Ne nous endormons point dans notre passé. Plus il est heureux ou
glorieux, plus il doit nous être suspect s’il tend à s’arrondir en voûte
sur notre vie, s’il ne change pas sans cesse sous notre œil, si le
présent s’accoutume à le visiter, non plus comme un bon ouvrier qui s’y
rend pour y faire le travail auquel l’appellent les ordres
d’aujourd’hui, mais comme un pèlerin passif et trop crédule qui se
contente de contempler de belles ruines immobiles.
Et n’ayons pas pour lui le respect profond que l’instinct nous impose,
si ce respect nous fait craindre d’en troubler la belle ordonnance.
Mieux vaut un passé ordinaire, qui se tient à sa place dans sa brume,
qu’un passé somptueux qui prétend régenter ce qui ne lui appartient
plus. Mieux vaut un présent médiocre mais bien vivant, et qui agit comme
s’il était seul au monde, qu’un présent qui se meurt fièrement dans les
chaînes d’un merveilleux jadis. Un pas que nous faisons à cette heure
vers un but incertain a plus d’importance pour nous que les mille lieues
que nous avons faites autrefois vers une victoire éclatante mais
périmée. Notre passé n’eut d’autre mission que de nous élever au moment
où nous sommes, et de nous y fournir les armes, l’expérience, la pensée
et la joie nécessaires. Qu’à ce moment précis, il nous retire ou
détourne sur lui une parcelle de notre énergie; si glorieux qu’il ait
été, il ne fut qu’inutile, et il eût mieux valu qu’il n’eût pas existé.
Quand nous lui permettons d’entraver un geste que nous allions faire,
c’est alors que notre mort commence, et que les édifices de l’avenir
prennent subitement la forme de tombeaux.