Voilà pourquoi il est bien plus difficile d’introduire aujourd’hui dans
une œuvre, et surtout de porter à la scène, de grands crimes et des
passions vraiment tragiques, déchaînées et cruelles, car on ne sait plus
où leur trouver l’excuse mystérieuse qu’ils exigent. Et cependant, nous
sommes tout prêts encore, quand il s’agit de crimes ou de passions de ce
genre, à admettre toute intervention de la fatalité, pour peu qu’elle ne
soit pas trop manifestement inacceptable, tant l’excuse mystérieuse est
dans notre nature, tant nous sommes persuadés, qu’au fond, l’homme n’est
jamais aussi coupable qu’il paraît l’être.
Aussi bien ne demandons-nous cette excuse que lorsqu’il est question de
crimes absolument contraires à la nature humaine, ou de malheurs
réellement anormaux, et non provoqués par des fautes, crimes commis ou
malheurs éprouvés par des êtres plus ou moins supérieurs et en tout cas
conscients. Il nous répugne d’admettre qu’un crime et un malheur
extraordinaires puissent n’avoir qu’une cause purement humaine. Nous
désirons, malgré tout, une explication quelconque de l’inexplicable, et
nous ne serions nullement satisfaits si le poète venait nous dire: Voilà
le mal qu’a fait cet homme fort, conscient, intelligent. Voilà le
malheur d’un héros, la ruine et la douleur de ce juste, l’iniquité
tragique et sans remède dont ce sage est victime. Vous voyez les causes
humaines de ces événements. Je n’en ai pas d’autres à vous faire voir,
sinon peut-être l’indifférence de l’univers aux actions des hommes.
Encore ne serions-nous pas mécontents s’il parvenait à nous donner le
sentiment de cette indifférence, à la montrer, pour ainsi dire, en
action; mais comme le propre de l’indifférence est de n’agir point, de
ne jamais intervenir, cela est à peu près impossible.