XXIX

Or, cette forme nouvelle de la fatalité ou de la justice fatale est

encore moins défendable, moins acceptable que la fatalité antique pure

et simple, qui demeurait générale et indéfinie, ne prétendait à rien

expliquer trop strictement et se prêtait par conséquent à un plus grand

nombre de situations. Il se peut que, dans le cas spécial mis en scène

par Ibsen, il y ait une sorte de justice accidentelle, comme il se peut

qu’une flèche, lancée par un aveugle dans une foule, atteigne par hasard

un parricide. Mais faire une loi générale de cette justice accidentelle,

c’est une fois de plus abuser du mystère, c’est introduire dans la

morale humaine des éléments qui ne devraient pas s’y trouver, des

éléments peut-être désirables et qui seraient salutaires s’ils

représentaient certaines vérités, mais qu’il faut éliminer parce qu’ils

n’en représentent aucune et qu’ils sont étrangers à notre vie réelle.

Nous savons en effet que, dans l’état actuel de notre expérience, il est

impossible de découvrir, dans les phénomènes de l’hérédité, la plus

petite trace de justice, c’est-à-dire le plus fragile lien moral entre

la cause, qui est l’acte du père, et l’effet, qui est la récompense ou

le châtiment de l’enfant.

Il est permis aux poètes de faire des hypothèses et de devancer en

quelque sorte la réalité. Mais souvent il arrive que, croyant la

devancer, ils ne font que la tourner, que, croyant précéder une vérité

nouvelle, ils retrouvent simplement la piste d’une illusion ancienne.

Ici, pour devancer l’expérience, il faudrait peut-être aller encore plus

loin dans la négation de la justice. Mais quelle que soit, sur ce point,

notre pensée, pour qu’une hypothèse poétique demeure légitime et

valable, il convient qu’elle ne soit pas ouvertement contredite par

l’expérience de tous les jours, sinon elle est bien inutile, bien

dangereuse, et pour peu que l’erreur ne soit pas tout à fait

involontaire, elle n’est guère honnête.

Le temple enseveli · 第 69 / 111 题