Pourtant, c’est ce que fait volontairement l’interprète de la vie, sitôt
qu’il veut élever son œuvre, y mêler une beauté religieuse et profonde,
y introduire le sentiment de l’infini. Même quand cette œuvre est aussi
sincère que possible et serre d’aussi près qu’elle peut sa vérité
personnelle la plus intime, il croit soutenir et agrandir cette vérité
en mettant autour d’elle une troupe de fantômes du passé. Je sais qu’il
a besoin d’images, d’hypothèses, de symboles, de tout ce qui constitue
«les pierres d’attente» de l’inexpliqué; mais pourquoi les prendre si
souvent dans ce qui n’est plus vrai, et si rarement dans ce qui sera
peut-être une vérité? Est-ce rendre la mort plus auguste, que de
l’environner d’épouvantes disparues, que de mettre sous elle, comme un
trait de lumière, une lueur empruntée à un enfer qui n’est plus? Est-ce
ennoblir notre destinée que de la faire dépendre d’une volonté
supérieure mais imaginaire? Est-ce agrandir la justice, qui est le
réseau immense que les actions et les réactions humaines étendent sur la
sagesse immuable des forces physiques et morales de la nature, est-ce
l’agrandir, cette justice, que de la confier aux mains d’un juge unique
que l’esprit même de notre œuvre dépossède et détruit?