XIV

A vrai dire, le spectateur ou le lecteur d’aujourd’hui ne peut plus se

contenter d’aucune de ces interventions surnaturelles. Qu’il le veuille

ou non, qu’il le sache ou l’ignore, au fond de sa conscience, il ne lui

est plus possible de les prendre au sérieux. Il a une autre conception

de l’univers. Il ne voit plus une volonté déterminée, obstinée, bornée

et tracassière dans la multitude des forces qui agissent en lui et

autour de lui. Si dans la vie il rencontre un criminel, il apprendra que

cet homme a été poussé à son crime par ses malheurs, par son éducation,

par des antécédents ataviques, par des mouvements passionnels que

lui-même a éprouvés et réprimés, tout en concevant parfaitement qu’il

est des circonstances où il lui eût été très difficile de les réprimer.

Il ne pénétrera pas toujours la cause de ces malheurs ou de ces

mouvements passionnels. Il cherchera, peut-être vainement, une raison

aux injustices de l’éducation ou de l’hérédité. Mais, en tout cas, il ne

songera plus à attribuer ce crime à l’interposition de l’enfer, à la

colère d’un dieu ou à une série de décrets immuables gravés au livre du

destin. Dès lors, pourquoi admettrait-il dans un poème une explication

qu’il n’admettra pas dans la vie? Le devoir du poète serait, tout au

contraire, de lui proposer une explication plus haute, plus claire, plus

largement et plus profondément humaine que celle que lui-même peut

trouver. Sinon, il ne verra dans l’enfer, dans la colère du dieu, dans

les décrets d’airain, qu’une ostentation de symboles qui ne le satisfont

plus. Il est temps que les poètes le reconnaissent: le symbole suffit à

représenter provisoirement une vérité admise ou une vérité qu’on ne peut

ou qu’on ne veut pas encore regarder; mais quand vient le moment où l’on

veut voir la vérité même, il est bon que le symbole disparaisse. Il faut

d’ailleurs, pour qu’un symbole soit digne d’une poésie réellement

vivante, qu’il soit au moins aussi grand, aussi beau que la vérité qu’il

représente; il faut aussi qu’il précède une vérité et non pas qu’il la

suive.

Le temple enseveli · 第 54 / 111 题