Il est d’autres passés plus dangereux encore que les passés de bonheur
et de gloire; ce sont ceux que peuplent des fantômes trop puissants et
trop chers. Ils sont nombreux ceux qui périssent dans les enlacements de
ses ombres aimées. N’oublions pas ceux qui ne sont plus là; mais que
leur présence idéale, au lieu d’être une peine, soit une consolation.
Recueillons et gardons dans une âme fidèle et heureuse en ses larmes,
les jours qu’ils nous donnèrent. En s’en allant ils nous ont laissé le
plus pur de ce qu’ils furent, ne perdons pas dans les mêmes ténèbres ce
qu’ils nous ont laissé et ce que la mort nous a pris. Si eux-mêmes
revenaient sur la terre, sages, puisqu’ils ont vu ce que nous cache
encore la lumière éphémère, ils nous diraient, je pense: «Ne pleurez pas
ainsi. Loin de nous ranimer, vos larmes nous épuisent, puisqu’elles vous
épuisent. Détachez-vous de nous, ne pensez plus à nous, tant que notre
pensée ne mêle que des pleurs à la vie qui nous reste dans votre propre
vie. Nous ne subsistons plus que dans vos souvenirs; mais vous croyez à
tort que les seuls qui nous touchent sont ceux qui nous regrettent.
C’est tout ce que vous faites qui se souvient de nous et réjouit nos
mânes, sans que vous le sachiez, sans qu’il soit nécessaire de vous
tourner vers nous. Si notre pâle image attriste votre ardeur, nous nous
sentons périr d’une mort plus sensible et plus irrévocable que la
première mort; et quand vous vous penchez trop souvent sur nos tombes,
vous nous prenez la vie, l’amour et le courage que vous croyez nous
rendre.»
«C’est en vous que nous sommes; c’est en toute votre vie que se trouve
notre vie; et quand vous grandissez, même en nous oubliant, nous
grandissons aussi; et nos ombres respirent comme des prisonnières dont
la prison s’entr’ouvre.»
«Si nous avons appris quelque chose de nouveau dans le monde où nous
sommes, c’est d’abord que le bien que nous vous avons fait, alors que
nous étions comme vous sur cette terre, ne balance pas le mal que fait
un souvenir qui diminue la force et la confiance de la vie.»