Notre passé dépend tout entier de notre présent et change
perpétuellement avec lui. Il prend immédiatement la forme des vases dans
lesquels notre pensée d’aujourd’hui le recueille. Il est contenu dans
notre mémoire, et rien n’est plus variable et plus impressionnable, rien
n’est moins indépendant que cette mémoire, alimentée et travaillée sans
cesse par notre cœur et notre intelligence, qui deviennent plus petits
ou plus grands, meilleurs ou pires selon les efforts que nous faisons.
Ce qui importe à chacun de nous dans le passé, ce qui nous en reste, ce
qui est partie de nous-mêmes, ce ne sont pas les actes accomplis ou les
aventures subies, ce sont les réactions morales que produisent en ce
moment sur nous les événements qui ont eu lieu; c’est l’être intérieur
qu’ils ont contribué à façonner; et ces réactions qui créent l’être
intime et souverain dépendent entièrement de la manière dont nous
envisageons les événements révolus. Elles varient suivant la substance
morale qu’elles rencontrent en nous. Or, à chaque degré que gravissent
notre intelligence et nos sentiments, la substance morale de notre être
se modifie; et aussitôt les plus immuables faits qui paraissent scellés
dans la pierre et le bronze revêtent un aspect tout différent, se
déplacent et se raniment, nous donnent des conseils plus vastes et plus
courageux, entraînent la mémoire dans leur ascension, et, d’un amas de
ruines qui pourrissaient dans l’ombre, reforment une cité qui se
repeuple et sur laquelle le soleil se lève de nouveau.