Cela nous ramène au bonheur qui devrait être et qui sera probablement
dans la suite des temps le bonheur humain proprement dit. Il est
présumable que si nous avions pris part à la création de ce monde, nous
aurions donné à ce qu’il y a de meilleur, de plus immatériel, de plus
distinctement homme dans l’homme, une force plus sensible et plus
efficace. Une pensée d’amour, une intuition de l’intelligence, une
parole de justice, un acte de pitié, un simple désir de sacrifice et de
pardon, un mouvement de sympathie, un élan de notre être vers la bonté,
la beauté ou la vérité, s’ils étaient aux yeux de l’univers ce qu’ils
sont réellement aux yeux de l’homme qui les connaît, eussent pu produire
des fleurs miraculeuses, une lumière extraordinaire, une harmonie
inconcevable, éloigner la nuit, rappeler le printemps et le soleil,
arrêter la misère, la maladie, la douleur et la tempête, délivrer la
pensée, immortaliser les sentiments, prolonger la jeunesse, déployer
l’allégresse, éterniser la vie. Il aurait pu se faire qu’ils fussent
irrésistibles, qu’ils fussent visiblement récompensés, comme l’activité
du laboureur, le travail de l’abeille, le chant du rossignol. Mais nous
n’ignorons plus que le monde moral est un monde où nous sommes
absolument seuls, un monde renfermé tout entier en nous-mêmes, qui n’a
pour ainsi dire aucune communication avec la matière, et n’exerce sur
elle qu’une influence hasardeuse et exceptionnelle. Il n’en est pas
moins réel et infini, et si les mots n’en parlent pas comme il faudrait,
c’est que les mots sont, à tout prendre, de petits morceaux de matière
qui voudraient pénétrer dans une sphère où la matière ne règne point.
C’est que toujours ils trahissent plus ou moins la pensée par les images
qu’ils évoquent. Pour exprimer la plus délicate volupté, la plus noble
ivresse spirituelle, l’amour le plus complet, le plus inébranlable, il
faut bien qu’ils les comparent à la volupté, à l’ivresse la plus
brutale, à la possession, au désir le plus grossier; et non seulement
tout ce que l’âme de l’homme a conquis de meilleur, ils le rabaissent
ainsi au niveau de comparaisons encore plongées dans la nature
primitive, mais, malgré nous, ils nous incitent à croire que l’objet ou
le sentiment comparé est moins réel, moins solide que le type auquel on
le compare. Voilà l’infirmité et l’injustice de tout ce qui tente
d’exprimer les secrets de l’homme. En attendant, nous aurions tort de
n’accorder qu’une attention distraite aux événements de ce monde
intérieur que les mots amoindrissent, ce sont les seuls véritablement et
purement humains qu’il nous ait été possible de rencontrer jusqu’ici.
Ne les croyons pas inutiles, encore qu’ils se perdent comme la rosée qui
s’égoutte d’une pâle fleur matinale dans l’immense torrent des forces
matérielles. Nous vivons dans un univers qui, bien qu’illimité, est
aussi hermétiquement clos qu’une sphère d’acier. Rien ne peut tomber au
dehors, attendu qu’il n’y a point de dehors; et il est évident qu’aucun
atome ne s’y perd. Alors même que notre espèce disparaîtrait
entièrement, l’état par lequel elle a fait passer certaines portions de
la matière n’en demeurerait pas moins, malgré toutes les transformations
ultérieures, un principe indélébile et une cause immortelle. Les
végétations formidables et provisoires de l’époque primaire, les
monstres chaotiques et à peine viables des terrains secondaires:
Plésiosaures, Ichtyosaures, Ptérodactyles, pouvaient aussi s’estimer de
vaines et éphémères ébauches, de dérisoires expériences d’une nature
encore puérile, qui ne devaient laisser aucune trace sur un globe mieux
équilibré. Pourtant, ils n’ont pas fait un effort qui se soit égaré dans
l’espace. Ils ont purifié l’air, amorti l’irrespirable flamme de
l’oxygène, organisé la vie plus harmonieuse de leur descendance. C’est
grâce à telle forêt de fougères arborescentes, inconcevablement
désordonnées, que nos poumons trouvent dans l’atmosphère l’aliment qu’il
leur faut. C’est grâce à telle effroyable peuplade de reptiles volants
ou nageurs que nous avons nos nerfs et notre cerveau d’aujourd’hui. Ils
ont obéi à l’ordre de leur vie. Ils ont fait ce qu’ils devaient faire.
Ils ont modifié la matière de la façon qui leur était prescrite. Et nous
pareillement, en portant des parcelles de cette même matière à ce degré
d’incandescence extraordinaire qui est propre à la pensée de l’homme,
nous fixons évidemment pour l’avenir quelque chose qui ne périra plus.