Ainsi, nous avons peine à concevoir et à accepter la possibilité
naturelle et humaine du crime quand il est commis par un être qui nous
paraît intelligent et conscient. Nous avons peine aussi à concevoir et à
accepter des malheurs naturellement inexplicables, imprévus et
immérités. Il s’ensuivrait qu’on ne pourrait mettre au théâtre--et,
quand je dis mettre au théâtre, c’est, bien entendu, une expression
abréviative, il faudrait dire plutôt: nous faire assister d’une façon
quelconque à une aventure dont nous ne connaissons pas personnellement
toutes les circonstances ni les acteurs,--il s’ensuivrait donc qu’on ne
pourrait mettre au théâtre que des injustices, des fautes, des crimes
commis par des personnages qui ne jouiraient pas d’une conscience
suffisante, et des malheurs que subiraient des âmes faibles, victimes de
leurs désirs, innocentes, mais imprévoyantes, imprudentes et aveugles. A
ce prix, nous n’aurions jamais besoin de l’intervention de ce qui est
situé hors de la psychologie habituelle de l’homme. Mais une telle
conception du théâtre ne répondrait pas du tout à la réalité de la vie
où nous voyons au contraire des êtres très conscients commettre des
actions très criminelles, et des êtres très bons, très prudents, très
vertueux, très justes et très sages, en proie à une foule de misères et
de malheurs inexpliqués. Les premiers drames, les drames des
inconscients, des opprimés, certes, nous intéressent et nous apitoient,
mais le drame véritable, celui qui va au fond des choses, celui qui
s’attaque sérieusement aux vérités importantes, notre drame à tous, en
un mot, celui qui plane sur toute notre vie, c’est le drame où les
forts, les conscients et les intelligents commettent des fautes et des
crimes presque inévitables; c’est le drame où le juste et le sage
luttent contre des malheurs tout-puissants, contre des forces qui
déconcertent la sagesse et la vertu; car le spectateur, si faible, si
peu honnête qu’il soit dans la vie réelle, se compte toujours au nombre
des justes et des forts; et s’il regarde les malheurs des faibles, si
même il y prend part, jamais il ne se met entièrement à la place de ceux
qui les subissent.