On a donc cherché à utiliser les débris de la statue de la déesse
terrible qui dominait les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et
d’Euripide, et plus d’un poète a trouvé dans ses membres épars le marbre
qu’il fallait pour façonner une déesse nouvelle, plus humaine, moins
absolue et moins inconcevable. On en a tiré, par exemple, la fatalité
des passions. Mais pour qu’une passion soit réellement fatale dans une
âme consciente, et pour que le mystère reparaisse, qui excuse l’horreur
en l’agrandissant et en l’élevant au-dessus de la volonté humaine, il
faut l’intervention d’un Dieu, ou de tout autre force infinie et
irrésistible. Ainsi Wagner a eu recours au philtre dans _Tristan et
Yseult_, Shakespeare aux sorcières dans _Macbeth_, Racine à l’oracle de
Calchas dans _Iphigénie_; et dans _Phèdre_, à la haine spéciale de
Vénus. Nous nous retrouvons, après un circuit, au cœur même de la
nécessité d’autrefois. Ce circuit est plus ou moins admissible dans un
drame archaïque ou légendaire, où toute fantaisie poétique est permise;
mais dans un drame qui voudrait serrer de plus près la vérité actuelle,
il faudrait trouver une autre intervention, qui nous parût réellement
irrésistible, pour revêtir les crimes de Macbeth, l’horreur où consent
Agamemnon, et peut-être l’amour de Phèdre, d’une excuse fatidique, et
leur donner ainsi la grandeur et la noblesse sombres qu’ils n’ont pas
par eux-mêmes. Otez de Macbeth la prédestination maudite, l’intervention
de l’enfer, la lutte héroïque contre une justice occulte qui, à tout
moment, devient visible par les mille fissures de la nature révoltée, et
le personnage principal n’est plus qu’un assassin odieux et forcené.
Otez l’oracle de Calchas, voilà Agamemnon abominable. Otez la haine de
Vénus, et Phèdre n’est qu’une malade dont la «qualité morale», la force
de résistance au mal, est inférieure à ce que notre pensée exige pour
s’intéresser réellement à un malheur.