En vérité, la force du passé est une des plus lourdes qui pèsent sur les
hommes et les courbent vers la tristesse. Pourtant, aucune ne serait
plus docile, ne suivrait plus volontiers la direction que nous lui
donnerions si nous savions tirer meilleur parti de sa docilité. A y bien
réfléchir, le passé nous appartient aussi réellement que le présent, et
il est plus malléable que l’avenir. Autant que le présent, bien plus que
l’avenir, il est tout entier dans notre pensée, et constamment dans
notre main; et cela est vrai non seulement des régions de notre passé
matériel où il nous est encore possible de relever les ruines que nous
avons faites, mais aussi des parties de ce passé qui semblent
irrémédiablement soustraites à nos bonnes intentions trop tardives; et
surtout de notre passé moral et de tout ce qu’on croit le plus
irréparable en lui.
V
«Le passé est passé», disons-nous; et cela n’est pas vrai; le passé est
toujours présent. «Nous portons le poids de notre passé», affirmons-nous
encore; et cela n’est pas vrai; c’est le passé qui porte notre poids.
«Rien ne peut effacer le passé.» Et cela n’est pas vrai; le présent et
l’avenir, au moindre signe de notre volonté, parcourent le passé et
y effacent tout ce que nous leur enjoignons d’y effacer.
«L’indestructible, l’irréparable, l’immuable passé!» Et cela n’est pas
vrai non plus. C’est le présent qui est immuable et ne répare rien dans
ceux qui parlent ainsi. «Mon passé est mauvais, il est triste, il est
vide, disons-nous enfin, je n’y trouve pas une minute de beauté, de
bonheur ou d’amour; je n’y vois que des ruines sans grandeur...» Et tout
cela n’est pas vrai; car vous y voyez exactement ce que vous y mettez
dans l’instant même que vous le regardez.