Mais qu’il s’agisse de la jalousie d’Othello, qui n’a rien d’inévitable,
des malheurs de Roméo et de Juliette, qui ne sont nullement préétablis,
nous nous passons parfaitement de l’influence purificatrice de la
fatalité et de toute autre explication. Dans un autre drame, le
chef-d’œuvre de Ford: _’Tis pity she’s a Whore_, qui roule tout entier
sur l’amour incestueux de Giovanni pour sa sœur Annabella, on nous mène
au bord de l’abîme où nous avons coutume de réclamer l’excuse
mystérieuse si l’on ne veut pas que nous détournions la tête. Pourtant,
ici encore, nous nous en passons après une seconde de vertige
douloureux. C’est que l’amour du frère et de la sœur, vu de haut, est un
crime contre notre morale, mais non contre la nature humaine, et qu’en
tout cas il trouve ici son pardon dans la jeunesse et l’aveuglement
passionné de ceux qui le commettent. C’est d’autre part que le meurtre
d’Othello trouve son excuse dans l’affolement où les machinations d’Iago
ont entraîné la naïveté et la crédulité d’un demi-barbare, et Iago à son
tour a une excuse dans sa haine injuste, mais non gratuite. C’est,
enfin, que les malheurs des amants de Vérone s’expliquent par
l’inexpérience des victimes et la disproportion trop manifeste de leurs
forces à celles qu’ils devraient vaincre, car on peut remarquer que nous
avons pitié de l’homme qui lutte contre des forces humaines supérieures,
mais, s’il succombe, nous ne sommes point surpris. Nous ne pensons pas à
regarder ailleurs, à interroger le destin, et, à moins qu’il soit
victime d’une injustice surnaturelle, nous nous disons simplement: «Cela
devait arriver». Ce qui a besoin d’explications, c’est qu’une
catastrophe puisse arriver après que toutes les précautions ont été
prises que nous-mêmes aurions pu prendre.