A vrai dire, le spectateur ou le lecteur d’aujourd’hui ne peut plus se
contenter d’aucune de ces interventions surnaturelles. Qu’il le veuille
ou non, qu’il le sache ou l’ignore, au fond de sa conscience, il ne lui
est plus possible de les prendre au sérieux. Il a une autre conception
de l’univers. Il ne voit plus une volonté déterminée, obstinée, bornée
et tracassière dans la multitude des forces qui agissent en lui et
autour de lui. Si dans la vie il rencontre un criminel, il apprendra que
cet homme a été poussé à son crime par ses malheurs, par son éducation,
par des antécédents ataviques, par des mouvements passionnels que
lui-même a éprouvés et réprimés, tout en concevant parfaitement qu’il
est des circonstances où il lui eût été très difficile de les réprimer.
Il ne pénétrera pas toujours la cause de ces malheurs ou de ces
mouvements passionnels. Il cherchera, peut-être vainement, une raison
aux injustices de l’éducation ou de l’hérédité. Mais, en tout cas, il ne
songera plus à attribuer ce crime à l’interposition de l’enfer, à la
colère d’un dieu ou à une série de décrets immuables gravés au livre du
destin. Dès lors, pourquoi admettrait-il dans un poème une explication
qu’il n’admettra pas dans la vie? Le devoir du poète serait, tout au
contraire, de lui proposer une explication plus haute, plus claire, plus
largement et plus profondément humaine que celle que lui-même peut
trouver. Sinon, il ne verra dans l’enfer, dans la colère du dieu, dans
les décrets d’airain, qu’une ostentation de symboles qui ne le satisfont
plus. Il est temps que les poètes le reconnaissent: le symbole suffit à
représenter provisoirement une vérité admise ou une vérité qu’on ne peut
ou qu’on ne veut pas encore regarder; mais quand vient le moment où l’on
veut voir la vérité même, il est bon que le symbole disparaisse. Il faut
d’ailleurs, pour qu’un symbole soit digne d’une poésie réellement
vivante, qu’il soit au moins aussi grand, aussi beau que la vérité qu’il
représente; il faut aussi qu’il précède une vérité et non pas qu’il la
suive.