IV

Tous nous avons plus ou moins suivi par la vie la destinée de certains

êtres auxquels advenaient des bonheurs ou des malheurs que leurs actes

n’avaient point préparés, et qui soudain, au tournant d’une rue,

semblaient jaillir du sol ou tomber des étoiles, parfaits, gratuits,

inévitables. L’un qui ne songeait même pas à un emploi dont un rival

mieux armé lui barrait l’accès, voit disparaître ce rival à la minute

décisive; l’autre qui comptait sur la protection d’un ami très puissant,

voit mourir cet ami au moment même que ce dernier tendait la main pour

lui venir en aide. Celui-ci, qui n’a ni talent ni beauté, et ne sait

rien prévoir, arrive chaque matin au palais de la Fortune, de la Gloire

ou de l’Amour, à la brève seconde où toutes les portes sont ouvertes;

celui-là, qui est plein de mérites et a longuement médité sa démarche

légitime, s’y présente à l’heure même où la malchance le ferme pour un

demi-siècle. Tel risque vingt fois sa santé dans des prouesses imbéciles

et l’en retire intacte, tel autre la hasarde prudemment dans une

aventure honorable et la perd sans retour. Des milliers d’inconnus

travaillent obscurément à aider le premier sans l’avoir jamais vu; des

milliers d’inconnus entravent l’œuvre du second sans savoir qu’il

existe. Et les uns et les autres ignorent ce qu’ils font; séparés par

des mers, ils obéissent au même ordre diffus et minutieux; puis, à

l’heure prescrite, les pièces détachées de l’énorme machine se

rejoignent et s’emboîtent; et voilà deux destinées complètes et

dissemblables que le Temps met en branle.

V

Le Dr Foissac, en un curieux livre sur _La Chance et la Destinée_,

énumère d’innombrables et étranges exemples de l’iniquité fondamentale,

préétablie, obstinée, irréductible, où baignent la plupart des

existences. On croirait, à le suivre, pénétrer avec lui dans les

déconcertants laboratoires d’un autre monde, où l’on ne trouve, pour

peser et répartir le bonheur et le malheur, rien qui rappelle les

instruments indispensables à la justice, à la raison humaines. C’est,

entre autres, la vie de l’admirable Vauvenargues, le plus infortuné des

grands sages, qui, malgré son génie, sa beauté morale, sa bravoure, ses

efforts, brisé et défiguré par de cruelles maladies aux moments où sa

fortune se trouvait en suspens, va chaque jour d’une déception imméritée

à une injustice gratuite, et meurt à trente-deux ans, à l’heure même où

l’on allait reconnaître son œuvre. C’est l’effroyable histoire de

Lesurques[1], dans laquelle mille coïncidences, qu’on dirait guidées par

l’enfer, accourent et s’accumulent pour perdre un innocent, sans que la

vérité, enchaînée par le sort et qui hurle en silence sous la foule des

erreurs qui la cherchent,--comme on hurle en silence au fond d’un

mauvais rêve,--puisse faire un seul geste pour déchirer la nuit. C’est

encore l’aventure d’Aimar de Ranconnet, président du parlement de Paris,

le plus probe des hommes, qui, injustement dépouillé de sa charge, voit

sa fille mourir sur un fumier, son fils périr de la main du bourreau et

sa femme écrasée par la foudre, tandis qu’il est lui-même accusé

d’hérésie, et qu’enfermé à la Bastille il y meurt de douleur avant son

jugement.

[1] Voici cette histoire, telle que la résume fort bien le Dr Foissac:

«Le 8 Floréal an IV, le courrier et le postillon qui conduisaient la

malle de Paris à Lyon furent attaqués et assassinés, à 9 heures du

soir, dans la forêt de Sénart. Les assassins étaient Couriol, qui

avait pris place dans le cabriolet à côté du courrier, Durochal,

Rossi, Vidal et Dubosq, qui étaient venus à sa rencontre sur des

chevaux de louage, Bernard, enfin, qui avait procuré les chevaux, et

prit part au partage du butin. Pour ce crime, auquel prirent part

cinq assassins et un complice, _sept_ individus, dans l’espace de

quatre ans, portèrent leur tête sur l’échafaud. La justice tua donc

un homme de trop, elle frappa donc un innocent; ce ne pouvait être

aucun des six individus, qui tous avouèrent leur crime. Cet innocent

était Lesurques, qui n’avait cessé de protester qu’il n’était point

coupable, et que chacun de ses prétendus complices déclarait ne pas

connaître. Comment cet infortuné fut-il donc impliqué dans cette

affaire qui devait donner à son nom une si triste immortalité? La

fatalité voulut que, quatre jours avant le crime, Lesurques, qui

avait quitté Douai avec 18.000 livres de rentes, et était venu se

fixer à Paris pour y donner une meilleure éducation à ses enfants,

se trouvât à déjeuner chez un de ses compatriotes, Guesno, au moment

où Couriol, survenant, fut invité à prendre part au repas. Les

soupçons s’étant immédiatement portés sur Couriol, le fait de ce

déjeuner suffit pour que Guesno fût un moment arrêté; mais comme il

avait prouvé son alibi, le juge Daubenton l’avait mis immédiatement

en liberté. Seulement, comme il était tard, celui-ci lui avait dit

de se présenter le lendemain pour retirer ses papiers.

«Le 11 Floréal au matin, Guesno, se rendant à cet effet à la

préfecture de police, rencontra Lesurques, auquel il proposa de

l’accompagner, ce que celui-ci accepta par désœuvrement. Pendant

qu’ils attendaient dans l’antichambre l’arrivée du magistrat, on y

introduisit deux femmes appelées dans l’affaire, et qui, trompées

par la ressemblance de Lesurques avec Dubosq, qui était en fuite,

n’hésitèrent pas à le signaler comme l’un des assassins, et

malheureusement persistèrent à l’affirmer jusqu’à la fin. Les

antécédents de Lesurques plaidaient en sa faveur, et, entre autres

faits qu’il cita pour prouver qu’il n’avait pas quitté Paris dans la

journée du 8 Floréal, il dit avoir assisté, chez un bijoutier, à

certains échanges entre Legrand et son confrère Aldenoff. Ces

transactions avaient, en effet, eu lieu le 8; mais Legrand, ayant

été requis de présenter son livre, s’aperçut qu’il les avait, par

erreur, inscrites à la date du 9. Il crut bien faire de gratter le 9

pour en faire un 8; il voulait sauver son compatriote Lesurques,

qu’il savait innocent, il acheva de le perdre. La surcharge, le faux

furent facilement constatés; dès lors, le ministère public et les

jurés n’accordèrent plus la moindre confiance aux quatre-vingts

témoins à décharge cités par l’accusé: il fut condamné, et ses biens

furent confisqués. Il s’écoula quatre-vingt sept jours entre sa

condamnation et son exécution, délai tout à fait insolite à cette

époque: c’est que de grands doutes s’étaient élevés sur sa

culpabilité.

«Le Directoire ne possédait pas le droit de grâce; il crut devoir en

référer au Conseil des Cinq-Cents, lui demandant «si Lesurques

devait périr parce qu’il ressemblait à un coupable». Le Conseil

passa à l’ordre du jour sur le rapport de Siméon, et Lesurques fut

exécuté, en pardonnant à ses juges. Et non seulement il avait

constamment protesté de son innocence, mais encore, au moment où

l’arrêt fut prononcé, Couriol s’était écrié d’une voix ferme:

_Lesurques est innocent!_ Il fit entendre la même protestation sur

la fatale charrette, et jusque sur l’échafaud. Tous les autres

condamnés, en s’avouant coupables, déclarèrent également que

Lesurques était innocent; ce fut en l’an IX seulement que Dubosq,

son sosie, fut arrêté et condamné.

«La fatalité qui avait frappé le chef de famille n’en épargna aucun

membre. La mère de Lesurques mourut de douleur; sa femme devint

folle, ses trois enfants languirent dans le délaissement et la

misère. Ému, cependant, d’une aussi cruelle infortune, le

gouvernement restitua en deux fois, à la famille de Lesurques, les

cinq ou six cent mille francs dont une confiscation inique l’avait

dépouillée; mais la plus grande partie de cette fortune fut

soustraite par un escroc. Soixante ans s’étaient écoulés; des trois

enfants de Lesurques, deux étaient morts; une seule avait survécu,

c’était Virginie Lesurques. Depuis longtemps déjà, l’opinion

publique avait proclamé l’innocence et la réhabilitation de son

malheureux père. Elle voulait davantage, et, aussitôt que fut

édictée la loi du 29 juin 1867, qui autorisait la révision des

jugements criminels, elle espéra que le jour était enfin venu où

elle pourrait proclamer cette réhabilitation dans le sanctuaire de

la justice; mais, par une dernière fatalité, la cour de cassation,

arguant de subtilités légales, déclara, par arrêt du 17 décembre

1868, qu’il n’y avait pas lieu de s’occuper du fond, et que Virginie

Lesurques n’était pas recevable dans sa demande en révision.»

Il semble que l’on voie, comme dans le plus affreux des rêves, un

misérable en proie aux Euménides. Depuis ce repas chez Guesno,

presque aussi tragique que celui de Thyeste, il tourne sans relâche

autour de l’abîme qui l’aspire, tandis que son destin, qui plane sur

sa tête comme un vautour énorme, obscurcit la lumière de tous ceux

qui l’approchent. Et les cercles d’en haut et les cercles d’en bas,

magiquement, se précipitent, se rétrécissent et se rejoignent,

jusqu’à ce que leurs tourbillons se confondent et s’abattent sur le

même cadavre.

En vérité, le concours des fatalités meurtrières doit paraître

surnaturel dans cette cause; et le cas est typique, formidable et

symbolique comme un mythe. Mais il est certain que des séries

analogues se reproduisent en petit, chaque jour, dans les mille

déboires médiocres ou ridicules de bien des vies soumises à

l’influence d’une étoile néfaste ou malicieuse.

Nous estimons fabuleuses et invraisemblables les calamités des Atrides

et d’Œdipe, et cependant nous voyons dans l’histoire contemporaine la

fatalité s’acharner avec la même opiniâtreté sur certaines familles,

comme celle des Coligny, des Stuarts[2], etc., ou poursuivre jusque dans

la mort, d’une haine personnelle, quelques victimes innocentes et

hagardes telles qu’Henriette d’Angleterre, fille de Henri IV, Louise de

Bourbon, Joseph II et Marie-Antoinette.

[2] Les malheurs des Stuarts sont suffisamment connus; ceux des

Coligny sont moins populaires. Les voici tels que les met en bonne

lumière l’auteur déjà cité: «Maréchal de France sous François Ier,

Gaspard de Coligny avait épousé la sœur du connétable Anne de

Montmorency. On lui reprocha d’avoir différé d’une demi-journée

d’attaquer Charles-Quint, comme il pouvait le faire avec avantage,

et manqué ainsi une occasion presque certaine de le vaincre. L’un de

ses fils, archevêque et cardinal, embrassa le protestantisme, et se

maria en soutane rouge. Il combattit à la bataille de Saint-Denis

contre le roi, se sauva en Angleterre, où il fut empoisonné par un

de ses domestiques en 1571. Échappé cependant à cette tentative, il

voulut rentrer en France; mais, pris à la Rochelle, il fut condamné

à mort et exécuté. L’amiral de Coligny, frère du cardinal, passait

pour un des premiers capitaines de son siècle; il fit des prodiges à

la défense de Saint-Quentin. Toutefois, la place ayant été forcée,

il resta prisonnier de guerre. Devenu, sous le prince de Condé, le

véritable chef des calvinistes, il déploya un courage à toute

épreuve, montra un esprit fertile en ressources, et personne ne mit

en doute ni son mérite, ni son habileté militaire; et cependant, il

fut constamment malheureux dans ses entreprises. En 1562, il perdit

la bataille de Dreux contre le duc de Guise, celle de Saint-Denis

contre le connétable de Montmorency, et, enfin, celle de Jarnac, qui

fut également fatale à son parti. Vaincu encore à Moncontour, dans

le Poitou, son courage, néanmoins, ne fut jamais ébranlé; il sut

réparer par son habileté les trahisons de la fortune, et parut plus

redoutable après ses défaites, que ses ennemis au milieu de leurs

victoires. Souvent blessé, mais toujours inaccessible à la crainte,

il dit un jour tranquillement à ses amis qui pleuraient en voyant

son sang couler à flots: _Le métier que nous faisons ne doit-il pas

nous accoutumer à la mort comme à la vie?_ Peu de jours avant la

Saint-Barthélemy, Maurevert lui tira un coup de carabine d’une

maison du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, et le blessa

dangereusement à la main droite et au bras gauche. On sait que, la

veille de cette sanglante journée, Besme, à la tête d’une troupe de

sicaires, pénétra chez l’amiral, le perça de plusieurs coups, et le

jeta par la fenêtre dans la cour de sa maison, où, dit-on, il rendit

le dernier soupir aux pieds du duc de Guise. Exposé pendant trois

jours aux insultes de la populace, son corps fut enfin pendu par les

pieds au gibet de Montfaucon.

Ainsi, quoique l’amiral de Coligny passât pour le plus grand

capitaine de son temps, il fut toujours malheureux, toujours vaincu;

tandis que le duc de Guise, son rival, moins prudent mais plus

hardi, plus confiant surtout dans sa destinée, sut étonner ses

ennemis et se rendre maître des événements. «Coligny était honnête

homme, dit l’abbé de Mably; Guise avait le masque d’un plus grand

nombre de vertus. Coligny était détesté de la foule, le duc de Guise

en était l’idole.» On rapporte que l’amiral de Coligny laissa un

journal que Charles IX lut avec intérêt, mais que le maréchal de

Retz fit jeter au feu. Enfin, une fatale destinée s’attachant à tout

ce qui portait le nom de Coligny, le dernier descendant de cette

famille fut tué en duel par le chevalier de Guise.

Et, dans un ordre un peu différent, que dire de l’injustice

inintelligente, mais qui paraît presque consciente, systématique, des

jeux de hasard, des duels, des batailles, des tempêtes, des naufrages,

de la flamme, de la foudre? Que dire de l’incroyable chance d’un

Chastenet de Puységur, qui, après avoir servi quarante ans, pris part à

trente combats et à cent vingt sièges, toujours au premier rang et d’une

intrépidité légendaire, n’avait jamais été atteint par le fer ou le

plomb, alors que le maréchal Oudinot fut blessé trente-cinq fois et que

le général Trézel à chaque rencontre recevait une balle? Que dire encore

de l’extraordinaire fortune d’un Lauzun, d’un Chamillart, d’un Casanova,

d’un Chesterfield, etc., de l’inconcevable et persistant bonheur dans le

crime de Sylla; de Marius, de Denys l’Ancien, lequel, arrivé à la plus

extrême vieillesse, après une vie odieuse mais bénie par le sort, mourut

de joie en apprenant que les Athéniens venaient de couronner une de ses

tragédies? Que dire, enfin, de la destinée d’Hérode surnommé le Grand ou

l’Ascalonite, qui nagea dans le sang, fit périr une de ses femmes, cinq

de ses enfants, tous les hommes vertueux qui lui portaient ombrage, et

fut heureux dans toutes ses entreprises?

Le temple enseveli · 第 93 / 111 题