui

nous arrive. Il est vrai que pour eux nous représentons précisément ces

puissances occultes que nous cherchons dans notre ciel. Mais alors,

sommes-nous en droit d’attendre de ces dernières beaucoup plus de

conscience et de justice intelligente que nous n’en témoignons à l’égard

des animaux? En tout cas, quand cet exemple n’aurait fait qu’enlever au

hasard un peu de son inutile prestige, pour augmenter d’autant notre

esprit d’initiative et de lutte, ce serait déjà un gain non négligeable.

Le temple enseveli · 第 95 / 111 题