Cette image naïve et très ancienne montre que le mystérieux problème de
la chance ne s’est guère modifié depuis que l’homme commença de
l’interroger. Elle pourrait encore illustrer notre ignorance actuelle.
Nous avons nos pensées qui nous façonnent un bonheur ou un malheur
intimes, sur lequel les incidents du dehors ont plus ou moins
d’influence. Il en est chez qui ces pensées sont devenues si puissantes,
si vigilantes, que rien ne peut plus, sans leur agrément, pénétrer dans
l’édifice de cristal et d’airain qu’elles on su élever sur une colline
qui domine la route habituelle des aventures. Nous avons notre volonté
qui, nourrie de nos pensées et soutenue par elles, parvient à écarter un
grand nombre d’événements inutiles ou nuisibles. Cependant, autour de
ces îlots plus ou moins sûrs, plus ou moins inexpugnables, s’étend une
région aussi insoumise, aussi vaste que l’océan, où il semble que le
hasard règne seul, comme le vent sur les flots. Nulle pensée, nulle
volonté ne peuvent empêcher un de ces flots d’inopinément surgir, de
nous surprendre, de nous étourdir, de nous blesser. Leur bienfaisante
action ne recommence qu’après que la vague s’est retirée. Alors elles
nous relèvent, nous pansent, nous raniment, et veillent à ce que le mal
que le choc nous a fait ne pénètre pas jusqu’aux sources profondes de la
vie. A cela se borne leur rôle. En apparence il est très humble. En
réalité, à moins que le hasard ne prenne la forme irrésistible d’une
maladie cruelle ou de la mort, il rend ce hasard presque impuissant, et
suffit à maintenir ce qu’il y a de meilleur et de plus propre à l’homme
dans le bonheur humain.