Nous nous retrouvons ici à l’endroit assez sombre où finit l’action que
la volonté humaine la plus juste et la plus éclairée a sur les
événements dont dépend notre bonne ou mauvaise fortune. Il n’est guère
de drame un peu élevé, guère de grand poème dont l’un ou l’autre héros
n’atteigne ce carrefour où sa destinée se décide. Pourquoi cet homme bon
et sage commet-il cette faute ou ce crime? Pourquoi cette femme, qui
sait ce qu’elle fait, accomplit-elle ce geste qui fixe à jamais son
malheur? Qui a forgé tous les maillons de la chaîne de désastres qui
étreint cette famille inoffensive? Pourquoi tout croule-t-il autour de
celui-ci et tout se rétablit-il autour de celui-là qui est moins fort,
moins sage, moins actif, moins habile? Pourquoi l’un rencontre-t-il
l’amour, la douceur, la beauté, et pourquoi l’autre trouve-t-il sur sa
route la haine, la trahison et la méchanceté? Pourquoi, à mérites égaux,
par ici le bonheur obstiné, et par là le malheur infatigable? Pourquoi
la tempête permanente autour de cette maison, et sur l’autre les étoiles
invariables? Pourquoi de ce côté le génie, la santé, la richesse, et, de
l’autre, la pauvreté, la maladie et l’imbécillité? D’où vient cette
passion source de tant de maux, d’où sort cette passion source de tant
de biens? Pourquoi l’adolescent que j’ai rencontré hier s’en va-t-il
lentement vers un bonheur profond, et pourquoi son ami s’avance-t-il
vers la mort du même pas précis, ignorant et tranquille?