Surtout, n’envions le passé d’aucun homme. Notre passé fut créé par
nous-mêmes, pour nous seuls. Il est le seul qui nous convienne; le seul
qui ait à nous apprendre une vérité que personne n’eût pu nous
apprendre, le seul qui nous donne une force que personne ne nous puisse
donner. Bon ou mauvais, étincelant ou morne, il est pour nous comme un
musée qui renferme des chefs-d’œuvre uniques qui ne parlent qu’à nous;
car aucun chef-d’œuvre étranger ne saurait égaler une action que nous
avons accomplie, un baiser que nous avons reçu, une beauté que nous
avons sentie, une souffrance que nous avons subie, une angoisse qui nous
a étreints, un amour qui nous a couverts de sourires ou de larmes. Notre
passé, c’est nous-mêmes, ce que nous sommes et ce que nous deviendrons;
et sur cette sphère inconnue où nous nous agitons, nul,--du plus heureux
au plus infortuné,--nul ne saurait prévoir ce qu’il perdrait à
substituer une trace étrangère à la trace qu’il devait laisser dans la
vie. Notre passé, c’est notre secret promulgué par la bouche des années,
c’est l’image la plus mystérieuse de notre être, surprise et gardée par
le Temps. L’image n’est pas morte; un rien la dégrade ou la pare, elle
peut encore s’éclairer ou s’assombrir, rire ou pleurer, exprimer la
haine ou l’amour; mais elle demeure à jamais reconnaissable au milieu
des myriades d’images qui l’entourent. Elle nous représente derrière
nous, comme nos aspirations et nos espoirs nous représentent dans
l’avenir; et les deux visages se confondent pour nous apprendre à
nous-mêmes ce que nous sommes.
Ce qui est enviable, ce ne sont point les faits du passé, mais le tissu
spirituel dont le souvenir des jours qui ne sont plus vient envelopper
le sage. Ce tissu, qu’il soit formé dans la douleur ou dans la joie,
qu’il soit tiré de l’abondance ou de la misère des événements, peut être
également précieux; et l’on ne saurait dire, à le voir resplendir sur la
vie qui le porte, si les étoiles et les pierreries qui l’animent furent
trouvées dans les cendres parcimonieuses d’une cabane ou sur les marches
d’un palais.
Il n’y a point de passé vide ou pauvre, il n’y a point d’événements
misérables, il n’y a que des événements misérablement accueillis. Si
réellement il ne vous était rien arrivé, ce serait l’aventure la plus
extraordinaire qui fût jamais arrivée à personne, et vous en pourriez
tirer une lumière non moins extraordinaire. En réalité, les mêmes faits,
les mêmes passions, les mêmes possibilités et des occasions à peu près
identiques attendent et sollicitent la plupart des hommes. Les
circonstances et leur éclat diffèrent, mais bien moins que les réactions
intérieures; et un événement minime et inachevé, tombant dans un esprit
et dans un cœur féconds, atteint aisément la hauteur et les proportions
morales d’une conjoncture analogue qui, sur un autre plan, ébranlerait
un peuple.
A celui qui verrait étalés devant lui les passés divers d’une assemblée
humaine, s’il ne percevait en même temps les conséquences morales de
tous ces faits épars et dissemblables, il serait bien difficile de
désigner lequel de ces passés il souhaiterait vivre. Peut-être se
tromperait-il mortellement, en choisissant telle existence dont
débordent, pareils à d’énormes joyaux, des bonheurs et des triomphes
incomparables, tandis que son regard glisserait avec indifférence sur
telle autre, apparemment déserte et cependant peuplée d’émotions
sereines et de hautes pensées rédemptrices qui la rendent heureuse entre
toutes, mais ne se montrent point. Car nous savons bien qu’il suffit
d’une pensée pour bouleverser, aussi profondément que ferait une grande
victoire ou une grande défaite, ce que le destin nous donna et ce qu’il
nous réserve. Elle ne fait pas de bruit, elle ne choque pas un caillou
sur la route illusoire que l’on voit; mais tranquillement elle élève une
pyramide indestructible au tournant du chemin plus réel que suit la vie
secrète; et soudain, tout ce qui nous arrive, jusqu’aux phénomènes du
ciel et de la terre, prend une direction nouvelle.
Ce qu’il y a de plus important dans la vie de Siegfried, ce n’est pas le
moment où il forge l’épée prodigieuse, ni celui où il tue le dragon et
oblige les dieux à lui céder la place; ce n’est pas davantage la minute
éblouie où il trouve l’amour sur la montagne en flammes, mais la brève
seconde arrachée aux décrets éternels, le petit geste puéril où, ayant
approché par mégarde de ses lèvres l’une de ses mains rougies du sang de
sa mystérieuse victime, ses yeux et ses oreilles s’ouvrent; il entend le
langage caché de tout ce qui l’entoure, surprend la trahison du Nain,
qui représente les mauvaises puissances, et, tout à coup, apprend à
faire ce qu’il doit faire.