Où va l’humanité? Cette préoccupation du but et de la fin est purement
humaine, une sorte de provincialisme ou d’infirmité de notre esprit, et
n’a, apparemment, rien de commun avec la réalité universelle. Les choses
ont-elles un but? Pourquoi en auraient-elles un et que serait un but ou
une fin dans un organisme infini?
Mais s’il est probable que nous n’avons d’autre mission que d’occuper un
instant une petite place qui serait tenue par des cigales ou des
violettes sans que l’éclat ou l’économie de l’univers fussent altérés,
sans que les destinées de la terre fussent prolongées ou abrégées d’une
heure, si nous ne marchons que pour marcher, sans nous rendre nulle
part, nous ne pouvons néanmoins nous intéresser à autre chose qu’à cette
marche inutile, et cela est, en outre, parfaitement raisonnable et le
parti le plus haut que nous ayons à prendre. Ne donnerions-nous point
tort à la fourmi qui, étant à même d’étudier les lois des astres, sans
avoir du reste le moindre espoir d’en modifier jamais les moindres
conséquences, déciderait qu’il n’y a plus lieu de s’occuper des affaires
ni de l’avenir de la fourmilière? Pour nous qui la jugeons et la
dominons avec une assurance et une aisance qui répondent à celles que
nous prêtons à nos grands dieux, serait-ce une bonne fourmi, une fourmi
morale que cette fourmi trop universelle?
La raison à son apogée est stérile et ne nous enseigne que l’immobilité,
si après avoir reconnu les petitesses et le néant de nos passions, de
nos espoirs, de tout notre être et d’elle-même, elle ne revient sur ses
pas pour s’intéresser à ces petitesses et à tout ce néant, comme aux
seules choses auxquelles elle puisse être utile en ce monde.
Si nous ignorons où nous allons, n’en prenons pas moins plaisir à notre
marche, et pour l’alléger et l’encourager tâchons de deviner l’étape
prochaine. Que sera-t-elle? Nous aurons évidemment à passer par un
défilé terrible. Mais, malgré la menace de ce défilé, les chemins qui
s’élargissent et s’aplanissent, les arbres qui arrondissent et
commencent à fleurir leurs couronnes, le silence des eaux qui se
reposent et s’étalent, tout annonce que nous approchons de la plus vaste
plaine que l’humanité ait eu à saluer jusqu’ici du haut des sentiers
tortueux qu’elle gravit depuis sa naissance. La nommera-t-on «la
première plaine des loisirs»? Bien que nous défiant des surprises de
l’avenir, et quels que soient les peines et les soucis qui l’attendent
par delà, il paraît à peu près certain que la masse des hommes va
connaître des jours où, grâce à une égalité moins illusoire, grâce aux
machines, à la chimie agricole, grâce peut-être à la médecine ou à je ne
sais quelle science qui naît, le travail sera moins âpre, moins
incessant, moins matériel, moins tyrannique, moins impitoyable. Que
fera-t-elle de ses loisirs? Qui sait si sa destinée ne dépend pas de
leur emploi? L’un des premiers devoirs de ses conseillers serait
peut-être de l’accoutumer dès cette heure à en jouir d’une manière moins
basse et moins funeste. Autant que le travail ou la guerre, c’est en
somme la façon plus ou moins digne, honnête, réfléchie, gracieuse et
élevée dont il jouit de ses heures délivrées, qui fixe la valeur morale
d’un individu et d’un peuple. C’est elle aussi qui l’épuise et le
réconforte, le dégrade ou l’ennoblit. Actuellement, dans les grandes
villes, trois jours d’oisiveté peuplent les hôpitaux de victimes plus
dangereusement atteintes que ne le font trois mois de travail.