Entre les actes que nous avons prévus, autour des faits que nous
déterminons et qui tracent péniblement les grandes lignes de notre
existence, se presse et circule la redoutable multitude des hasards aux
aguets. L’air que nous respirons, l’espace où nous nous mouvons, le
temps que nous traversons, sont peuplés de circonstances qui nous
attendent, et nous choisissent dans la foule. A observer leurs
habitudes, on constate bientôt que ces étranges filles du hasard, qui
devraient être aveugles et sourdes comme leur père, n’agissent nullement
au hasard. Elles savent ce qu’elles font, et se trompent rarement. Avec
une certitude inexplicable, elles reconnaissent le passant qui s’avance
et devant lequel elles doivent se dresser. Que deux hommes suivent, à la
même heure, le même chemin, il n’y aura ni hésitation ni confusion dans
la double troupe invisible apostée par le sort. A l’arrivée de l’un se
rangent les vierges blanches, avec les palmes, les amphores et les mille
bonheurs imprévus de la route; à l’approche de l’autre, les «Mauvaises
Femelles» qu’Eschyle nous a peintes s’élancent hors des taillis, comme
si elles avaient à venger sur leur ignorante victime quelque offense
inexplicable et antérieure à sa naissance.