VII

Cela nous ramène au bonheur qui devrait être et qui sera probablement

dans la suite des temps le bonheur humain proprement dit. Il est

présumable que si nous avions pris part à la création de ce monde, nous

aurions donné à ce qu’il y a de meilleur, de plus immatériel, de plus

distinctement homme dans l’homme, une force plus sensible et plus

efficace. Une pensée d’amour, une intuition de l’intelligence, une

parole de justice, un acte de pitié, un simple désir de sacrifice et de

pardon, un mouvement de sympathie, un élan de notre être vers la bonté,

la beauté ou la vérité, s’ils étaient aux yeux de l’univers ce qu’ils

sont réellement aux yeux de l’homme qui les connaît, eussent pu produire

des fleurs miraculeuses, une lumière extraordinaire, une harmonie

inconcevable, éloigner la nuit, rappeler le printemps et le soleil,

arrêter la misère, la maladie, la douleur et la tempête, délivrer la

pensée, immortaliser les sentiments, prolonger la jeunesse, déployer

l’allégresse, éterniser la vie. Il aurait pu se faire qu’ils fussent

irrésistibles, qu’ils fussent visiblement récompensés, comme l’activité

du laboureur, le travail de l’abeille, le chant du rossignol. Mais nous

n’ignorons plus que le monde moral est un monde où nous sommes

absolument seuls, un monde renfermé tout entier en nous-mêmes, qui n’a

pour ainsi dire aucune communication avec la matière, et n’exerce sur

elle qu’une influence hasardeuse et exceptionnelle. Il n’en est pas

moins réel et infini, et si les mots n’en parlent pas comme il faudrait,

c’est que les mots sont, à tout prendre, de petits morceaux de matière

qui voudraient pénétrer dans une sphère où la matière ne règne point.

C’est que toujours ils trahissent plus ou moins la pensée par les images

qu’ils évoquent. Pour exprimer la plus délicate volupté, la plus noble

ivresse spirituelle, l’amour le plus complet, le plus inébranlable, il

faut bien qu’ils les comparent à la volupté, à l’ivresse la plus

brutale, à la possession, au désir le plus grossier; et non seulement

tout ce que l’âme de l’homme a conquis de meilleur, ils le rabaissent

ainsi au niveau de comparaisons encore plongées dans la nature

primitive, mais, malgré nous, ils nous incitent à croire que l’objet ou

le sentiment comparé est moins réel, moins solide que le type auquel on

le compare. Voilà l’infirmité et l’injustice de tout ce qui tente

d’exprimer les secrets de l’homme. En attendant, nous aurions tort de

n’accorder qu’une attention distraite aux événements de ce monde

intérieur que les mots amoindrissent, ce sont les seuls véritablement et

purement humains qu’il nous ait été possible de rencontrer jusqu’ici.

Ne les croyons pas inutiles, encore qu’ils se perdent comme la rosée qui

s’égoutte d’une pâle fleur matinale dans l’immense torrent des forces

matérielles. Nous vivons dans un univers qui, bien qu’illimité, est

aussi hermétiquement clos qu’une sphère d’acier. Rien ne peut tomber au

dehors, attendu qu’il n’y a point de dehors; et il est évident qu’aucun

atome ne s’y perd. Alors même que notre espèce disparaîtrait

entièrement, l’état par lequel elle a fait passer certaines portions de

la matière n’en demeurerait pas moins, malgré toutes les transformations

ultérieures, un principe indélébile et une cause immortelle. Les

végétations formidables et provisoires de l’époque primaire, les

monstres chaotiques et à peine viables des terrains secondaires:

Plésiosaures, Ichtyosaures, Ptérodactyles, pouvaient aussi s’estimer de

vaines et éphémères ébauches, de dérisoires expériences d’une nature

encore puérile, qui ne devaient laisser aucune trace sur un globe mieux

équilibré. Pourtant, ils n’ont pas fait un effort qui se soit égaré dans

l’espace. Ils ont purifié l’air, amorti l’irrespirable flamme de

l’oxygène, organisé la vie plus harmonieuse de leur descendance. C’est

grâce à telle forêt de fougères arborescentes, inconcevablement

désordonnées, que nos poumons trouvent dans l’atmosphère l’aliment qu’il

leur faut. C’est grâce à telle effroyable peuplade de reptiles volants

ou nageurs que nous avons nos nerfs et notre cerveau d’aujourd’hui. Ils

ont obéi à l’ordre de leur vie. Ils ont fait ce qu’ils devaient faire.

Ils ont modifié la matière de la façon qui leur était prescrite. Et nous

pareillement, en portant des parcelles de cette même matière à ce degré

d’incandescence extraordinaire qui est propre à la pensée de l’homme,

nous fixons évidemment pour l’avenir quelque chose qui ne périra plus.

Le temple enseveli · 第 78 / 111 题