Oui, alors même qu’il y aurait dans notre passé des crimes que notre
meilleure volonté ne puisse plus atteindre, et dont il ne soit plus
possible qu’elle arrête les effets, si l’on considère, par-dessus les
circonstances de temps et de lieu, le vaste plan de chaque existence
humaine, ces crimes sortent réellement de notre vie dès l’instant que
nous sentons qu’aucune tentation, qu’aucune force de ce monde ne
pourrait nous induire à en commettre de semblables. Ils ne sont pas
pardonnés au dehors, car peu de choses s’oublient et se pardonnent dans
la sphère extérieure; ils continuent de produire leurs effets matériels,
car les lois des effets et des causes sont étrangères à celles de notre
conscience. Mais au tribunal de notre justice personnelle, le seul qui
ait une action décisive sur notre vie inaccessible, le seul qui nous
juge efficacement jusqu’aux moelles et dont nous ne puissions éluder les
arrêts, une action malfaisante que nous regardons de plus haut que le
lieu où elle fut hasardée, est une action qui n’existe plus que pour
nous rendre la descente plus difficile, et qui n’a désormais le droit de
se redresser devant nous qu’au moment où nous penchons de nouveau vers
l’abîme qu’elle garde.
Certes, c’est une des plus profondes tristesses humaines, que d’avoir
dans son passé des injustices dont toutes les routes sont, pour ainsi
dire, barrées derrière nous, dont il n’est plus possible de retrouver,
de rejoindre, de relever ou de consoler les victimes. C’est une des
douleurs qui s’oublient le moins vite que d’avoir abusé de sa force pour
dépouiller le faible qui a définitivement succombé; d’avoir iniquement
et mortellement fait souffrir un cœur qui nous aimait, ou simplement
méconnu une affection touchante qui s’offrait. Il est nécessaire que
cela pèse d’un grand poids sur notre existence. Mais selon le point où
nous avons fixé notre conscience actuelle, il dépend de nous que ce
poids fasse descendre ou remonter toute notre destinée morale. Il est
inévitable,--car presque rien ne meurt de ce que nous faisons,--il est
inévitable que beaucoup d’injustices commises ressuscitent quelque jour,
pour réclamer les parts qui leur demeurent dues, et commencer de
légitimes représailles. Elles atteindront alors notre vie extérieure;
mais avant de pouvoir toucher à l’être intime qui est au centre de cette
vie, elles seront forcées de passer par le jugement que nous avons déjà
porté sur nous-mêmes; et la qualité de ce jugement déterminera
l’attitude de ces mystérieuses envoyées qui viennent des profondeurs où
s’élabore l’éternel équilibre des effets et des causes. Si nous nous
sommes sincèrement interrogés et condamnés du haut de notre conscience
nouvelle, ce ne seront point de soudaines et menaçantes revendicatrices
que nous verrons surgir de toutes parts, mais de bienveillantes
visiteuses, presque des amies attendues, qui s’approcheront en silence.
Elles savent d’avance qu’elles trouveront un homme qui n’est plus le
coupable qu’elles cherchent; et, au lieu des idées de révolte, de
désespoir, de haine, au lieu des châtiments qui dégradent ou qui tuent,
elles verseront dans notre cœur les pensées et les peines qui
ennoblissent, purifient et consolent.
X
Entre beaucoup de choses, qui dérivent presque toutes d’un même principe
de confiance et d’ardeur, ce qui différencie les heureux et les forts de
ceux qui pleurent et sont découragés, c’est bien moins ce qu’ils ont
fait ou subi que la manière dont ils savent se rappeler ce qu’ils firent
ou subirent. A le prendre en soi, il n’y a de passé heureux pour
personne; et les privilégiés du destin, s’ils considèrent ce qui demeure
des années écoulées dans le plus grand bonheur, ont peut-être plus de
raison de s’attrister que les infortunés qui parcourent les restes d’une
vie de misère. Tout ce qui fut un jour et n’est plus aujourd’hui incline
à la tristesse, surtout ce qui fut très beau et très heureux. L’objet
des regrets--que ceux-ci se tournent vers ce qui a été ou ce qui aurait
pu être--est donc à peu près le même pour tous les hommes; et leur
tristesse devrait être identique. Pourtant, elle ne l’est point; ici
elle règne sans interruption, et là-bas ne se montre qu’à de longs
intervalles. Il faut donc qu’elle dépende d’autre chose que des faits
accomplis. Elle dépend de la façon dont l’homme agit sur eux. Les
vainqueurs de ce monde, ceux qui ne perdent pas leur temps à fermer
l’horizon avec de l’immuable et de l’irréparable imaginaires, ceux qui
semblent naître chaque matin dans un monde qui naît sans cesse à
l’avenir, ceux-là savent d’instinct que ce qui paraît ne plus exister,
existe toujours vierge, que ce qu’on croit fini est en train de
s’achever. Ils savent que les années que le temps leur a prises sont
encore en travail, et sous leur nouveau maître n’obéissent qu’à
l’ancien. Ils savent que leur passé est toujours en mouvement; qu’hier
qui fut lugubre, infirme ou très coupable, reviendra tout joyeux,
innocent, rajeuni, sur la route de demain. Ils savent que leur image
n’est pas encore fixée dans les jours écoulés, qu’il suffit d’une pensée
ou d’un acte décisifs pour bouleverser toute l’œuvre. Ils savent que, si
vieille, si compacte que soit l’ombre étendue derrière eux, ils n’ont
qu’à faire un geste d’allégresse ou d’espoir pour que l’ombre aussitôt
l’imite et le prolonge jusqu’aux petites ruines de leur première
enfance, et tire de ces débris des trésors imprévus. Ils savent que tout
peut s’embellir et devenir meilleur rétroactivement, et que les morts
eux-mêmes casseront leurs sentences au fond de leurs tombeaux pour juger
à nouveau un passé qu’aujourd’hui vient de faire revivre et de
transfigurer.
Ils sont heureux ceux qui trouvent cet instinct aux plis de leur
berceau. Mais ceux qui ne l’ont point ne peuvent-ils l’imiter, et l’une
des missions de la sagesse humaine n’est-elle pas de nous faire acquérir
les instincts salutaires que la nature nous avait refusés?