Demandons-nous si l’heure n’est pas venue de faire une revision sérieuse
des beautés, des images, des symboles, des sentiments dont nous usons
encore pour amplifier en nous le spectacle du monde.
Il est certain que la plupart d’entre eux n’ont plus que des rapports
précaires avec les phénomènes, les pensées, les rêves mêmes de notre
existence réelle; et s’ils nous retiennent encore, c’est plutôt à titre
de souvenirs innocents et harmonieux d’un passé plus crédule et plus
proche de l’enfance de l’homme. Ne serait-il pas souhaitable que ceux
qui ont mission de nous rendre attentifs aux beautés et aux harmonies du
monde où nous vivons, fissent un pas de plus vers la vérité actuelle de
ce monde? Ne serait-il pas désirable que, sans enlever un seul ornement
à leur conception de l’univers, ils allassent moins souvent chercher ces
ornements parmi des souvenirs gracieux ou terribles, et plus fréquemment
dans le fonds véritable des pensées sur lesquelles ils bâtissent et
organisent effectivement leur existence spirituelle et sentimentale?
Il n’est pas indifférent de vivre au milieu d’images fausses, alors même
que nous savons qu’elles sont fausses. Les images trompeuses finissent
par prendre la place des idées justes qu’elles représentent. Et employer
d’autres images, avoir recours à des conceptions plus réelles, ce ne
serait pas réduire la part de l’infini et du mystère. Le voulût-on,
qu’il ne serait guère possible de réduire sérieusement cette part. On la
retrouvera toujours au fond des problèmes moraux, au fond du cœur de
l’homme et dans tout l’univers. Il n’importe que leur situation et leur
substance ne soient plus exactement les mêmes; leur puissance et leur
étendue demeurent à peu près pareilles. Est-ce que, pour prendre l’un de
ces mystères, est-ce que ce phénomène, qu’il y a parmi les hommes une
sorte de justice suprême et toute spirituelle, sans appareil, sans armes
et sans organes, souvent très lente, mais presque toujours sûre, et qui
se maintient pour ainsi dire invariable dans un monde où tout semble
encourager l’injustice, est-ce que ce phénomène n’a pas des causes et
des effets aussi profonds, aussi inépuisables, n’est pas aussi
surprenant et aussi admirable que l’existence et la sagesse d’un juge
omniprésent et éternel? Celui-ci doit-il nous séduire davantage parce
qu’il est plus inconcevable? Y a-t-il moins de sources de beauté, et,
pour le génie, moins d’occasions d’exercer sa puissance et sa
pénétration, dans ce qu’il est, du moins en espérance, possible
d’expliquer que dans ce qui est, _a priori_, inexplicable? Par exemple
dans une guerre heureuse, mais inique, (je pourrais citer les Romains,
les conquêtes de l’Espagne en Amérique, Napoléon, l’Angleterre
d’aujourd’hui et tant d’autres), qui finit toujours par démoraliser le
vainqueur et par le précipiter en des habitudes et des fautes qui lui
font payer cher son triomphe, l’œuvre méticuleuse et inexorable de cette
justice psychologique n’est-elle pas aussi passionnante et aussi vaste
que l’intervention d’une justice surnaturelle? Ne pourrait-on pas en
dire autant de la justice qui règne dans chacun de nous, et qui, à
proportion de nos efforts vers le juste ou l’injuste, augmente ou
diminue, dans notre esprit et dans notre cœur, l’espace réservé à la
paix, à l’amour et au bonheur intérieur?
«Je vous en prie, dit Thomas Huxley dans une admirable lettre écrite à
un ami qui cherchait à le consoler, au moyen d’anciennes images, de la
mort d’un fils adoré, je vous en prie, comprenez bien que je ne fais, _a
priori_, aucune objection à tout cela. L’homme qui est journellement en
contact avec la nature ne peut être troublé par des difficultés _a
prioriques_. Donnez-moi une preuve qui justifie votre merveilleux, et
j’y croirai. Pourquoi pas? Ce ne serait pas, à beaucoup près, aussi
prodigieux que la conservation de la force ou l’indestructibilité de la
matière. Celui qui apprécie clairement tout ce qui est impliqué dans la
chute d’une pierre ne peut rejeter aucune doctrine pour la seule raison
qu’elle est merveilleuse.
«Mais plus je vis, plus il m’est évident que l’acte le plus sacré de la
vie d’un homme est de dire et de sentir: «Je crois que ceci ou que cela
est vrai». Toutes les grandes récompenses, toutes les lourdes pénalités
d’une existence, s’attachent à cet acte.
«L’univers est un et le même tout entier; et si je ne parviens à
débrouiller mes petites difficultés d’anatomie et de physiologie qu’en
refusant de donner ma foi à ce qui ne repose pas sur une suffisante
évidence, je ne puis croire que le grand mystère de l’existence me sera
révélé sous d’autres conditions.»