XIII

Surtout, n’envions le passé d’aucun homme. Notre passé fut créé par

nous-mêmes, pour nous seuls. Il est le seul qui nous convienne; le seul

qui ait à nous apprendre une vérité que personne n’eût pu nous

apprendre, le seul qui nous donne une force que personne ne nous puisse

donner. Bon ou mauvais, étincelant ou morne, il est pour nous comme un

musée qui renferme des chefs-d’œuvre uniques qui ne parlent qu’à nous;

car aucun chef-d’œuvre étranger ne saurait égaler une action que nous

avons accomplie, un baiser que nous avons reçu, une beauté que nous

avons sentie, une souffrance que nous avons subie, une angoisse qui nous

a étreints, un amour qui nous a couverts de sourires ou de larmes. Notre

passé, c’est nous-mêmes, ce que nous sommes et ce que nous deviendrons;

et sur cette sphère inconnue où nous nous agitons, nul,--du plus heureux

au plus infortuné,--nul ne saurait prévoir ce qu’il perdrait à

substituer une trace étrangère à la trace qu’il devait laisser dans la

vie. Notre passé, c’est notre secret promulgué par la bouche des années,

c’est l’image la plus mystérieuse de notre être, surprise et gardée par

le Temps. L’image n’est pas morte; un rien la dégrade ou la pare, elle

peut encore s’éclairer ou s’assombrir, rire ou pleurer, exprimer la

haine ou l’amour; mais elle demeure à jamais reconnaissable au milieu

des myriades d’images qui l’entourent. Elle nous représente derrière

nous, comme nos aspirations et nos espoirs nous représentent dans

l’avenir; et les deux visages se confondent pour nous apprendre à

nous-mêmes ce que nous sommes.

Ce qui est enviable, ce ne sont point les faits du passé, mais le tissu

spirituel dont le souvenir des jours qui ne sont plus vient envelopper

le sage. Ce tissu, qu’il soit formé dans la douleur ou dans la joie,

qu’il soit tiré de l’abondance ou de la misère des événements, peut être

également précieux; et l’on ne saurait dire, à le voir resplendir sur la

vie qui le porte, si les étoiles et les pierreries qui l’animent furent

trouvées dans les cendres parcimonieuses d’une cabane ou sur les marches

d’un palais.

Il n’y a point de passé vide ou pauvre, il n’y a point d’événements

misérables, il n’y a que des événements misérablement accueillis. Si

réellement il ne vous était rien arrivé, ce serait l’aventure la plus

extraordinaire qui fût jamais arrivée à personne, et vous en pourriez

tirer une lumière non moins extraordinaire. En réalité, les mêmes faits,

les mêmes passions, les mêmes possibilités et des occasions à peu près

identiques attendent et sollicitent la plupart des hommes. Les

circonstances et leur éclat diffèrent, mais bien moins que les réactions

intérieures; et un événement minime et inachevé, tombant dans un esprit

et dans un cœur féconds, atteint aisément la hauteur et les proportions

morales d’une conjoncture analogue qui, sur un autre plan, ébranlerait

un peuple.

A celui qui verrait étalés devant lui les passés divers d’une assemblée

humaine, s’il ne percevait en même temps les conséquences morales de

tous ces faits épars et dissemblables, il serait bien difficile de

désigner lequel de ces passés il souhaiterait vivre. Peut-être se

tromperait-il mortellement, en choisissant telle existence dont

débordent, pareils à d’énormes joyaux, des bonheurs et des triomphes

incomparables, tandis que son regard glisserait avec indifférence sur

telle autre, apparemment déserte et cependant peuplée d’émotions

sereines et de hautes pensées rédemptrices qui la rendent heureuse entre

toutes, mais ne se montrent point. Car nous savons bien qu’il suffit

d’une pensée pour bouleverser, aussi profondément que ferait une grande

victoire ou une grande défaite, ce que le destin nous donna et ce qu’il

nous réserve. Elle ne fait pas de bruit, elle ne choque pas un caillou

sur la route illusoire que l’on voit; mais tranquillement elle élève une

pyramide indestructible au tournant du chemin plus réel que suit la vie

secrète; et soudain, tout ce qui nous arrive, jusqu’aux phénomènes du

ciel et de la terre, prend une direction nouvelle.

Ce qu’il y a de plus important dans la vie de Siegfried, ce n’est pas le

moment où il forge l’épée prodigieuse, ni celui où il tue le dragon et

oblige les dieux à lui céder la place; ce n’est pas davantage la minute

éblouie où il trouve l’amour sur la montagne en flammes, mais la brève

seconde arrachée aux décrets éternels, le petit geste puéril où, ayant

approché par mégarde de ses lèvres l’une de ses mains rougies du sang de

sa mystérieuse victime, ses yeux et ses oreilles s’ouvrent; il entend le

langage caché de tout ce qui l’entoure, surprend la trahison du Nain,

qui représente les mauvaises puissances, et, tout à coup, apprend à

faire ce qu’il doit faire.

Le temple enseveli · 第 89 / 111 题