Dès que notre activité morale s’alentit, les événements accomplis
accourent et nous assaillent; et malheur à celui qui leur ouvre la porte
et les laisse s’installer à son foyer! A l’envi, ils l’accablent des
dons les plus propres à briser les courages. Et le passé le plus heureux
et le plus noble, quand nous lui permettons de s’introduire en nous, non
comme un hôte que nous y invitons, mais comme un parasite qui s’impose,
est aussi dangereux que le passé le plus lugubre et le plus criminel. Si
celui-ci n’apporte que des remords impuissants, celui-là n’amène que des
regrets stériles; et remords et regrets qui pénètrent ainsi nous sont
également funestes. Pour tirer du passé ce qu’il contient de
précieux--et il contient presque toutes nos richesses--il faut aller à
lui aux heures où notre force est dans sa plénitude, entrer en maître
dans son domaine, y choisir ce qui nous convient, et lui laisser le
reste, en lui défendant de franchir notre seuil sans notre ordre. Comme
tout ce qui ne vit en somme qu’aux dépens de notre force spirituelle, il
prendra tôt l’habitude d’obéir. Peut-être essayera-t-il d’abord de
résister. Il aura recours aux ruses, aux prières. Il voudra nous tenter
et nous attendrir. Il nous fera voir des espoirs déçus, des joies qui ne
reviendront plus, des reproches mérités, des affections brisées, de
l’amour qui est mort, de la haine qui expire, de la foi gaspillée, de la
beauté perdue, tout ce qui fut un jour le merveilleux ressort de notre
ardeur à vivre, et tout ce que ses ruines recèlent maintenant de
tristesses qui nous rappellent, et de bonheurs défunts. Mais nous
passerons outre, sans retourner la tête, écartant de la main la foule
des souvenirs, comme le sage Ulysse, dans la nuit Cimmérienne, à l’aide
de son épée, écartait du sang noir qui devait les faire revivre et leur
rendre un instant la parole, toutes les ombres des morts--même celle de
sa mère--qu’il n’avait pas mission d’interroger. Nous irons droit à
telle joie, à tel regret, à tel remords dont le conseil est nécessaire;
nous irons poser des questions très précises à telle injustice, soit que
nous voulions réparer celle-ci s’il est encore possible de le faire;
soit que nous venions demander au spectacle de telle autre que nous
avons commise et dont les victimes ne sont plus, la force indispensable
pour nous élever au-dessus des injustices que nous nous sentons encore
capables de commettre aujourd’hui.