Il faudra bien que notre morale se conforme quelque jour à la mission
probable de l’espèce, et remplace la plupart des restrictions
arbitraires, et souvent ridicules, dont elle est tissue, par ces
restrictions logiques et indispensables. Car l’unique morale d’un être
ou d’une espèce est la subordination de sa manière de vivre à
l’accomplissement de la mission générale qui lui paraît confiée. Nous
verrons ainsi se déplacer peu à peu l’axe d’un certain nombre de péchés
et de grands attentats, jusqu’à ce qu’à tous les crimes conventionnels
contre le corps soient substitués les crimes véritables contre les
destinées de l’humanité, c’est-à-dire tout ce qui porte atteinte à la
puissance, à l’intégrité, à la liberté, à la prépondérance, aux loisirs
de l’intelligence.
Ce n’est pas à dire que le corps soit l’irréconciliable ennemi, comme
dans la théorie chrétienne. Loin de là. Que tout d’abord il s’affirme
aussi sain, aussi robuste, aussi beau que possible. Mais c’est un enfant
capricieux, exigeant, imprévoyant, égoïste, et d’autant plus dangereux
qu’il est plus fort. Il n’a qu’un culte, celui de la minute présente. La
pensée puérile et la satisfaction élémentaire, béate et précaire du
petit chien ou du nègre, voilà tout ce qu’il peut imaginer et désirer.
Du reste, il jouit avec désinvolture, et comme s’ils lui étaient dus, du
bien-être, de la sécurité, des loisirs, des agréments, des voluptés
qu’une intelligence plus active sait lui procurer. Et livré à lui-même,
il en jouirait si sottement et si sauvagement qu’il ne tarderait guère à
étouffer l’intelligence à laquelle il doit son bonheur. Il y a donc des
restrictions et des renoncements nécessaires. Ils ne sont pas seulement
imposés à celui qui a le droit de croire ou d’espérer qu’il travaille
effectivement à la solution de l’énigme, à l’accomplissement des
destinées humaines, au triomphe de la pensée sur la substance aveugle,
mais encore à tous ceux qui suivent passivement, dans l’épaisse
arrière-garde inconsciente, les évolutions phosphorescentes de
l’intelligence à travers les éléments et les ténèbres de nos mondes.
L’humanité est un être unique et unanime. Il paraît étrange qu’une
dépression de la pensée de la masse, de cette pensée qui est à peine de
la pensée, puisse avoir quelque influence sur le caractère, la moralité,
les habitudes laborieuses, l’idéal, le sentiment du devoir,
l’indépendance et la force intellectuelle de l’astronome, du chimiste,
du poète ou du philosophe. Pourtant il semble bien qu’elle en ait une,
et décisive. Aucune idée ne s’allume sur les sommets si les innombrables
et uniformes petites idées de la plaine n’atteignent un certain niveau.
En bas, on ne pense pas avec force, mais on y pense en nombre, et le peu
qu’on y pense acquiert une influence en quelque sorte atmosphérique.
Cette atmosphère est hostile ou salutaire à ceux qui se hasardent sur
les pics, au bord des précipices, à la pointe des glaciers, selon
qu’elle est plus ou moins lourde ou plus ou moins légère, plus ou moins
chargée d’idées généreuses ou d’habitudes et de désirs grossiers.
L’action héroïque d’un peuple (la Réforme, par exemple, la Révolution
française, toutes les guerres d’indépendance ou de libération, le
meurtre des tyrans, etc.) l’assainit et la féconde pour plus d’un
siècle. Mais il n’en faut pas tant pour soulager ceux qui travaillent à
l’accomplissement des destinées. Qu’autour d’eux, les habitudes soient
un peu moins basses, les espérances plus désintéressées; que les
inquiétudes, les passions, les plaisirs, les amours s’éclairent d’un
rayon de grâce, d’insouciance, de ferveur immatérielle, voilà qu’ils
respirent librement, ils se sentent soutenus, ils n’ont plus à lutter
contre les parties instinctives d’eux-mêmes, leurs forces s’allègent et
se concentrent. Le paysan qui, le dimanche, au lieu de s’enivrer au
cabaret, reste paisiblement à lire sous les pommiers de son verger; le
petit bourgeois qui sacrifie à un noble spectacle, ou simplement à une
après-midi silencieuse, les émotions et les vociférations du champ de
courses; l’ouvrier qui, plutôt que de remplir les rues de chants
obscènes ou idiots, va se promener dans la campagne ou contempler le
coucher du soleil du haut des remparts, on peut dire qu’ils apportent
une aide anonyme et inconsciente, mais considérable, au triomphe de la
grande flamme humaine.
V
Mais que de choses à faire et à apprendre, avant que la grande flamme
s’élève claire et sûre! Comme nous le disions tout à l’heure, dans ses
rapports avec la matière, l’humanité en est encore aux tâtonnements et
aux expériences des premiers jours. Elle ne sait même pas au juste
comment il faut qu’elle se nourrisse, si elle est frugivore ou
carnivore, ni la quantité de nourriture qu’il faut prendre. Son
intelligence égare son instinct. C’est d’hier seulement qu’on lui a
révélé qu’elle s’était probablement trompée jusqu’ici sur le choix de
ses aliments, qu’il fallait réduire de plus de deux tiers la quantité
d’azote et notablement augmenter celle des hydrocarbones qu’elle
consomme; que quelques légumes, quelques fruits, quelques farineux, un
peu de lait, ce qui n’est que l’accessoire de ces repas qui font son
principal souci, le but de ses efforts, et dont elle s’épuise à
conquérir l’abondance malfaisante, suffisent à entretenir l’ardeur de la
plus belle et de la plus puissante vie. Je n’ai pas l’intention
d’approfondir ici la question du végétarisme ni de rencontrer les
objections qu’on y peut faire, mais il convient de reconnaître que bien
peu de ces objections résistent à un examen loyal et attentif, et l’on
peut affirmer que tous ceux qui se sont soumis à ce régime ont senti
leurs forces s’accroître, leur santé se rétablir ou s’affermir, leur
esprit s’alléger et se purifier comme au sortir d’une prison séculaire,
nauséabonde et misérable.
Mais n’allons pas terminer ces pages par un essai sur l’alimentation.
Pourtant, cela serait fort naturel. Toute notre justice, toute notre
morale, tous nos sentiments et toutes nos pensées dérivent en somme de
trois ou quatre besoins primordiaux dont le principal est celui de la
nourriture. La moindre modification de l’un de ces besoins amènerait des
changements considérables dans notre vie morale. Si quelque jour se
généralisait la certitude que l’homme peut se passer de la chair des
animaux, il y aurait non seulement une grande révolution
économique,--car un bœuf, pour produire une livre de viande, consomme
plus de cent livres de fourrage,--il y aurait encore une amélioration
morale probablement aussi importante et certainement plus sincère et
plus durable que si l’Envoyé du Père revenait une seconde fois visiter
notre terre pour réparer les erreurs et les oublis de son premier
pèlerinage. On constate en effet que l’homme qui abandonne le régime
carné renonce presque nécessairement à l’alcool, et celui qui renonce à
l’alcool renonce par le fait même à la plupart des plaisirs violents et
grossiers. Or le prestige, le préjugé et la recherche passionnée de ces
plaisirs forment le grand obstacle au développement harmonieux de
l’humanité. S’en détacher, c’est se créer de nobles loisirs, d’autres
désirs, un espoir de divertissement qui sera nécessairement plus élevé,
car il ne saurait être aussi bas que celui qui naît de l’alcool. Mais
verrons-nous ces heures plus légères et plus pures? Le crime de
l’alcool, ce n’est pas seulement qu’il tue ses fidèles et empoisonne la
moitié de la race, c’est aussi qu’il exerce une influence indirecte mais
profonde sur les idées de ceux-là mêmes qui s’en écartent avec effroi.
Il entretient dans la foule, et, par l’action irrésistible de la foule,
jusque dans la vie ordinaire de l’élite, une notion du plaisir qui
altère et rabaisse tout ce qui touche au repos, à la paix, à
l’épanouissement, à l’allégresse de l’homme, et l’on peut dire que pour
l’instant il rend presque impossible la naissance d’un idéal de bonheur
plus réel, plus profond, plus simple, plus paisible, plus grave, plus
spirituel, plus humain. Il est évident que cet idéal de bonheur semble
encore bien imaginaire et bien insignifiant; et cette certitude de ceux
qui sont convaincus que notre race s’est trompée jusqu’ici sur le choix
de ses aliments, à supposer que toutes les expériences la confirment,
mettra, comme n’importe quelle certitude, un temps infini à descendre
dans la masse confuse qu’elle doit éclairer et soulager. Mais qui sait
si ce n’est pas là l’expédient que tient en réserve la nature, quand la
lutte pour la vie, qui est en ce moment la lutte pour la viande et pour
l’alcool, double source de dilapidation et d’injustice qui alimente
toutes les autres, double symbole d’une nécessité et d’un bonheur qui ne
sont pas humains, deviendra décidément insupportable?