IV

En vérité, la force du passé est une des plus lourdes qui pèsent sur les

hommes et les courbent vers la tristesse. Pourtant, aucune ne serait

plus docile, ne suivrait plus volontiers la direction que nous lui

donnerions si nous savions tirer meilleur parti de sa docilité. A y bien

réfléchir, le passé nous appartient aussi réellement que le présent, et

il est plus malléable que l’avenir. Autant que le présent, bien plus que

l’avenir, il est tout entier dans notre pensée, et constamment dans

notre main; et cela est vrai non seulement des régions de notre passé

matériel où il nous est encore possible de relever les ruines que nous

avons faites, mais aussi des parties de ce passé qui semblent

irrémédiablement soustraites à nos bonnes intentions trop tardives; et

surtout de notre passé moral et de tout ce qu’on croit le plus

irréparable en lui.

V

«Le passé est passé», disons-nous; et cela n’est pas vrai; le passé est

toujours présent. «Nous portons le poids de notre passé», affirmons-nous

encore; et cela n’est pas vrai; c’est le passé qui porte notre poids.

«Rien ne peut effacer le passé.» Et cela n’est pas vrai; le présent et

l’avenir, au moindre signe de notre volonté, parcourent le passé et

y effacent tout ce que nous leur enjoignons d’y effacer.

«L’indestructible, l’irréparable, l’immuable passé!» Et cela n’est pas

vrai non plus. C’est le présent qui est immuable et ne répare rien dans

ceux qui parlent ainsi. «Mon passé est mauvais, il est triste, il est

vide, disons-nous enfin, je n’y trouve pas une minute de beauté, de

bonheur ou d’amour; je n’y vois que des ruines sans grandeur...» Et tout

cela n’est pas vrai; car vous y voyez exactement ce que vous y mettez

dans l’instant même que vous le regardez.

Le temple enseveli · 第 82 / 111 题