Or, cette forme nouvelle de la fatalité ou de la justice fatale est
encore moins défendable, moins acceptable que la fatalité antique pure
et simple, qui demeurait générale et indéfinie, ne prétendait à rien
expliquer trop strictement et se prêtait par conséquent à un plus grand
nombre de situations. Il se peut que, dans le cas spécial mis en scène
par Ibsen, il y ait une sorte de justice accidentelle, comme il se peut
qu’une flèche, lancée par un aveugle dans une foule, atteigne par hasard
un parricide. Mais faire une loi générale de cette justice accidentelle,
c’est une fois de plus abuser du mystère, c’est introduire dans la
morale humaine des éléments qui ne devraient pas s’y trouver, des
éléments peut-être désirables et qui seraient salutaires s’ils
représentaient certaines vérités, mais qu’il faut éliminer parce qu’ils
n’en représentent aucune et qu’ils sont étrangers à notre vie réelle.
Nous savons en effet que, dans l’état actuel de notre expérience, il est
impossible de découvrir, dans les phénomènes de l’hérédité, la plus
petite trace de justice, c’est-à-dire le plus fragile lien moral entre
la cause, qui est l’acte du père, et l’effet, qui est la récompense ou
le châtiment de l’enfant.
Il est permis aux poètes de faire des hypothèses et de devancer en
quelque sorte la réalité. Mais souvent il arrive que, croyant la
devancer, ils ne font que la tourner, que, croyant précéder une vérité
nouvelle, ils retrouvent simplement la piste d’une illusion ancienne.
Ici, pour devancer l’expérience, il faudrait peut-être aller encore plus
loin dans la négation de la justice. Mais quelle que soit, sur ce point,
notre pensée, pour qu’une hypothèse poétique demeure légitime et
valable, il convient qu’elle ne soit pas ouvertement contredite par
l’expérience de tous les jours, sinon elle est bien inutile, bien
dangereuse, et pour peu que l’erreur ne soit pas tout à fait
involontaire, elle n’est guère honnête.