Mon voisin, que je connais intimement, que je vois tous les jours, dont
j’estime les habitudes régulières, et les mœurs inoffensives, je suppose
qu’il perde coup sur coup sa femme dans un accident de chemin de fer,
l’un de ses fils dans un naufrage, un autre dans un incendie, et que le
dernier meure de maladie; je serai douloureusement étonné, mais je ne
songerai guère à attribuer cette série de désastres à une vengeance
divine, à une justice invisible, à une prédestination singulière et
mauvaise, à une fatalité, acharnée et consciente. Je penserai à la vie,
à ses mille hasards malheureux, j’y verrai des coïncidences affreuses,
mais il ne me viendra pas à l’esprit qu’une volonté surhumaine ait jeté
ce train dans l’abîme, ait dirigé ce navire sur un écueil, ait allumé
cet incendie, ait fait ces efforts monstrueux pour chagriner ou châtier
un pauvre être alors même que celui-ci se fût rendu coupable d’une
grande faute, d’une de ces grandes fautes humaines si petites en face de
l’univers, d’une faute qui n’est peut-être pas sortie de sa pensée ou de
son cœur, et qui n’a pas fait osciller un brin d’herbe sur la face de la
terre.