C’est arbitrairement que nous situons derrière nous un certain nombre
d’événements. Nous les reléguons à l’horizon de nos souvenirs; et une
fois là, nous nous imaginons qu’ils appartiennent à un monde dans lequel
tous les efforts des hommes réunis ne peuvent plus relever une fleur ni
essuyer une larme. Mais, étrange contradiction! tout en admettant que
nous n’avons plus aucune action sur eux, nous sommes convaincus qu’ils
agissent sur nous. La vérité est qu’ils n’agissent sur nous qu’autant
que nous renonçons à agir sur eux. Le passé ne s’affirme que pour ceux
en qui la vie morale s’est arrêtée. Il ne se fixe dans sa forme
redoutable qu’à partir de cet arrêt. A compter de ce point il y a
vraiment derrière nous de l’irréparable, et le poids de ce que nous
avons fait descend sur nos épaules. Mais tant que nous ne nous
interrompons pas de vivre par l’esprit et le caractère, il demeure en
suspens sur notre tête; et pareil à ces nuages complaisants qu’Hamlet
montre à Polonius, il attend que notre regard lui transmette la figure
d’espérance ou de crainte, de trouble ou de sérénité, que nous élaborons
en nous.