XVII

Ainsi, nous avons peine à concevoir et à accepter la possibilité

naturelle et humaine du crime quand il est commis par un être qui nous

paraît intelligent et conscient. Nous avons peine aussi à concevoir et à

accepter des malheurs naturellement inexplicables, imprévus et

immérités. Il s’ensuivrait qu’on ne pourrait mettre au théâtre--et,

quand je dis mettre au théâtre, c’est, bien entendu, une expression

abréviative, il faudrait dire plutôt: nous faire assister d’une façon

quelconque à une aventure dont nous ne connaissons pas personnellement

toutes les circonstances ni les acteurs,--il s’ensuivrait donc qu’on ne

pourrait mettre au théâtre que des injustices, des fautes, des crimes

commis par des personnages qui ne jouiraient pas d’une conscience

suffisante, et des malheurs que subiraient des âmes faibles, victimes de

leurs désirs, innocentes, mais imprévoyantes, imprudentes et aveugles. A

ce prix, nous n’aurions jamais besoin de l’intervention de ce qui est

situé hors de la psychologie habituelle de l’homme. Mais une telle

conception du théâtre ne répondrait pas du tout à la réalité de la vie

où nous voyons au contraire des êtres très conscients commettre des

actions très criminelles, et des êtres très bons, très prudents, très

vertueux, très justes et très sages, en proie à une foule de misères et

de malheurs inexpliqués. Les premiers drames, les drames des

inconscients, des opprimés, certes, nous intéressent et nous apitoient,

mais le drame véritable, celui qui va au fond des choses, celui qui

s’attaque sérieusement aux vérités importantes, notre drame à tous, en

un mot, celui qui plane sur toute notre vie, c’est le drame où les

forts, les conscients et les intelligents commettent des fautes et des

crimes presque inévitables; c’est le drame où le juste et le sage

luttent contre des malheurs tout-puissants, contre des forces qui

déconcertent la sagesse et la vertu; car le spectateur, si faible, si

peu honnête qu’il soit dans la vie réelle, se compte toujours au nombre

des justes et des forts; et s’il regarde les malheurs des faibles, si

même il y prend part, jamais il ne se met entièrement à la place de ceux

qui les subissent.

Le temple enseveli · 第 57 / 111 题