Tous nous avons plus ou moins suivi par la vie la destinée de certains
êtres auxquels advenaient des bonheurs ou des malheurs que leurs actes
n’avaient point préparés, et qui soudain, au tournant d’une rue,
semblaient jaillir du sol ou tomber des étoiles, parfaits, gratuits,
inévitables. L’un qui ne songeait même pas à un emploi dont un rival
mieux armé lui barrait l’accès, voit disparaître ce rival à la minute
décisive; l’autre qui comptait sur la protection d’un ami très puissant,
voit mourir cet ami au moment même que ce dernier tendait la main pour
lui venir en aide. Celui-ci, qui n’a ni talent ni beauté, et ne sait
rien prévoir, arrive chaque matin au palais de la Fortune, de la Gloire
ou de l’Amour, à la brève seconde où toutes les portes sont ouvertes;
celui-là, qui est plein de mérites et a longuement médité sa démarche
légitime, s’y présente à l’heure même où la malchance le ferme pour un
demi-siècle. Tel risque vingt fois sa santé dans des prouesses imbéciles
et l’en retire intacte, tel autre la hasarde prudemment dans une
aventure honorable et la perd sans retour. Des milliers d’inconnus
travaillent obscurément à aider le premier sans l’avoir jamais vu; des
milliers d’inconnus entravent l’œuvre du second sans savoir qu’il
existe. Et les uns et les autres ignorent ce qu’ils font; séparés par
des mers, ils obéissent au même ordre diffus et minutieux; puis, à
l’heure prescrite, les pièces détachées de l’énorme machine se
rejoignent et s’emboîtent; et voilà deux destinées complètes et
dissemblables que le Temps met en branle.
V
Le Dr Foissac, en un curieux livre sur _La Chance et la Destinée_,
énumère d’innombrables et étranges exemples de l’iniquité fondamentale,
préétablie, obstinée, irréductible, où baignent la plupart des
existences. On croirait, à le suivre, pénétrer avec lui dans les
déconcertants laboratoires d’un autre monde, où l’on ne trouve, pour
peser et répartir le bonheur et le malheur, rien qui rappelle les
instruments indispensables à la justice, à la raison humaines. C’est,
entre autres, la vie de l’admirable Vauvenargues, le plus infortuné des
grands sages, qui, malgré son génie, sa beauté morale, sa bravoure, ses
efforts, brisé et défiguré par de cruelles maladies aux moments où sa
fortune se trouvait en suspens, va chaque jour d’une déception imméritée
à une injustice gratuite, et meurt à trente-deux ans, à l’heure même où
l’on allait reconnaître son œuvre. C’est l’effroyable histoire de
Lesurques[1], dans laquelle mille coïncidences, qu’on dirait guidées par
l’enfer, accourent et s’accumulent pour perdre un innocent, sans que la
vérité, enchaînée par le sort et qui hurle en silence sous la foule des
erreurs qui la cherchent,--comme on hurle en silence au fond d’un
mauvais rêve,--puisse faire un seul geste pour déchirer la nuit. C’est
encore l’aventure d’Aimar de Ranconnet, président du parlement de Paris,
le plus probe des hommes, qui, injustement dépouillé de sa charge, voit
sa fille mourir sur un fumier, son fils périr de la main du bourreau et
sa femme écrasée par la foudre, tandis qu’il est lui-même accusé
d’hérésie, et qu’enfermé à la Bastille il y meurt de douleur avant son
jugement.
[1] Voici cette histoire, telle que la résume fort bien le Dr Foissac:
«Le 8 Floréal an IV, le courrier et le postillon qui conduisaient la
malle de Paris à Lyon furent attaqués et assassinés, à 9 heures du
soir, dans la forêt de Sénart. Les assassins étaient Couriol, qui
avait pris place dans le cabriolet à côté du courrier, Durochal,
Rossi, Vidal et Dubosq, qui étaient venus à sa rencontre sur des
chevaux de louage, Bernard, enfin, qui avait procuré les chevaux, et
prit part au partage du butin. Pour ce crime, auquel prirent part
cinq assassins et un complice, _sept_ individus, dans l’espace de
quatre ans, portèrent leur tête sur l’échafaud. La justice tua donc
un homme de trop, elle frappa donc un innocent; ce ne pouvait être
aucun des six individus, qui tous avouèrent leur crime. Cet innocent
était Lesurques, qui n’avait cessé de protester qu’il n’était point
coupable, et que chacun de ses prétendus complices déclarait ne pas
connaître. Comment cet infortuné fut-il donc impliqué dans cette
affaire qui devait donner à son nom une si triste immortalité? La
fatalité voulut que, quatre jours avant le crime, Lesurques, qui
avait quitté Douai avec 18.000 livres de rentes, et était venu se
fixer à Paris pour y donner une meilleure éducation à ses enfants,
se trouvât à déjeuner chez un de ses compatriotes, Guesno, au moment
où Couriol, survenant, fut invité à prendre part au repas. Les
soupçons s’étant immédiatement portés sur Couriol, le fait de ce
déjeuner suffit pour que Guesno fût un moment arrêté; mais comme il
avait prouvé son alibi, le juge Daubenton l’avait mis immédiatement
en liberté. Seulement, comme il était tard, celui-ci lui avait dit
de se présenter le lendemain pour retirer ses papiers.
«Le 11 Floréal au matin, Guesno, se rendant à cet effet à la
préfecture de police, rencontra Lesurques, auquel il proposa de
l’accompagner, ce que celui-ci accepta par désœuvrement. Pendant
qu’ils attendaient dans l’antichambre l’arrivée du magistrat, on y
introduisit deux femmes appelées dans l’affaire, et qui, trompées
par la ressemblance de Lesurques avec Dubosq, qui était en fuite,
n’hésitèrent pas à le signaler comme l’un des assassins, et
malheureusement persistèrent à l’affirmer jusqu’à la fin. Les
antécédents de Lesurques plaidaient en sa faveur, et, entre autres
faits qu’il cita pour prouver qu’il n’avait pas quitté Paris dans la
journée du 8 Floréal, il dit avoir assisté, chez un bijoutier, à
certains échanges entre Legrand et son confrère Aldenoff. Ces
transactions avaient, en effet, eu lieu le 8; mais Legrand, ayant
été requis de présenter son livre, s’aperçut qu’il les avait, par
erreur, inscrites à la date du 9. Il crut bien faire de gratter le 9
pour en faire un 8; il voulait sauver son compatriote Lesurques,
qu’il savait innocent, il acheva de le perdre. La surcharge, le faux
furent facilement constatés; dès lors, le ministère public et les
jurés n’accordèrent plus la moindre confiance aux quatre-vingts
témoins à décharge cités par l’accusé: il fut condamné, et ses biens
furent confisqués. Il s’écoula quatre-vingt sept jours entre sa
condamnation et son exécution, délai tout à fait insolite à cette
époque: c’est que de grands doutes s’étaient élevés sur sa
culpabilité.
«Le Directoire ne possédait pas le droit de grâce; il crut devoir en
référer au Conseil des Cinq-Cents, lui demandant «si Lesurques
devait périr parce qu’il ressemblait à un coupable». Le Conseil
passa à l’ordre du jour sur le rapport de Siméon, et Lesurques fut
exécuté, en pardonnant à ses juges. Et non seulement il avait
constamment protesté de son innocence, mais encore, au moment où
l’arrêt fut prononcé, Couriol s’était écrié d’une voix ferme:
_Lesurques est innocent!_ Il fit entendre la même protestation sur
la fatale charrette, et jusque sur l’échafaud. Tous les autres
condamnés, en s’avouant coupables, déclarèrent également que
Lesurques était innocent; ce fut en l’an IX seulement que Dubosq,
son sosie, fut arrêté et condamné.
«La fatalité qui avait frappé le chef de famille n’en épargna aucun
membre. La mère de Lesurques mourut de douleur; sa femme devint
folle, ses trois enfants languirent dans le délaissement et la
misère. Ému, cependant, d’une aussi cruelle infortune, le
gouvernement restitua en deux fois, à la famille de Lesurques, les
cinq ou six cent mille francs dont une confiscation inique l’avait
dépouillée; mais la plus grande partie de cette fortune fut
soustraite par un escroc. Soixante ans s’étaient écoulés; des trois
enfants de Lesurques, deux étaient morts; une seule avait survécu,
c’était Virginie Lesurques. Depuis longtemps déjà, l’opinion
publique avait proclamé l’innocence et la réhabilitation de son
malheureux père. Elle voulait davantage, et, aussitôt que fut
édictée la loi du 29 juin 1867, qui autorisait la révision des
jugements criminels, elle espéra que le jour était enfin venu où
elle pourrait proclamer cette réhabilitation dans le sanctuaire de
la justice; mais, par une dernière fatalité, la cour de cassation,
arguant de subtilités légales, déclara, par arrêt du 17 décembre
1868, qu’il n’y avait pas lieu de s’occuper du fond, et que Virginie
Lesurques n’était pas recevable dans sa demande en révision.»
Il semble que l’on voie, comme dans le plus affreux des rêves, un
misérable en proie aux Euménides. Depuis ce repas chez Guesno,
presque aussi tragique que celui de Thyeste, il tourne sans relâche
autour de l’abîme qui l’aspire, tandis que son destin, qui plane sur
sa tête comme un vautour énorme, obscurcit la lumière de tous ceux
qui l’approchent. Et les cercles d’en haut et les cercles d’en bas,
magiquement, se précipitent, se rétrécissent et se rejoignent,
jusqu’à ce que leurs tourbillons se confondent et s’abattent sur le
même cadavre.
En vérité, le concours des fatalités meurtrières doit paraître
surnaturel dans cette cause; et le cas est typique, formidable et
symbolique comme un mythe. Mais il est certain que des séries
analogues se reproduisent en petit, chaque jour, dans les mille
déboires médiocres ou ridicules de bien des vies soumises à
l’influence d’une étoile néfaste ou malicieuse.
Nous estimons fabuleuses et invraisemblables les calamités des Atrides
et d’Œdipe, et cependant nous voyons dans l’histoire contemporaine la
fatalité s’acharner avec la même opiniâtreté sur certaines familles,
comme celle des Coligny, des Stuarts[2], etc., ou poursuivre jusque dans
la mort, d’une haine personnelle, quelques victimes innocentes et
hagardes telles qu’Henriette d’Angleterre, fille de Henri IV, Louise de
Bourbon, Joseph II et Marie-Antoinette.
[2] Les malheurs des Stuarts sont suffisamment connus; ceux des
Coligny sont moins populaires. Les voici tels que les met en bonne
lumière l’auteur déjà cité: «Maréchal de France sous François Ier,
Gaspard de Coligny avait épousé la sœur du connétable Anne de
Montmorency. On lui reprocha d’avoir différé d’une demi-journée
d’attaquer Charles-Quint, comme il pouvait le faire avec avantage,
et manqué ainsi une occasion presque certaine de le vaincre. L’un de
ses fils, archevêque et cardinal, embrassa le protestantisme, et se
maria en soutane rouge. Il combattit à la bataille de Saint-Denis
contre le roi, se sauva en Angleterre, où il fut empoisonné par un
de ses domestiques en 1571. Échappé cependant à cette tentative, il
voulut rentrer en France; mais, pris à la Rochelle, il fut condamné
à mort et exécuté. L’amiral de Coligny, frère du cardinal, passait
pour un des premiers capitaines de son siècle; il fit des prodiges à
la défense de Saint-Quentin. Toutefois, la place ayant été forcée,
il resta prisonnier de guerre. Devenu, sous le prince de Condé, le
véritable chef des calvinistes, il déploya un courage à toute
épreuve, montra un esprit fertile en ressources, et personne ne mit
en doute ni son mérite, ni son habileté militaire; et cependant, il
fut constamment malheureux dans ses entreprises. En 1562, il perdit
la bataille de Dreux contre le duc de Guise, celle de Saint-Denis
contre le connétable de Montmorency, et, enfin, celle de Jarnac, qui
fut également fatale à son parti. Vaincu encore à Moncontour, dans
le Poitou, son courage, néanmoins, ne fut jamais ébranlé; il sut
réparer par son habileté les trahisons de la fortune, et parut plus
redoutable après ses défaites, que ses ennemis au milieu de leurs
victoires. Souvent blessé, mais toujours inaccessible à la crainte,
il dit un jour tranquillement à ses amis qui pleuraient en voyant
son sang couler à flots: _Le métier que nous faisons ne doit-il pas
nous accoutumer à la mort comme à la vie?_ Peu de jours avant la
Saint-Barthélemy, Maurevert lui tira un coup de carabine d’une
maison du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, et le blessa
dangereusement à la main droite et au bras gauche. On sait que, la
veille de cette sanglante journée, Besme, à la tête d’une troupe de
sicaires, pénétra chez l’amiral, le perça de plusieurs coups, et le
jeta par la fenêtre dans la cour de sa maison, où, dit-on, il rendit
le dernier soupir aux pieds du duc de Guise. Exposé pendant trois
jours aux insultes de la populace, son corps fut enfin pendu par les
pieds au gibet de Montfaucon.
Ainsi, quoique l’amiral de Coligny passât pour le plus grand
capitaine de son temps, il fut toujours malheureux, toujours vaincu;
tandis que le duc de Guise, son rival, moins prudent mais plus
hardi, plus confiant surtout dans sa destinée, sut étonner ses
ennemis et se rendre maître des événements. «Coligny était honnête
homme, dit l’abbé de Mably; Guise avait le masque d’un plus grand
nombre de vertus. Coligny était détesté de la foule, le duc de Guise
en était l’idole.» On rapporte que l’amiral de Coligny laissa un
journal que Charles IX lut avec intérêt, mais que le maréchal de
Retz fit jeter au feu. Enfin, une fatale destinée s’attachant à tout
ce qui portait le nom de Coligny, le dernier descendant de cette
famille fut tué en duel par le chevalier de Guise.
Et, dans un ordre un peu différent, que dire de l’injustice
inintelligente, mais qui paraît presque consciente, systématique, des
jeux de hasard, des duels, des batailles, des tempêtes, des naufrages,
de la flamme, de la foudre? Que dire de l’incroyable chance d’un
Chastenet de Puységur, qui, après avoir servi quarante ans, pris part à
trente combats et à cent vingt sièges, toujours au premier rang et d’une
intrépidité légendaire, n’avait jamais été atteint par le fer ou le
plomb, alors que le maréchal Oudinot fut blessé trente-cinq fois et que
le général Trézel à chaque rencontre recevait une balle? Que dire encore
de l’extraordinaire fortune d’un Lauzun, d’un Chamillart, d’un Casanova,
d’un Chesterfield, etc., de l’inconcevable et persistant bonheur dans le
crime de Sylla; de Marius, de Denys l’Ancien, lequel, arrivé à la plus
extrême vieillesse, après une vie odieuse mais bénie par le sort, mourut
de joie en apprenant que les Athéniens venaient de couronner une de ses
tragédies? Que dire, enfin, de la destinée d’Hérode surnommé le Grand ou
l’Ascalonite, qui nagea dans le sang, fit périr une de ses femmes, cinq
de ses enfants, tous les hommes vertueux qui lui portaient ombrage, et
fut heureux dans toutes ses entreprises?