XIII

On a donc cherché à utiliser les débris de la statue de la déesse

terrible qui dominait les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et

d’Euripide, et plus d’un poète a trouvé dans ses membres épars le marbre

qu’il fallait pour façonner une déesse nouvelle, plus humaine, moins

absolue et moins inconcevable. On en a tiré, par exemple, la fatalité

des passions. Mais pour qu’une passion soit réellement fatale dans une

âme consciente, et pour que le mystère reparaisse, qui excuse l’horreur

en l’agrandissant et en l’élevant au-dessus de la volonté humaine, il

faut l’intervention d’un Dieu, ou de tout autre force infinie et

irrésistible. Ainsi Wagner a eu recours au philtre dans _Tristan et

Yseult_, Shakespeare aux sorcières dans _Macbeth_, Racine à l’oracle de

Calchas dans _Iphigénie_; et dans _Phèdre_, à la haine spéciale de

Vénus. Nous nous retrouvons, après un circuit, au cœur même de la

nécessité d’autrefois. Ce circuit est plus ou moins admissible dans un

drame archaïque ou légendaire, où toute fantaisie poétique est permise;

mais dans un drame qui voudrait serrer de plus près la vérité actuelle,

il faudrait trouver une autre intervention, qui nous parût réellement

irrésistible, pour revêtir les crimes de Macbeth, l’horreur où consent

Agamemnon, et peut-être l’amour de Phèdre, d’une excuse fatidique, et

leur donner ainsi la grandeur et la noblesse sombres qu’ils n’ont pas

par eux-mêmes. Otez de Macbeth la prédestination maudite, l’intervention

de l’enfer, la lutte héroïque contre une justice occulte qui, à tout

moment, devient visible par les mille fissures de la nature révoltée, et

le personnage principal n’est plus qu’un assassin odieux et forcené.

Otez l’oracle de Calchas, voilà Agamemnon abominable. Otez la haine de

Vénus, et Phèdre n’est qu’une malade dont la «qualité morale», la force

de résistance au mal, est inférieure à ce que notre pensée exige pour

s’intéresser réellement à un malheur.

Le temple enseveli · 第 53 / 111 题