Et pour en revenir à ce mystère qui motive la lettre de Huxley, à ce
mystère de la mort, le plus effrayant de tous, serait-il facile
d’établir que la sensibilité à la justice, à la beauté, à la bonté, les
forces intelligentes et sentimentales, la curiosité de tout ce qui est
en contact avec l’infini, le tout-puissant, l’éternel, sont amoindris
depuis que la mort n’est plus pour nous l’immense et exclusive angoisse
de la vie? On ne saurait nier que le poids de la mort s’allège à chaque
génération, à mesure que ses formes violentes et ses terreurs posthumes
s’atténuent. Nous y pensons et la redoutons beaucoup moins qu’autrefois.
Au fond, ce que nous craignons le plus en elle, c’est la douleur qui
l’accompagne ou la maladie qui la précède. Mais elle n’est plus l’heure
du juge irrité et inconnaissable, le but unique et effroyable, l’abîme
des ténèbres et des châtiments éternels. Elle devient peu à peu et elle
est déjà bien souvent le repos désiré d’une existence qui s’achève. Elle
ne pèse plus sur nos actions; et surtout, car c’est là le grand point et
le grand changement, elle n’intervient plus dans notre morale. Notre
morale est-elle moins haute, moins pure et moins profonde depuis qu’elle
est plus désintéressée? L’humanité a-t-elle perdu un sentiment
indispensable ou précieux en perdant une épouvante? Et l’importance
enlevée à la mort, qui en profitera? Probablement la vie. Il y a en nous
une réserve de forces neutres et toujours disponibles, et si on nous ôte
une terreur, une tristesse, un découragement, il vient à la place une
admiration, une confiance, un espoir.