Parmi ces idées toutes faites, celles qui président à notre conception
du passé sont particulièrement arrêtées. Grâce à elles, le passé nous
paraît une puissance aussi importante, aussi inébranlable que le Destin.
Il est le destin qui agit en arrière et donne la main à celui qui agit
en avant de nous. Il lui passe le dernier anneau de nos chaînes. Il nous
pousse avec la même brutalité irrésistible que l’autre nous tire.
Peut-être sa brutalité est-elle plus saisissante et plus terrible. On
peut douter du destin. C’est un dieu dont beaucoup ne subissent pas
l’atteinte. Mais personne ne songe à contester la force du passé. Il
paraît impossible de n’en point éprouver tôt ou tard les effets. Ceux-là
mêmes qui se refusent à admettre tout ce qui n’est pas tangible
reportent sur ce passé qu’ils peuvent toucher du doigt, toute
l’influence, toutes les pensées de mystère et d’intervention souveraine
qu’ils ôtent à ce qu’ils nient, pour faire de lui le dieu presque unique
et d’autant plus redoutable de leur Olympe dépeuplé.